Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
�Si je t'invente un monde et te laisse en place pour te le montrer, tu ne le vois point. Et tu as raison. Car de ton point de vue il est faux et tu d�fends avec raison ta v�rit�. Ainsi suis-je sans efficacit� quand je me montre pittoresque ou brillant ou paradoxal, car seul est pittoresque ou brillant ou paradoxal ce qui, regard� d'un point de vue, �tait cependant fait pour �tre vu d'un autre. Tu m'admires, mais je ne cr�e point, je suis jongleur et bateleur et faux po�te.
�Mais si dans ma d�marche qui n'est ni vraie ni fausse � il n'est point de pas que tu puisses nier puisqu'ils sont � je t'entra�ne l� d'o� la v�rit� est nouvelle, alors tu ne me remarques point comme cr�ateur et je ne suis pour toi ni pittoresque ni brillant ni paradoxal, les pas �taient simples et se succ�daient simplement et je ne suis point cause critiquable de ce que, vue d'ici, l'�tendue augmente ton c�ur, ou de ce que la femme soit plus belle, puisqu'il est vrai que vue d'ici cette femme est plus �mouvante, comme l'�tendue est plus vaste. Mon acte domine et ne s'inscrit point dans les traces, dans les reflets ni dans les signes, et, de ne les y point retrouver tu ne peux lutter contre moi. Alors seulement je suis cr�ateur et vrai po�te. Car le cr�ateur ou le po�te n'est point celui qui invente ou d�montre, mais celui qui fait devenir.
�Et toujours il s'agit, si l'on cr�e, d'absorber des contradictions. Car rien n'est ni clair ni obscur, ni incoh�rent ni coh�rent, ni complexe ni simple en dehors de l'homme. Tout est, tout simplement. Et quand tu veux t'y d�brouiller avec ton maladroit langage et penser ton acte � venir, alors tu ne peux rien saisir qui ne te soit contradictoire. Mais je viens avec mon pouvoir qui n'est pas de te rien d�montrer selon ton langage, car elles sont sans issue les contradictions qui te d�chirent. Ni te montrer la fausset� de ton langage, car il n'est point faux mais incommode. Mais simplement de t'amener dans une promenade o� les pas se suivent l'un l'autre, t'asseoir sur la montagne d'o� sont r�solus tes litiges et te laisser toi-m�me en faire ta v�rit�.�
LXXIII
Me vint donc le go�t de la mort:
�Donnez-moi la paix des �tables, disais-je � Dieu, des choses rang�es, des moissons faites. Laissez-moi �tre, ayant achev� de devenir. Je suis fatigu� des deuils de mon c�ur. Je suis trop vieux pour recommencer toutes mes branches. J'ai perdu, l'un apr�s l'autre, mes amis et mes ennemis et s'est faite une lumi�re sur ma route de loisir triste. Je me suis �loign�, je suis revenu, j'ai regard�: j'ai retrouv� les hommes autour du veau d'or non int�ress�s mais stupides. Et les enfants qui naissent aujourd'hui me sont plus �trangers que de jeunes barbares sans religion. Je suis lourd de tr�sors inutiles comme d'une musique qui jamais plus ne sera comprise.
�J'ai commenc� mon �uvre avec ma hache de b�cheron dans la for�t et j'�tais ivre du cantique des arbres. Ainsi faut-il s'enfermer dans une tour pour �tre juste. Mais maintenant que de trop pr�s j'ai vu les hommes, je suis las.
�Apparais-moi, Seigneur, car tout est dur lorsque l'on perd le go�t de Dieu.�
Me vint un songe apr�s le grand enthousiasme.
Car j'�tais entr� vainqueur dans la ville, et la foule se r�pandit dans une saison d'oriflammes, criant et chantant � mon passage. Et les fleurs nous faisaient un lit pour notre gloire. Mais Dieu ne m'envahit que d'un seul sentiment amer. J'�tais le prisonnier, me semblait-il, d'un peuple d�bile.
Car cette foule qui fait ta gloire te laisse d'abord tellement seul! Ce qui se donne � toi se s�pare de toi car il n'est point de passerelle de toi en l'autre sinon par le chemin de Dieu. Et ceux-l� seuls me sont compagnons v�ritables qui se prosternent avec moi dans la pri�re. Confondus dans la m�me mesure et grains du m�me �pi en vue du pain. Mais ceux-l� m'adoraient et faisaient en moi le d�sert, car je ne sais point respecter qui se trompe et je ne puis pas consentir � cette adoration de moi-m�me. Je n'en sais recevoir l'encens car je ne me jugerai point d'apr�s les autres et je suis fatigu� de moi qui suis lourd � porter et qui ai besoin, pour entrer en Dieu, de me d�v�tir de moi-m�me. Alors ceux-l� qui m'encensaient me faisaient triste et d�sert comme un puits vide quand le peuple a soif et se penche. N'ayant rien � donner qui val�t la peine et, de ceux-l�, puisqu'ils se prosternaient en moi, n'ayant plus rien � recevoir.
Car j'ai besoin de celui-l� d'abord qui est fen�tre ouverte sur la mer et non miroir o� je m'ennuie.
Et de cette foule-l�, les morts seuls, qui ne s'agitaient plus pour des vanit�s, me paraissaient dignes.
Alors me vint ce songe, les acclamations m'ayant lass� comme un bruit vide qui ne pouvait plus m'instruire.
Un chemin escarp� et glissant surplombait la mer. L'orage avait crev� et la nuit coulait comme une outre pleine. Obstin�, je montais vers Dieu pour lui demander la raison des choses, et me faire expliquer o� conduisait l'�change que l'on avait pr�tendu m'imposer.
Mais au sommet de la montagne je ne d�couvris qu'un bloc pesant de granit noir � lequel �tait Dieu.
�C'est bien Lui, me disais-je, immuable et incorruptible�, car j'esp�rais encore ne point me renfoncer dans la solitude.
�Seigneur, Lui dis-je, instruisez-moi. Voici que mes amis, mes compagnons et mes sujets ne figurent plus pour moi que pantins sonores. Je les tiens dans la main et les meus � mon gr�. Et ce n'est point qu'ils m'ob�issent qui me tourmente, car il est bon que ma sagesse descende en eux. Mais qu'ils soient devenus ce reflet de miroir qui me fait plus seul qu'un l�preux. Si je ris, ils rient. Si je me tais, ils s'assombrissent. Et ma parole que je connais les emplit comme le vent les arbres. Et je suis seul � les emplir. Il n'est plus d'�change pour moi car dans cette audience d�mesur�e je n'entends plus que ma propre voix qu'ils me renvoient comme les �chos glac�s d'un temple. Pourquoi l'amour m'�pouvante-t-il et qu'ai-je � attendre de cet amour qui n'est que multiplication de moi-m�me?�
Mais le bloc de granit ruisselant d'une pluie luisante me demeurait imp�n�trable.
�Seigneur, lui dis-je, car il �tait sur une branche voisine un corbeau noir, je comprends bien qu'il soit de Ta majest� de Te taire. Cependant, j'ai besoin d'un signe. Quand je termine ma pri�re, Tu ordonnes � ce corbeau de s'envoler. Alors ce sera comme le clin d'�il d'un autre que moi et je ne serai plus seul au monde. Je serai nou� � Toi par une confidence, m�me obscure. Je ne demande rien sinon qu'il me soit signifi� qu'il est peut-�tre quelque chose � comprendre.�
Et j'observais le corbeau. Mais il se tint immobile. Alors je m'inclinai vers le mur.
�Seigneur, lui dis-je, Tu as certes raison. Il n'est point de Ta majest� de Te soumettre � mes consignes. Le corbeau s'�tant envol�, je me fusse attrist� plus fort. Car un seul signe je ne l'eusse re�u que d'un �gal, donc encore de moi-m�me, reflet encore de mon d�sir. Et de nouveau je n'eusse rencontr� que ma solitude.�
Donc, m'�tant prostern�, je revins sur mes pas.
Mais il se trouva que mon d�sespoir faisait place � une s�r�nit� inattendue et singuli�re. J'enfon�ais dans la boue du chemin, je m'�corchais aux ronces, je luttais contre le fouet des rafales et cependant se faisait en moi une sorte de clart� �gale. Car je ne savais rien mais il n'�tait rien que j'eusse pu conna�tre sans �c�urement. Car je n'avais point touch� Dieu, mais un dieu qui se laisse toucher n'est plus un dieu. Ni s'il ob�it � la pri�re. Et pour la premi�re fois, je devinais que la grandeur de la pri�re r�side d'abord en ce qu'il n'y est point r�pondu et que n'entre point dans cet �change la laideur d'un commerce. Et que l'apprentissage de la pri�re est l'apprentissage du silence. Et que commence l'amour l� seulement o� il n'est plus de don � attendre. L'amour d'abord est exercice de la pri�re et la pri�re exercice du silence.
Et je revins parmi mon peuple, pour la premi�re fois l'enfermant dans le silence de mon amour. Et provoquant ainsi ses dons jusqu'� la mort. Ivres qu'ils �taient de mes l�vres closes. J'�tais berger, tabernacle de leur cantique et d�positaire de leurs destin�es, ma�tre de leurs biens et de leurs vies et cependant plus pauvre qu'eux et plus humble dans mon orgueil qui ne se laissait point fl�chir. Sachant bien qu'il n'�tait rien l� � recevoir. Simplement ils devenaient en moi et leur cantique se fondait dans mon silence. Et par moi, eux et moi, n'�tions plus que pri�re qui se fondait dans le silence de Dieu.