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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Debout dans son pyjama de coton gris, Meynestrel paraissait grand. Le corps était svelte, assez étroit du buste ; les épaules, pourtant, avaient tendance à se voûter. Ses yeux perçants se fixèrent sur ceux de Jacques, tandis qu’il lui tendait la main.

— « Je t’ai dérangé, mais nous serons plus tranquilles ici qu’à la Parlote… Tiens, petite fille, voilà, du travail pour toi », ajouta-t-il en passant à Alfreda un volume marqué d’un signet.

Docile, elle prit sa machine, s’accroupit sur le parquet, le dos contre le lit, et commença son pianotage. Meynestrel et Jacques s’assirent auprès de la table. Le visage du Pilote était devenu soucieux. Il s’appuya au dossier de sa chaise, et allongea sa jambe. (Son accident lui avait laissé au genou droit une raideur qui, certains jours, le faisait boiter légèrement.)

— « Une histoire embêtante », fit-il, en guise de préambule. « Quelqu’un m’a écrit. Il y en a deux, paraît-il, dont nous devons nous méfier. Primo : Guittberg. »

— « Guittberg ? » s’écria Jacques.

— « Secundo : Tobler. »

Jacques se taisait.

— « Ça te surprend ? »

— « Guittberg ? » répéta Jacques.

— « Voilà la lettre », continua Meynestrel, en tirant une enveloppe de la poche de son pyjama. « Lis. »

— « Oui », murmura Jacques, après avoir lu posément la lettre, qui constituait un long et froid réquisitoire, non signé.

— « Tu sais la place que Guittberg et Tobler ont prise dans le mouvement croate. Ils viendront à Vienne, pour le Congrès. Il importe donc de savoir quelle confiance on peut avoir en eux. C’est grave. Je ne veux alerter personne avant d’être sûr. »

— « Oui », dit encore Jacques. Il faillit ajouter : « Que comptez-vous faire ? » Mais il se retint. Bien que ses rapports avec Meynestrel fussent empreints d’une certaine camaraderie, il conservait d’instinct certaines distances.

Comme s’il eût prévu la question, Meynestrel prit la parole.

— « Primo… » (Il poussait jusqu’à la manie le souci d’être clair, et commençait fréquemment ses phrases par un Primo net et cassant — qui, d’ailleurs, n’était pas toujours suivi d’un Secundo.). « Primo : pour avoir une certitude, un seul moyen : l’enquête sur place. À Vienne. Une enquête menée sans tapage. Par quelqu’un qui n’attire pas l’attention. De préférence quelqu’un qui ne soit inscrit à aucun parti… Mais », continua-t-il en regardant Jacques avec insistance, « quelqu’un de sûr. Je veux dire dont le jugement offre des garanties. »

— « Oui », dit Jacques, surpris et secrètement flatté. Il songea aussitôt, sans déplaisir : « Fini, de poser… Tant pis pour Pat’. » Puis, une seconde fois, la pensée de sa lampe à alcool lui revint à l’esprit.

Il y eut quelques secondes de silence, pendant lesquelles on n’entendit plus que le cliquetis de la machine et le murmure lointain de source que faisait l’eau coulant sur l’évier.

— « Tu acceptes ? » fit Meynestrel.

Jacques acquiesça d’un bref mouvement de tête.

— « Il faudra partir dans deux jours », reprit Meynestrel. « Le temps de réunir les pièces. Et rester à Vienne tout le temps nécessaire. Quinze jours, s’il le faut. »

Alfreda leva un instant les yeux vers Jacques, qui, sans répondre, inclinait de nouveau la tête ; puis elle reprit son travail.

Meynestrel poursuivit.

— « À Vienne, tu as Hosmer qui t’aidera. »

Il s’interrompit : on venait de frapper à la porte d’entrée.

— « Va voir, petite fille… Si Tobler a vraiment reçu de l’argent », dit-il en se tournant vers Jacques, « Hosmer doit le savoir. »

Hosmer était un ami de Meynestrel. Il était Autrichien et vivait à Vienne. Jacques l’avait connu, l’année d’avant, à Lausanne, où Hosmer était venu passer quelques jours. Cette rencontre lui avait laissé une impression profonde. C’était la première fois qu’il s’était trouvé en contact avec un de ces révolutionnaires cyniquement opportunistes, indifférents aux moyens, pour qui le but final est vraiment l’unique objectif, et qui sont insensibles à la honte de revêtir au besoin des uniformes provisoires, pourvu que leurs compromissions servent, si peu que ce soit, la cause de la révolution.

Alfreda revint et annonça :

— « C’est Mithœrg. »

Meynestrel se tourna vers Jacques et grommela :

— « Nous en reparlerons tout à l’heure, à la Parlote… Entre, Mithœrg », fit-il, en élevant la voix.

Mithœrg portait de grandes lunettes rondes sous des sourcils en arc de cercle qui lui donnaient une expression constamment alarmée. Le visage était charnu, les traits mous, un peu bouffis, comme ceux d’un noctambule qui n’a pas dormi son content.

Meynestrel s’était levé :

— « Qu’est-ce qui t’amène, Mithœrg ? ».

Le regard de Mithœrg fit le tour de la pièce, se posa sur le Pilote, sur Jacques, puis sur Alfreda.

— « C’est le Janotte qui vient d’arriver au Local », expliqua-t-il.

« Non », se dit Jacques, « je ne suis pas bien sûr d’avoir soufflé la mèche. Après avoir rempli mon bol, très possible que j’aie replacé la casserole sur le réchaud, sans l’éteindre… J’ai vidé le bol et je suis parti… La mèche flambait peut-être encore… » Il se taisait, l’œil fixe.

— « Janotte tenait beaucoup à vous voir avant sa conférence de ce soir », poursuivit Mithœrg. « Mais il est si tellement éreinté du voyage… Il supporte mal la chaleur… »

— « Trop de crinière… », murmura Alfreda.

— « Aussi est-il allé, un peu dormir… Mais il a voulu que je vous porte son meilleur salut. »

— « Très bien, très bien… » fit Meynestrel, d’une voix de fausset tout à fait inattendue. « Mon petit Mithœrg, nous nous en foutons inexprimablement, de Janotte… N’est-ce pas, petite fille ?… » Tout en parlant, il avait posé le bras sur l’épaule charnue d’Alfreda, et sa main caressait les cheveux de la jeune femme.

— « Le connais-tu ? » demanda Alfreda, en tournant malicieusement les yeux dans la direction de Jacques.

Jacques n’écoutait pas. Il cherchait en vain dans sa mémoire quelque détail précis qui pût le rassurer. Il croyait bien avoir posé la casserole à terre. Alors, sans doute avait-il aussi soufflé la flamme, et remis le bouchon ? Pourtant…

— « Il a une tignasse de vieux lion blanchi », continuait Alfreda en riant. « Ce champion de l’anticléricalisme s’est fait la tête d’un organiste de cathédrale ! »

— « Zzzt, petite fille…, », gronda doucement Meynestrel.

Mithœrg, décontenancé, souriait un peu jaune. Ses cheveux hérissés lui donnaient facilement l’air de quelqu’un qui va se mettre en colère. Il s’y mettait, d’ailleurs, assez souvent.

Il était d’origine autrichienne. Cinq années auparavant, pour se dérober au service militaire, il avait quitté Salzbourg, où il commençait ses études de pharmacie. Installé en Suisse, d’abord à Lausanne, puis à Genève, il y avait achevé ses études professionnelles et travaillait régulièrement, quatre jours par semaine, dans un laboratoire. Mais la sociologie l’occupait plus que la chimie. Doué d’une prodigieuse mémoire, il avait tout lu, tout retenu, tout rangé en ordre dans sa tête carrée. On pouvait le consulter comme un manuel. Ses camarades, et Meynestrel tout le premier, ne s’en faisaient pas faute. Il était un théoricien de la violence. Au demeurant, sensible, sentimental, timide et malheureux.

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