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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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Les murs de l'atelier étaient du haut en bas garnis d'esquisses et de pochades, portant toutes la patte du maître ; dans le fond s'élevait un escalier de bois, aux balustres finement tournées, conduisant à une petite pièce basse de plafond, bondée de débarras et de chefs d'oeuvre retournés contre le mur.

— Regardez-moi ça avec vos meilleurs yeux, dit enfin Jean Bizouard, en indiquant avec le tuyau de sa pipe le chef-d'œuvre du jour, regardez-moi ça et dites-moi votre sentiment vrai, sans flatterie aucune!

Cabassol et M e Taparel arrondirent leurs mains en forme de télescope, devant leurs yeux et se plongèrent dans l'étude du grand tableau.

— Ma composition, poursuivit Bizouard, aura pour titre Profond repos. Je veux montrer dans une œuvre à la fois calme et forte, le repos des travailleurs se confondant avec le grand repos de la nature à l'heure du crépuscule! C'est une œuvre longuement pensée, où je veux allier la vigueur du naturalisme aux sentimentalités de l'idéalisme, avec une teinte de panthéisme, mais de panthéisme moderne. — Ce trou rond au milieu de ma toile, c'est une bouche de l'égoût collecteur; vous voyez, elle n'est pas fermée, mais l'échelle avec laquelle on descend est retirée, ce qui indique déjà des intentions de repos. — Maintenant, voyez la superbe dominante du tableau, les deux paires de bottes debout sur le trottoir, l'une un peu affaissée et allanguie à la fois par le travail d'une rude journée et par les molles tiédeurs d'un coucher de soleil de septembre, et l'autre, fière personnification du courage plébéien, se redressant pleine de confiance dans la force et dans l'élasticité de son cuir, prête à recommencer demain le labeur d'aujourd'hui! Vous voyez comme l'idée de profond repos ressort vigoureusement. Ce qui l'achève, c'est cette indication sur la droite, voyez, un commencement de boutique avec ces mots : Commerce de vins!.... tout est là, les travailleurs, après la tâche faite, sont remontés, ils ont mis en tas leurs outils, ces racloirs, ces lanternes et cette échelle, ils ont retiré leurs bottes de travail et ils sont allés respirer un instant devant une coupe pleine... Profond repos!

— Superbe ! fit M e Taparel.

— Écrasant ! s'écria Cabassol.

— Ah ! l'ignoble critique prétend que nous ne pensons pas, nous autres impressionnistes! reprit Jean Bizouard, j'ai voulu, dans cette seule toile, prouver que nous sommes au contraire essentiellement des penseurs! nous sommes des poètes, non pas des gratteurs de lyres, des accordeurs de mandolines, de fadasses amants de la lune, mais bien des prêtres de la vraie poésie moderne, à la fois poètes vibrants et penseurs immenses! Et comme peintres, quel est votre sentiment sur notre peinture?

— Notre sentiment, à nous, simples et vils bourgeois, c'est qu'il n'existe pas d'autre peinture que la vôtre, l'autre n'est qu'un coloriage vulgaire !

— Vous l'avez dit, vous avez trouvé le vrai mot : coloriage à l'huile ! Messieurs, vous avez des sentiments impressionnistes dont je ne saurais trop vous féliciter !..: C'est si rare, l'ineptie triomphante a tant d'adeptes parmi ceux qui se disent amateurs éclairés des beaux-arts! Vive l'impressionnisme, l'autre peinture c'est de la peinture blette I

— Nous permettrez-vous, quand nous serons remis de notre émotion, d'examiner un peu vos autres chefs-d'œuvre? demanda Cabassol.

— Tant qu'il vous plaira! venez voir encore un morceau capital : le Mêlé-Cassis, portrait de M me la comtesse de D... C'est le portrait intime que je prétends opposer aux portraits officiels des salons...

M* Taparel et Cabassol admis à se pâmer devant les chefs-d'œuvre de Bizouard.

— Oui, fit Cabassol, des portraits où les modèles, hommes ou femmes, généraux ou grandes, dames, ont l'air de simples navets habillés !

— C'est peint sur le pouce, en pleine pâte, avec une intensité d'expression...

— Inouïe ! s'écria M c Taparel.

Bizouard s'était levé et faisait avec ses visiteurs le tour de son atelier.

— Ceci, dit-il en montrant quatre grandes toiles, est une série de panneaux pour l'hôtel du prince Barlikoff, un de nos grands seigneurs naturalistes-— J'ai symbolisé les métaux : voici /'or, une Danaé moderne, aux cheveux fauves, ruisselants sous une pluie d'or; puis l'argent symbolisé par un vieux bravo couvert de blessures et cachant une noble amputation sous un appendice nasal en argent! Ensuite vient le cuivre, un vieux saltimbanque jouant de l'opbicléide, et le zinc, brillamment indiqué par un comptoir de marchand de vins sur lequel une jeune blanchisseuse est en train de prendre un verre d'anisette... Ça nous sort un peu des grandes imbécillités allégoriques à la pommade!

— C'est de la grande peinture ! prononça Cabassol.

— Le reste de mes machines est de moindre importance, ce sont des pochades, des toiles commencées, des ébauches d'impressions, de fugitives sensations jetées sur la toile... Mes meilleures choses sont parties, l'Amérique enlève tout ce que je fais avant que ce soit sec ! Vous voyez cette grande toile en train, c'est commandé par un banquier de Chicago qui ne sait pas le chiffre de ses dollars. — J'appellerai probablement ça Y Ame embêtée; vous voyez que je me lance dans la peinture des sentiments, dans la psychologie; j'ai voulu peindre sur une figure le reflet des désenchantements de la vie... Tout cela se lit dans cette figure de femme... Hein, comme elle dit bien : Ah! zut alors!

— Il me semble que vous vous séparez là du pur impressionnisme? glissa Cabassol.

— Mais oui, je creuse davantage, je fais du sensa-tionnisme : je prétends que tous les mouvements de l'âme peuvent se peindre d'une façon parfaitement tangible, ainsi je médite une figure de femme que j'intitulerai : Hésitation: — C'est difficile à peindre avec une seule figure, l'hésitation. Donnez-moi ça à un prix de Rome vous verrez ce qu'il fera...

— Il hésitera, dit Cabassol.

— Il fera une nymphe en train d'effeuiller des marguerites... une bêtise pour les pensionnats de demoiselles ! moi qui n'ai jamais vu de nymphe, je ferai carrément une brune à l'œil piquant tenant d'une main une carte de vi=ite qu'elle parcourt d'un rapide coup-d'œil, et dissimulant avec l'autre main un élégant clyso! Je vais vous montrer l'esquisse...

— Quelle idée charmante ! s'écria M e Taparel.

— Et quel délicieux tableau pour le boudoir d'une jolie femme! fit Cabassol. 11 faudra, cher maiire, que vous ne laissiez pas enlever toutes vos œuvres par l'Amérique, et que vous me consacriez quelques heures d'inspiration... ma galerie a besoin d'une perle!

— C'est que je suis si occupé, répondit Bizouard, cependant.... Une idée me vient : Que diriez-vous d'un jambon d'York entouré de quelques chaudrons?

L'âme embêtée, esquisse par J. Bizouard

— Ce serait exquis, mais je préférerais une étude de femme dans le genre de l'Hésitation

— Eh bien, je réfléchirai, je chercherai

Cabassol était déjà dans un autre coin de l'atelier, examinant de nombreuses toiles commencées, qu'il tournait et retournait dans tous les sens *

— Cher maître, dit-il,-serait-il indiscret de vous demander

— Ce que c'est que tout ça ? Je ne sais pas encore, répondit le maître, j'attends l'inspiration, ma méthode à moi n'est pas celle que l'on enseigne à l'école de Rome, mais c'est la bonne ! J'écrase au hasard mes tubes de couleur sur ma palette, je tripote, je trilure, je fricasse le tout ensemble, je prends une toile et.je flanque tout ça dessus; puis je retourne contre le mur et j'attends que ça sèche !

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