Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
— Je suis bien d’accord avec vous, renchérit Micael. C’est pourquoi je ne suis pas un espion.
En dépit de l’attitude agressive de son interlocutrice, Micael se sent attiré vers elle. Elle semble compétente, confiante en elle sans manifester de fatuité. Elle serait certainement très belle si elle souriait.
— Ecoutez, dit-il, je ne sais pas comment vous convaincre de ma bonne foi. Je désirais simplement voir le monde de l’extérieur. J’ai passé toute ma vie entre les mêmes murs. Je n’avais jamais respiré un air naturel ni ressenti la chaleur du soleil sur ma peau. Des milliers et des milliers de gens vivant au-dessus et au-dessous de moi. Un jour j’ai découvert que je n’étais pas quelqu’un de parfaitement adapté à cette vie urbmonadiale. Alors je suis parti. Mais je ne suis pas un espion. Je veux simplement voyager. Voir la mer surtout. Vous avez déjà vu la mer ?… Non ? J’en rêve depuis longtemps – marcher sur une plage immense, entendre le bruit des vagues, sentir les grains de sable mouillé rouler sous mes pieds…
Peut-être est-ce la ferveur de sa voix qui commence à la convaincre, mais elle hausse subitement les épaules et demande :
— Quel est votre nom ? (Elle semble soudain plus détendue.)
— Micael Statler.
— Âge ?
— Vingt-trois ans.
— Nous pourrions vous embarquer avec le prochain chargement de champignons. Vous seriez de retour chez vous dans à peine une demi-heure.
— Non, répond-il doucement. Non, ne faites pas cela. Laissez-moi continuer ma route vers l’est. Je ne suis pas encore prêt à revenir chez moi.
— Vous voulez dire que vous n’avez pas encore recueilli assez de renseignements ?
— Mais non, croyez-moi. Je ne suis pas un… (Il se tait, comprenant qu’elle se moque de lui.)
— Très bien. Peut-être après tout n’êtes-vous pas un espion. Peut-être tout bonnement un fou. (Elle sourit pour la première fois. Elle recule, et s’appuie contre le mur, lui faisant face.) Que pensez-vous de notre village, Statler ?
— Je ne sais même pas par où commencer.
— Comment nous trouvez-vous ? Simples ? Compliqués ? Diaboliques ? Effrayants ? Inhabituels ?
— Étranges, répond-il.
— Étranges par rapport aux gens avec lesquels vous avez l’habitude de vivre ? Ou bien simplement étranges dans l’absolu ?
— C’est difficile de faire la distinction. C’est comme… un autre monde. Je… je… Comment vous appelez-vous, à propos ?
— Artha.
— Arthur ? Chez nous c’est un prénom d’homme.
— A-R-T-H-A.
— Oh, Artha. C’est intéressant. C’est beau. (Il se mordille le poing.) Par exemple votre façon de vivre tellement en contact avec la nature. Pour moi c’est presque inimaginable. Toutes ces petites maisons. La place. Vous voir vivre et marcher en plein air. Le soleil. Ici il n’y a ni haut ni bas. Et hier soir : le bûcher, la musique, la femme enceinte. Qu’est-ce que cela signifiait ?
— Vous voulez parler de la danse de la stérilité ?
— C’était donc cela ? Une sorte de… (Il n’arrive pas à prononcer le mot.)… un rite de la stérilité.
— Oui. Afin d’obtenir une bonne récolte, explique Artha. Pour que les plants soient sains et beaux, et qu’il n’y ait pas trop de naissances. Nous avons des règles à ce sujet, vous comprenez.
— Et la femme sur laquelle tout le monde tapait – elle s’était fait mettre enceinte illégalement ? C’est bien cela ?
Artha rit.
— Oh non. L’enfant de Milcha est parfaitement légal.
— Alors pourquoi l’avoir ainsi brutalisée ? Elle aurait pu perdre son enfant.
— Il fallait que ce fût quelqu’un, explique Artha, en haussant les épaules, n’importe qui. Nous avons en ce moment onze femmes enceintes. Elles ont tiré au sort entre elles, et Milcha a perdu. Ou a gagné. Vous savez, Statler, ce n’était pas une punition. C’est religieux. Milcha en quelque sorte était la célébrante, le bouc émissaire béni, le… la… ah, je ne sais pas comment le dire dans votre langue. Par sa souffrance elle apportait santé et prospérité sur la commune. La certitude aussi qu’aucune de nos femmes n’attendrait un enfant non désiré, et que tout resterait bien. Bien sûr, cela a été pénible pour elle. Il y a aussi la honte de se trouver nue devant tout le monde. Mais il fallait que ce fût fait. C’est un grand honneur. Milcha n’aura plus jamais à l’endurer, et certains privilèges lui sont dorénavant assurés jusqu’à la fin de sa vie. Et, bien sûr, tout le village lui est redevable d’avoir accepté nos coups. Maintenant nous sommes protégés pour une nouvelle année.
— Protégés ?
— Oui. Contre la colère des dieux.
— Des dieux ? répète-t-il lentement. (Il mâchonne le mot, essayant de comprendre.) Pourquoi essayez-vous d’éviter d’avoir des enfants ? demanda-t-il quelques instants plus tard.
— Vous croyez peut-être que nous possédons le monde ? réplique-t-elle, le regard soudain enflammé. Nous ne possédons que notre commune. Les terres qui nous sont allouées. Et nous devons produire de la nourriture pour nous et pour les habitants des monades urbaines. N’est-ce pas ? Que vous arriverait-il, à vous pauvres citadins, si nous nous multipliions sans cesse – que notre village s’étale sur la moitié de la superficie actuelle des terres cultivées et que notre production couvre à peine nos propres besoins ? Il ne vous resterait plus rien. Non, les enfants doivent vivre sous un toit, dans une maison – et les maisons prennent de la place. On ne peut cultiver la terre quand elle est occupée par des habitations. Il nous a fallu nous imposer des limites.
— Mais ce n’est pas nécessaire de vous étaler en surface. Vous pouvez construire en hauteur. Comme nous. Vous pourriez être dix fois plus nombreux sans occuper une plus grande surface. Bien sûr, vous consommeriez plus, et il y aurait donc moins de…
— Vous ne comprenez donc rien ? se révolte-t-elle. Vous voulez que notre commune devienne une monade urbaine ? Vous avez votre mode de vie, nous avons le nôtre. Le nôtre nous commande d’être peu nombreux et de vivre au milieu des champs et des cultures. Pourquoi devrions-nous devenir comme vous ? Justement nous mettons notre point d’honneur à ne pas vous ressembler. C’est pourquoi si nous grandissons, nous grandirons horizontalement. Cela reviendrait à couvrir à nouveau la surface du globe de rues et de routes comme dans l’ancienne époque. Non ! Nous avons dépassé cela. Nous nous imposons nos propres règles. Nous vivons à notre propre cadence, et nous sommes heureux. Et il en sera toujours ainsi en ce qui nous concerne. Cela vous paraît-il très affreux ? Nous vous trouvons ignobles de ne pas vouloir contrôler vos naissances. Que dis-je ? De les encourager !
— Mais pourquoi les contrôlerions-nous ? demande-t-il. Il est mathématiquement prouvé que nous n’avons pas encore commencé à épuiser les possibilités de la planète. La population pourrait doubler, tripler même, il y aurait encore suffisamment de place pour tout le monde, à condition de vivre comme nous dans des cités verticales. Dans des monades urbaines. Sans empiéter, bien sûr, sur les surfaces cultivées. Une nouvelle monade se construit toutes les je-ne-sais-combien d’années, et pourtant les approvisionnements de nourriture ne baissent pas. Notre rythme de croissance…