La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
Il passa deux heures dans un café à s'abreuver de chartreuse, enfin quand le mauvais goût fut passé, il sortit et se dirigea à pied vers l'étude de M 0 Taparel.
En passant sur le pont des Saints-Pères, il s'approcha du parapet et débouchant la potion de M. Malbousquet, il la vida dans la Seine jusqu'à la dernière goutte.
— Pouah ! fit-il encore en remettant la bouteille vide dans sa poche.
M. Miradoux était de retour à l'étude. 11 était en train de dicter à l'expéditionnaire une missive destinée à M me Colbuche.
— Vous voyez, dit-il, nous'nous occupons de la succession Badinard, je réponds aux lettres de cette dame... nous allons commencer le platonisme.
— Très bien ! répondit Gabassol, n'oubliez pas de parler des âmes sœurs, qui vivent quelquefois séparées l'une de l'autre par des océans, et qui n'en goûtent que mieux plus tard, dans le ciel, les douceurs d'une éternelle réunion. C'est très calmant.
— A propos ! reprit Miradoux, je sais quelque chose de plus sur l'épouse de Jocko...
— L'affreux docteur Jocko! fit Gabassol avec une grimace.
— Elle s'appelle Sophie !
— Ce nom ne me dit pas grand'chose.
— Bah ! il a été illustré par la Sophie de Mirabeau... Et elle revient après-domain.
— Le plus tôt sera le mieux. Je boirai le calice jusqu'à la lie, je retournerai demain chez le docteur, il faut que je devienne de plus en plus pour lui un cas intéressant et phénoménal, je me grimerai en malade, je me cernerai les yeux...
Cabassol n'eut pas besoin de se grimer le lendemain pour aller chez le docteur. La cuillerée de potion qu'il avait bue l'avait presque rendu malade ; il arriva pâle et les yeux caves, et le docteur constata chez son sujet un pouls fébrile et capricant.
— Bon symptôme ! dit-il, cela se dessine, vous voyez que ma potion produit son effet. Il faut que la maladie se régularise et s'affirme d'une façon nette pour être combattue ensuite avec précision. Tenez, avalez-moi ça ! c'est un peu plus fort qu'hier, tous les jours j'augmenterai le dosage des divers ingrédients...
L'infortuné Cabassol dut s'exécuter. Il avait consulté la veille quelques livres de médecine, et il avait choisi un certain nombre de maladies intéressantes dont il amalgama les symptômes qu'il décrivit avec un grand luxe de détails. Le docteur Malbousquet frémit d'aise, son malade devenait de plus en plus un phénomène, un précieux sujet d'étude pour la science.
— C'est curieux, dit-il, j'ai justement en ce moment-ci un autre cas bizarre sur lequel je me propose d'appeler l'attention de la Faculté. Un de ces jours je réunirai quelques collègues en consultation et je vous présenterai à eux avec mon autre malade... mais quand vous serez à point !
Cabassol frémit. En sortant il se croisa encore avec Miradoux qui lui parut un peu languissant.
Il l'attendit en voiture à la porte du docteur, après avoir bu, pour se remettre, quelques gorgées d'aguardiente espagnole, liqueur violente entre toutes.
— Eh bien 1 dit-il en le voyant apparaître, de plus en plus languissant, vous avez l'air malade, mon pauvre ami.
— Ça ne va pas ! répondit Miradoux. Je ne me sens pas bien...
— 11 vous fait aussi avaler des cuillerées de potion ! Savez-vous que ça devient dangereux les affaires de la succession Badinard ! Cet infernal Jocko qui nous a déjà fait tant courir, nous donne de la peine.
— Patience, elle arrive demain, elle !
— A demain la vengeance ! Tenez, ingurgitez un peu d'aguardiente pour faire passer ça f
M c Taparel fit son possible pour consoler les deux victimes du docteur Malbousquet, il leur fit envisager une revanche prochaine. <
— Vous avez raison, répondit Cabassol un peu remonté, nous avons encore de la chance de ne pas être tombé sur un chirurgien 1
Le lendemain n'était pas jour de consultation. Néanmoins les deux clients
du docteur avaient rendez-vous à l'heure habituelle. En arrivant ils trouvèrent toute la maison en mouvement, le salon était encombré de malles et de paquets que deux femmes de chambre rangeaient.
— Elle est arrivée ! pensa Cabassol.
Et il entra un peu consolé dans le cabinet du docteur, la chambre de la torture, comme l'appelait Miradoux.
Le bouillant colonel Ploquin.
— Grave ! très grave ! murmura le docteur en examinant son patient, j'avertirai demain quelques savants professeurs de l'École de médecine qui se feront un plaisir de se livrer à quelques études sur votre maladie... une maladie intéressante au plus haut degré. Où en est votre potion? vous avez pris tout?
— Voici la fiole, répondit Cabassol.
— Bien, en voici une nouvelle, celle-ci plus forte encore... n'oubliez pas, de demi-heure en demi-heure! Avalez cette cuillerée...
En sortant, Cabassol se croisa dans le salon avec une dame en toilette de voyage, que le docteur appela Sophie ! Cabassol leva les yeux et s'arrêta foudroyé. Horreur! M me Malbousquet était affreuse! C'était une femme grosse, courte, au nez d'un Roxelane exagéré, rouge et rousse par-dessus le marché, et marchant avec le dandinement élégant d'une oie gênée par la graisse. De plus il était visible qu'elle avait doublé, depuis quelque temps déjà, le cap de la cinquantaine.
Cabassol n'eut pas la force de saluer. Il se laissa tomber sur un canapé dans les bras de Miradoux aussi consterné que lui.
— Vite ! des sels ! s'écria le docteur, ce jeune homme se trouve mal, il est encore plus bas que je ne croyais !
Cabassol rentra chez lui et se coucha véritablement indisposé, pendant que de son côté Miradoux courait se mettre au lit. Il souffrit une partie de la nuij et ne s'endormit que vers le matin. Il dormait encore vers midi quand il fut brusquement réveillé par M e Taparel.
— Eh bien 1 dit-il en se frottant les yeux, un peu remis par ce sommei réparateur.
— Eh bien, je sais tout! je sors de chez Miradoux, il est malade comme vous...
— La maladie n'est rien, ce qui est terrible, c'est que... enfin... j'aile sentiment du devoir fortement enraciné dans mon cœur, mais...
— Mon amil il y a du nouveau, j'ai à vous annoncer...
— Quoi encore, grand Dieu?
— Malbousquet n'est pas Jocko I
— Que dites-vous ! ! !
— Non, le docteur est innocent. Il y a encore erreur! Vous savez la note des honoraires de Malbousquet, pour soins donnés à madame...
— Oui, je sais, eh bien?
— Eh bien, je n'avais pas vu l'adresse au dos : M me Tulipia Balagny, rue...
— Ce n'est pas possible !
— C'est comme je vous le dis, je ne comprends pas comment cette note de Tulipia Balagny, a pu se glisser dans les papiers de la succession Badinard...
— Hélas ! vous auriez bien dû faire cette découverte plus tôt ! nous ne serions pas malades... Et il va falloir encore chercher cet infâme Jocko !
— Je l'ai trouvé ! s'écria M e Taparel, j'ai maintenant une certitude... tranquillisez-vous !
— Je vous préviens, dit solennellement Cabassol, que je n'agirai plus maintenant que lorsque j'aurai des preuves...
— Puisque je vous dis que j'ai une certitude! hier au Club, j'ai repris mes investigations... ce Jocko, cet abominable Jocko, c'est...
— Dites vite !
— C'est M. Théodule Ploquin, colonel de cavalerie en retraite, membre du club des Billes de billard et ami intime de notre président Bezucheux de la Fricollière !
— Apportez-moi une preuve quelconque de l'identité du colonel Ploquin avec ce cauchemar de Jocko et j'agis, sinon, non!
Et Cabassol se laissa retomber sur l'oreiller.