Citadelle
- Автор: де Сент-Экзюпери Антуан
- Год: 2009
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Citadelle». Краткое содержание книги:
Moi je dis que pour les ciseleurs il n'est qu'une forme de culture et c'est la culture des ciseleurs. Et qu'elle ne peut �tre que l'accomplissement de leur travail, l'expression des peines, des joies, des souffrances, des craintes, des grandeurs et des mis�res de leur travail.
Car seule est importante et peut nourrir des po�mes v�ritables la part de la vie qui t'engage, qui engage ta faim et ta soif, le pain de tes enfants et la justice qui te sera ou non rendue. Sinon il n'est que jeu et caricature de la vie et caricature de la culture.
Car tu ne deviens que contre ce qui te r�siste. Et puisque rien de toi n'est exig� par le loisir et que tu pourras aussi bien l'user � dormir sous un arbre ou dans les bras d'amours faciles, puisqu'il n'y est point d'injustice qui te fasse souffrir, de menace qui te tourmente, que vas-tu faire pour exister sinon r�inventer toi-m�me le travail?
Mais ne t'y trompe point, le jeu ne vaut rien car il n'est point l� de sanction qui te contraigne d'exister en tant que joueur de ce jeu-l�. Et je refuse de confondre celui-l� qui se couche pour l'apr�s-midi dans sa chambre, f�t-elle vide et prot�g�e du jour pour le repos des yeux, avec l'autre que j'ai condamn� et mur� pour la fin des jours dans sa cellule, malgr� que les deux soient semblablement �tendus, malgr� que les deux cellules soient �galement vides, malgr� que la m�me lumi�re soit r�pandue dans l'une et l'autre. Et malgr� encore que le premier pr�tende jouer au condamn� qui est enferm� pour la vie. Va les interroger � la tomb�e du premier jour. Le premier rira d'un jeu pittoresque, mais les cheveux de l'autre, tu d�couvriras qu'ils ont blanchi. Et il ne saura point te raconter l'aventure qu'il vient de vivre tant il manquera de mots pour la dire, semblable � celui-l� qui, ayant gravi une montagne et de la cr�te d�couvert un monde inconnu dont le climat l'a chang� pour toujours, ne peut se transporter en toi.
Les enfants seuls plantent un b�ton dans le sable, le changent en reine et �prouvent l'amour. Mais si je d�sire, moi, par de tels moyens, augmenter les hommes et les enrichir de ce qu'ils �prouvent, il me faut de ce b�ton-l� faire une idole, l'imposer aux hommes, et les contraindre � des offrandes qui les gr�veront de sacrifices.
Alors le jeu cessera d'�tre jeu. Le b�ton deviendra fertile. L'homme deviendra cantique de crainte ou d'amour. De m�me que la chambre de la m�me apr�s-midi ti�de, si la voil� cellule pour la vie, tire de l'homme une apparition qui s'ignorait et le br�le dans la racine de ses cheveux.
Le travail t'oblige d'�pouser le monde. Celui qui laboure rencontre des pierres, se m�fie des eaux du ciel ou les souhaite, et ainsi communique et s'�largit et s'illumine. Et chacun de ses pas se fait retentissant. De m�me la pri�re et les r�gles d'un culte qui te force bien de passer par l� et t'oblige d'�tre fid�le ou de tricher, de go�ter la paix ou le remords. Ainsi le palais de mon p�re qui obligeait les hommes d'�tre ceux-l� et non plus un b�tail informe dont les pas n'eussent point eu de sens.
LXX
Certes d'abord elle �tait belle cette danseuse dont la police de mon empire s'�tait saisie. Belle et myst�rieusement habit�e. Il m'apparut qu'en la connaissant seraient connues des r�serves de territoire, de calmes plaines, des nuits de montagne et des travers�es de d�sert par plein vent.
�Elle existe�, me disais-je. Mais je la savais de coutumes lointaines et travaillant ici pour une cause ennemie. Cependant, lorsque l'on tenta de forcer son silence, mes hommes n'arrach�rent qu'un sourire m�lancolique � son imp�n�trable candeur.
Et moi j'honore d'abord ce qui dans l'homme r�siste au feu. Humanit� de pacotille, ivre de vanit� et vanit� toi-m�me, tu te consid�res avec amour comme s'il �tait en toi quelqu'un. Mais il te suffit d'un bourreau et d'un peu de braise agit�e pour te faire vomir par toi-m�me, car il n'est rien en toi qui aussit�t ne fonde. Cet opulent ministre m'ayant par sa morgue d�plu, et par ailleurs ayant complot� contre moi, ne sut point r�sister aux menaces, me vendit les conjur�s, se confessa, suant de peur, de ses complots, de ses croyances, de ses amours, �tala devant moi sa tripaille � car il en est qui ne cachent rien derri�re leurs faux remparts. A celui-l� donc quand il eut bien crach� sur ses complices et abjur�:
�Qui t'a b�ti? lui demandais-je. Pourquoi cette opulence de ventre et cette t�te rejet�e en arri�re et ce pli des l�vres si solennel? Pourquoi cette forteresse s'il n'est � l'int�rieur rien � d�fendre? L'homme est celui qui porte en soi plus grand que lui. Et ta chair flasque, tes dents branlantes, ton ventre lourd, tu les sauves comme essentiels en me vendant ce qu'ils eussent d� servir et en quoi tu pr�tendais croire! Tu n'es qu'une outre, pleine d'un vent de paroles vulgaires��
Celui-l�, lorsque le bourreau lui rompit les os, fut laid � voir et � entendre.
Mais celle-l�, quand je la mena�ai, �baucha devant moi une r�v�rence l�g�re:
�Je regrette, Seigneur��
Je la consid�rai sans plus rien dire et elle prit peur. Blanche d�j�, et, d'une r�v�rence plus lente:
�Je regrette, Seigneur��
Car elle pensait qu'il lui faudrait souffrir.
�Songe, lui dis-je, que je suis ma�tre de ta vie.
��J'honore, Seigneur, votre pouvoir��
Elle �tait grave de porter en elle un message secret et de risquer par fid�lit� d'en mourir.
Et voil� qu'elle devenait � mes yeux tabernacle d'un diamant. Mais je me devais � l'empire:
�Tes actes m�ritent la mort.
��Ah! Seigneur� (elle �tait plus p�le que dans l'amour)� Sans doute sera-ce juste��
Et je compris, sachant les hommes, le fond d'une pens�e qu'elle n'e�t su dire: �Il est juste, non peut-�tre que je meure, mais que soit sauv�, plut�t que moi, ce qu'en moi je porte��
�Il est donc en toi, lui demandai-je, plus important que ta chair jeune et que tes yeux pleins de lumi�re? Tu crois prot�ger en toi quelque chose et cependant il ne sera plus rien en toi lorsque tu seras morte��
Elle se troubla en surface � cause de mots qui lui manquaient pour me r�pondre:
�Peut-�tre, Seigneur, avez-vous raison��
Mais je sentais qu'elle me donnait raison dans le seul empire des paroles, ne sachant point s'y d�fendre.
�Donc, tu t'inclines.
��Excusez-moi, oui, je m'incline mais ne saurais parler, Seigneur��
Je m�prise quiconque est forc� par des arguments, car les mots te doivent exprimer et non conduire. Ils d�signent sans rien contenir. Mais cette �me n'�tait point de celles qu'un vent de paroles d�verrouille:
�Je ne saurais parler, Seigneur, mais je m'incline��
Je respecte celui qui, � travers les mots et m�me s'ils se contredisent, demeure permanent comme l'�trave d'un navire, laquelle malgr� la d�mence de la mer revient inexorable � son �toile. Car ainsi, je sais o� l'on va. Mais ceux qui s'enferment dans leur logique suivent leurs propres mots, et tournent en rond comme des chenilles.
Je la fixai donc longuement:
�Qui t'a forg�e? D'o� viens-tu?� lui demandai-je.
Elle sourit sans r�pondre.
�Veux-tu danser?�
Et elle dansa.
Or sa danse fut admirable, ce qui ne pouvait me surprendre puisqu'il �tait quelqu'un en elle.
As-tu consid�r� le fleuve observ� du haut des montagnes? Il a rencontr� ici le roc et, ne l'ayant point entam�, en a �pous� le contour. Il a vir� plus loin pour user d'une pente favorable. Dans cette plaine il s'est ralenti en m�andres � cause du repos de forces qui ne le tiraient plus vers la mer. Ailleurs, il s'est endormi dans un lac. Puis il a pouss� cette branche en avant, rectiligne, pour la poser sur la plaine comme un glaive.
Ainsi me pla�t que la danseuse rencontre des lignes de force. Que son geste ici se freine et l� se d�lie. Que son sourire qui tout � l'heure �tait facile, maintenant peine pour durer comme une flamme par grand vent, que maintenant elle glisse avec facilit� comme sur une invisible pente, mais que plus tard elle ralentisse, car les pas lui sont difficiles comme s'il s'agissait de gravir. Me pla�t qu'elle bute contre quelque chose. Ou triomphe. Ou meure. Me pla�t qu'elle soit d'un paysage qui a �t� b�ti contre elle, et qu'il soit en elle des pens�es permises et d'autres qui lui sont condamn�es. Des regards possibles, d'autres impossibles. Des r�sistances, des adh�sions et des refus. Je n'aime point qu'elle soit semblable dans toutes les directions comme une gel�e. Mais structure dirig�e comme l'arbre vivant, lequel n'est point libre de cro�tre mais va se diversifiant selon le g�nie de sa graine.