L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
— Vive le roi ! se mit à hurler Maître François ! Dieu protège le roi ! Longue vie à notre sire bien-aimé !
Il s'enivrait de sa propre allégresse. Il était heureux de pouvoir contempler l'aimable souverain qui souriait dans sa barbe poivre et sel.
— Longue vie ! répéta-t-il. Longue vie au roi !
Comme le carrosse se trouvait à sa hauteur, François fut bousculé par un individu vigoureux qui se mit à courir sur la chaussée en direction du cortège.
Tout se déroula alors comme dans un cauchemar. François reconnut son copain de cabaret, le colosse Béruriac. Il vit scintiller une lame dans la main droite du gaillard et se rendit compte de ce qui se passait.
— Non ! hurla-t-il. Non, pas ça ! Oh ! non !
Il s'élança à son tour sur les talons de Béruriac, mais l'autre possédait de plus longues jambes que les siennes et avait pris plus d'élan. Déjà il était au carrosse. Déjà il avait mis le pied sur un des rayons de la roue arrière. Déjà son bras armé se levait. Personne autre que le brave François ne comprenait les desseins de l'homme. On le prenait — le roi, les seigneurs de sa suite, le public et les gardes — pour un spectateur plus frénétique que les autres.
Il y eut plusieurs brefs scintillements. Maître François sentit grincer toute sa chair comme si elle subissait les coups de lardoir à la place de son cher roi Henri. Il se jeta sur Béruriac, l'arracha du carrosse et voulut le terrasser, mais l'autre était bien plus fort que lui. D'un coup de coude dans les gencives il lui fit lâcher prise, détala, et se fondit dans la foule avant même que la suite du souverain eut réalisé le drame. François resta immobile, bras ballants, les yeux rivés sur le hideux manche du couteau planté dans la poitrine du roi.
Il y eut soudain un grand cri. C'était Monsieur de Montbazon qui se tenait au côté du Souverain qui le poussait.
— Vous êtes blessé, Sire !
— Ce n'est rien, balbutia Henri.
Il vomit un flot de sang et s'abattit en avant.
Ce qui suivit, Maître François ne le comprit jamais très bien. On lui sauta dessus, on le ceintura, on le frappa. Il cria, pleura, jura que ça n'était pas lui qui avait frappé son cher Sire, mais on l'entraîna malgré ses protestations.
— Ne le tuez pas sur place ! recommanda une voix autoritaire, ne refaisons pas le coup de Jacques Clément !
On le tira pas les pieds, jusqu'à un bâtiment qui se trouvait être l'hôtel de Gondi. Il y eut bien des remous en cours de route. On lui donna bien des coups de pied, on lui lança bien des cailloux. Enfin le calme se fit et des messieurs graves et calmes lui demandèrent les raisons de son acte.
— Ce n'est pas moi ! gémit le pauvre homme. Au contraire, je me suis précipité pour retenir l'homme armé d'un couteau. Des témoins vous le affirmeront !
Il y eut deux témoins, en effet, deux braves hommes qui avaient tout vu, telle la servante des trois orfèvres. Les gens de police embarrassés délibérèrent. On décida de prendre l'avis de Monsieur de Sully. Pendant ce temps François croupit dans un cul-de-basse-fosse plein de rats et de salpêtre, maudissant le fâcheux concours de circonstances qui l'avait amené à trinquer avec un régicide dix minutes avant l'accomplissement de son forfait.
Après moult délibérations très secrètes, il fut décidé en haut lieu que l'homme arrêté « porterait le chapeau » puisqu'aussi bien le véritable meurtrier s'était enfui et qu'on n'était pas certain de remettre la main sur lui. La police venait déjà d'en prendre un coup avec cette histoire d'assassinat. Elle ne pouvait pas se permettre de surcroît de laisser le meurtre impuni. Voir des choses pareilles en plein dix-septième siècle, comme l'avait fait remarquer Sully, c'était à peine croyable. Tuer un chef d'État aussi important dans la rue, devant tout le monde, dépassait l'entendement. On liquide discrètement les deux témoins et on décréta que le prisonnier était bien l'unique coupable.
L'appareil judiciaire se mit alors en branle. Avant que de lui appliquer la question pour la forme, on procéda à l'interrogatoire d'identité du « régicide ».
— Je m'appelle François, hoqueta ce royaliste forcené.
— François comment ?
— François Ravaillac.
Tout en transcrivant, l'huissier haussa les épaules et dit qu'avec un nom pareil on ne pouvait qu'être l'assassin d'Henri IV.