Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Croyez-vous que cela pourra continuer indéfiniment ?
— Eh bien, non, pas indéfiniment, reconnaît-il. Mais longtemps encore. Cinq cents ans, peut-être, si nous maintenons notre taux actuel de croissance.
— Et à ce moment-là ?
— À ce moment-là, ils trouveront bien une solution au problème.
Artha secoue furieusement la tête.
— Non ! Non ! Comment pouvez-vous proférer une telle bêtise ? Continuer ainsi à se multiplier, en laissant aux générations futures le soin de…
— Ecoutez, interrompt-il. J’ai parlé de cela avec mon beau-frère. Il est historien, spécialisé dans le XXe siècle. À cette époque ils croyaient qu’il serait impossible de nourrir plus de cinq ou six milliards d’individus. Ils parlaient sans cesse de crise démographique et ainsi de suite. Puis tout s’est effondré. Il y a eu la réorganisation. On a construit les premières monades. L’ancienne utilisation horizontale des sols fut prohibée, et vous savez pourquoi ? Parce qu’on a découvert que la Terre pouvait abriter dix milliards d’êtres humains. Et puis vingt. Et puis cinquante. Et maintenant soixante-quinze. Grâce à des bâtiments plus hauts, à des cultures efficaces, à une plus grande concentration démographique sur les terres improductives. Alors de quel droit prétendrions-nous que nos descendants ne continueront pas à croître et à se multiplier jusqu’à cinq cents milliards… mille milliards, qui sait ? Au XXe siècle personne n’aurait jamais pensé que la Terre pût porter autant de monde. Alors si nous nous inquiétons à l’avance d’un problème qui peut très bien ne jamais vraiment en être un, si comme des impies nous insultons dieu en limitant les naissances, nous péchons contre la vie sans détenir la moindre assurance que…
— Bah ! renifle-t-elle. Vous ne nous comprendrez jamais. Et je suppose que nous ne vous comprendrons jamais. (Elle se lève et s’avance vers la porte.) Alors si cette vie en monade urbaine est tellement merveilleuse, pourquoi vous êtes-vous enfui pour venir traînailler dans nos champs ?
Elle ne reste même pas pour écouter sa réponse. La porte claque derrière elle. Micael va l’essayer et il se rend compte qu’il est à nouveau enfermé. Il est seul. Prisonnier.
Une longue et morne journée s’étire. Aucune visite. Une fille vient lui apporter son repas, mais elle ne fait qu’entrer et sortir. L’odeur de la cellule l’écœure. L’impossibilité de se laver devient intolérable : il imagine la vermine grouillant sur sa peau et le rongeant. De l’étroite fenêtre, il suit le déroulement de la vie de la commune. Il est obligé de se démancher le cou pour tout voir. Les allées et venues incessantes des machines agricoles. Les paysans aux muscles lourds chargeant des sacs sur une bande roulante qui plonge dans la terre – rejoignant, sans aucun doute, les convoyeurs qui transportent les denrées jusqu’aux monades urbaines et rapportent les biens manufacturés dans les communes. Le souffre-douleur d’hier soir, Milcha, passe sur la place. Elle traîne un peu la jambe, et se meut avec précaution. Elle doit être exemptée de travail pour aujourd’hui. Les villageois la saluent avec une vénération évidente – elle sourit en caressant son ventre. Pas le moindre signe d’Artha. Pourquoi ne le libèrent-ils pas ? Micael est à peu près certain d’avoir convaincu Artha qu’il n’était pas un espion. De toute façon, il ne représente pas un gros danger pour la commune. Et pourtant il est encore là, et l’après-midi tire à sa fin. Dehors, les gens s’activent. Ils sont bronzés, comme huilés de transpiration. Il a bien conscience de ne voir qu’une partie de la commune : en dehors de son champ de vision il doit y avoir des écoles, un théâtre, un bâtiment gouvernemental, des entrepôts, des ateliers de réparation. Des images de la danse de la stérilité de la nuit dernière lui reviennent en mémoire. Le caractère barbare de la fête ; la musique sauvage ; le supplice de la femme. En même temps il sait très bien que ce serait une erreur de considérer les fermiers comme des barbares arriérés. Ils lui apparaissent comme bizarres, mais cette sauvagerie n’est que superficielle. C’est un masque qu’ils se mettent pour se distinguer des habitants des monades. Leur société est complexe et riche, tout comme celle qu’il a quittée. Quel mécanisme délicat ! Nul doute qu’il existe un central d’ordinateurs quelque part, contrôlant le plantage, la surveillance et l’arrachage des récoltes. Toute l’infrastructure : les équipes de techniciens – les besoins biologiques – les pesticides – la destruction des herbes – l’équilibre écologique. Et tout ce réseau de contrats commerciaux, liant la commune aux monades urbaines. Micael sait bien qu’il n’aperçoit que la surface des choses.
Artha revient en fin d’après-midi.
— Va-t-on bientôt me laisser partir ? demande-t-il immédiatement.
Elle hoche la tête.
— C’est en discussion. J’ai recommandé qu’on vous libère. Mais quelques-uns sont très soupçonneux.
— Qui cela ?
— Les chefs. Vous savez, la plupart sont vieux. Ils éprouvent une méfiance naturelle envers les étrangers. Il y en a deux qui voudraient que vous soyez sacrifié au dieu de la récolte.
— Sacrifié ?
Artha sourit. Elle n’est plus du tout guindée ; elle est détendue, amicale. Une alliée.
— Cela paraît horrible, n’est-ce pas ? Mais il arrive que de temps en temps nos dieux réclament des vies. On ne tue pas chez vous ?
— Si, admet-il, quand quelqu’un menace la stabilité de la société. Ceux-là dévalent la chute et finissent dans les chambres de combustion au plus profond du bâtiment. Leur corps se transforme en énergie et contribue, de ce fait, à…
— Ainsi vous tuez pour que les choses continuent à aller toujours aussi bien. Eh bien, c’est ce que nous faisons quelquefois. Pas souvent. Je ne pense pas vraiment que votre vie soit en jeu. Mais ce n’est pas encore décidé.
— Quand ?
— Ce soir, peut-être. Ou demain.
— Mais je ne représente aucune menace pour la commune.
— Personne ne dit cela. Non, c’est la vie d’un homme d’une monade qui a de la valeur ici. Comment dire ? Votre vie donne plus de relief à nos bénédictions. Ce n’est pas très facile à expliquer, c’est théologique : vous et vos semblables êtes les consommateurs. Or si notre dieu des récoltes consommait symboliquement une monade urbaine – d’une façon métaphorique, c’est-à-dire que vous représenteriez l’ensemble de la société dont vous êtes issu – ce serait une affirmation mystique de l’unité des deux sociétés, du lien qui unit la commune aux monades et les monades à la commune, et… oh rien. Peut-être n’y penseront-ils pas ? C’est le lendemain de la danse de la stérilité ; nous n’avons pas un besoin urgent de protection sacrée pour l’instant. C’est ce que je leur ai dit. À mon avis, vos chances d’être libéré sont assez bonnes.
— Assez bonnes, marmonne-t-il, d’une voix lugubre. Merveilleux !
Oh, la mer lointaine. Le cône cendré du Vésuve. Jérusalem. Le Taj Mahal. À présent aussi loin que les étoiles. La mer. La mer. Et cette cellule puante. Il suffoque de désespoir.
Artha essaye de le réconforter. Elle s’accroupit à côté de lui sur le sol sale. Son regard est chaud, affectueux. Sa brusquerie militaire initiale a complètement disparu. Elle semble manifester un certain penchant pour lui. Désireuse de mieux le connaître, maintenant qu’elle a surmonté la barrière des différences culturelles qui les séparaient au début. Il en est de même en ce qui le concerne. Mais ce ne sont pas de véritables obstacles. Le monde d’Artha n’est pas le sien, bien sûr, mais il n’est pas loin de lui donner raison sur certaines choses, en dépit de leurs prétendues différences. Pourquoi ne pas opérer un rapprochement ? Il est un homme, elle est une femme. C’est cela qui est essentiel. Tout le reste n’est que façade. Mais au fur et à mesure de leur conversation, il prend à nouveau conscience de tout ce qui les différencie, elle et lui. Il lui demande de parler d’elle. Elle lui dit qu’elle n’est pas mariée. Abasourdi, il lui explique que dans les monades tout le monde est marié passé douze ou treize ans. Elle en a trente et un. Pourquoi quelqu’un d’aussi attirant ne s’est-il jamais marié ?