La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
VII
Question véritablement indiscrète posée au bouillant colonel Ploquin. — Le phonographe de M" Taparel. — Victoires et conquêtes d'un vieux brave.
M e Taparel se gratta l'oreille.
— Je comprends très bien, dit-il, qu'après nos erreurs successives, vous désiriez une preuve avant d'entrer de nouveau en campagne; mais quelle preuve puis-je donner?
Le bouillant cslonel Ploquin administrant le poil quotidien à ses gens
— Interrogez le colonel Ploquin, il est de votre club des Billes de billard, vous pouvez très bien l'appeler Jocko et voir si le vieux farceur vous répondra.
— Y pensez-vous ! appeler Jocko de but en blanc le colonel Ploquin! Vous ignorez que c'est le plus bouillant, le plus rageur des colonels de cavalerie en retraite ; c'est un pourfendeur, il me pourfendrai Bezucheux m'a dit qu'il en était à son trente-huitième duel... Je suis un simple notaire, je ne tiens pas à lui fournir une trente-neuvième occasion de pourfendre l
— Cherchez un moyen quelconque cPavoir mieux qu'une certitude morale! Je n'agirai pas sans cela !
M c Taparel partit considérablement ennuyé. Il s'enferma seul dans son cabinet, et se plongea dans la méditation. Le surlendemain, Cabassol qui entrait en convalescence reçut le télégramme suivant :
Eurêka !!.'
Taparel.
Cabassol sauta en voiture et vola vers l'étude. Miradoux allait un peu mieux, mais il n'avait pu encore retrouver la force de venir siéger dans son fauteuil; quelques lettres de M mo Colbuche amoncelées sur son bureau attendaient son retour : on voyait, aux frémissements de l'écriture de la dernière, que M mc Colbuche s'impatientait.
M. Taparel, quand notre ami entra dans son cabinet, était en train d'examiner avec une attention singulière, une petite machine que Cabassol prit pour une presse à copier de nouvelle invention.
— Bonjour, maître! dit Cabassol. Eh bien, Eurêka quoi?
— Eurêka le moyen pratique, facile et sans aucun danger pour le ques-tionneurj d'adresser au colonel quelques questions insidieuses qui vous donneront, je l'espère, cette certitude absolue que vous souhaitez! Eurêka ceci!
El M c Taparel frappa sur la petite machine.
— Ceci est un phonographe, mon jeune ami, une ingénieuse invention dont on ne tire pas encore tout le parti que l'on pourrait. Vous allez voir comment je sais en jouer. Je fais venir un commissionnaire, j'enveloppe mon phonographe et je l'envoie au bouillantcolonel Ploquin avec la lettre suivante :
Monsieur le colonel,
Permettez à une personne que guide seul un intérêt sacré, et non une futile et vaine curiosité, de pousser l'indiscrétion jusqu'à vous poser une question, une seule, mais une délicate question.
Elle est difficile à formuler, mais un homme comme vous, un homme de fer dont toute la vie a été consacrée au devoir, et tout le sang à la France, comprendra que le sentiment d'un devoir impérieux peut quelquefois faire oublier le sentiment des convenances, et j'ai le ferme espoir que, passant par-dessus l'ctrangeté de la question, vous y répondrez avec une franchise toute militaire.
Voici celte question :
Monsieur le colonel, les femmes ont-elles pour habitude, dans l'intimité, de vous appeler Jocho?
Encore une fois, monsieur le colonel, soyez assuré qu'un intérêt sacré me force à vous paraître aussi indiscret. Ayez la bonté de répondre par ce phonographe d'instruction pour le maniement est ci-jointe).
Et agréez av3c mes humbles excuses, un million de remerciements.
Une personne anxieuse.
— Voilà, fit M e Taparel en posant la plume. De cette façon le bouillant colonel Ploquin ne pensera pas à pourfendre personne.
Transportons-nous maintenant chez le bouillant colonel Ploquin et voyons comment il va recevoir la communication de M 0 Taparel. Certes, le président Bezucheux de la Fricottière n'a pas trompé le notaire quand il lui a dépeint le colonel Théo-dule Ploquin, comme le plus rageur et le plus impétueux des guerriers retraités. A côté du colonel Ploquin, l'Etna et le Vésuve sont de simples soupes au lait, pour la tranquillité de leurs éruptions, et ils ont de plus cette infériorité sur lui qu'ils ne proposent jamais à personne de petite partie fine au sabre de cavalerie.
Il est juste de dire aussi, pour excuser cet excès de volcanisme, que le colonel est tourmenté à la fois par la goutte et par le chagrin de ne plus pouvoir flanquer quinze jours de clou à personne, pas même au cantinier et à la cantinière du 24 me hussards qui l'ont suivi dans la retraite, le premier en qualité de brosseur civil et la seconde comme cuisinière.
Par bonheur, le jour où le phonographe de M e Taparel arriva chez le colonel dans les bras d'un simple commission-
victoires et conquêtes du colonel Plo^u
naire, le bouillant Théodule Ploquin était un peu tranquille du côté de sa goutte et il venait d'administrer à son brosseur le poil quotidien qui soulageait sa bile pour toute une journée.
Le colonel reçut avec éton-nement le paquet, il considéra un instant le phonographe avec méfiance sans pouvoir comprendre quelle diable de machine ce pouvait être, puis décacheta la lettre. Une stupéfaction immense se peignit sur ses traits, ses sourcils se froncèrent, sa grosse moustache se hérissa, son nez rougit et il éclata :
— Zut! vous m'embêtez!
exclama-t-il, sacrrrrr par sainte cartouche, voilà un espèce d'animal joliment curieux!... Qu'est-ce qu'il me chante avec son Jocko, ce bougre de sacrebleu de nom de nom?Qu'est-ce que ça veut dire et qu'est-ce que ça lui fiche, que les femmes m'appellent comme ci ou comme ça dans l'intimité... Attends un peu, que je vous envoie sa mécanique par la fenêtre!
On voit par cette modération que le bouillant colonel était dans un de ses bons jours.
— Cependant, reprit-il, la lettre de ce clampin parle d'un intérêt sacré... Qu'est-ce que ça peut être? par sainte cartouche! c'est peut-être un mari... un mari chagriné qui me soupçonne et qui cherche à me tirer les vers du nez... J'ai envie de l'envoyer promener! mais non, c'est flatteur tout de même, c'est que l'on ne s'aperçoit pas trop que je suis retraité... que j'ai quitté les hussards, et aussi... hélas!... les étendards du général Cu-pidon!... Et puis, un intérêt sacré... après tout je peux répondre... Voyons son phonographe... Cette petite machine n'est pas bête du tout... Si on
Liv. 35.
Victoires et conquêtes du colonel Ploquin.
avait connu ça do mon temps, moi qui n'aime pas écrire, je n'aurais jamais voulu correspondre par lettre...
Le colonel Ploquin étudia un instant l'instrument, il lut attend ornent l'instruction jointe par le notaire à son envoi, et approcha son visage du petit entonnoir dans lequel il faut parler.
— Hum! fit-il, vous voulez savoir comment les femmes m'appellent dans l'intimité, vous êtes bien curieux ! Je veux bien vous répondre, mais sachez que si les petits noms que l'on m'a donnés vous contrarient, je suis prêt à échanger autant de coups de sabre que l'on voudra ! Y êtes-vous? Attention! Je me souviens d'un Andalouse de Mostaganem, Crébleu, la belle femme ! C'était en 42 : j'étais simple lieutenant quand nous nous tapâmes mutuellement dans l'œil, il y avait là des tas d'officiers, mais elle me distingua et quitta pour moi un capitaine du train avec lequel je dus m'allonger sur le terrain ! Vlan ! j'attrapai une estafilade, j'en flanquai une au hussard à quatre roues, mais ce fut moi qu'elle vint soigner. Gristi, quel œil ! un vrai velours ! Je dois dire que son œil me posa énormément dans la considération du corps d'officiers de Mostaganem. Et quelle chevelure ! Et quelle jambe !... mais cane vous regarde pas, fichez-moi la paix là-dessus et sachez que Gachucha, c'est ainsi que je nommai mon Andalouse, ne m'appela jamais que Théodoule! avec un accent!... Bon! il n'y a pas de Jocko là-dedans,sivousn'êtcspascontent,venez me le dire ! Je me souviendrai toujours de mon Andalouse, et je ne lui fus jamais infidèle qu'en campagne.