L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
C'est du Laurel et Hardy de la bonne époque. Faut être spectateur passionné de la chose pour y croire. Et même… Il y a des moments où l'on doute de ses sens, où l'on se dit qu'ils trahissent, ces cinq petits minables. Un hurlement. Un plouf somptueux ! Le Gravos se retrouve dans la fange ; sacrant, barbotant, geysérant, nageotant jusqu'à la berge, s'agrippant, le sacripant, à une touffe de roseaux, pensant qu'ils vont lui servir de point d'appui, s'apercevant que non, prenant enfin ma main secourable et se hissant hors de son aquarium à carpes. Il est cloaqueux, noirâtre. On dirait qu'il joue le « Salaire de la Peur ». Dans toute cette vase on ne voit plus que les deux trous clairs de ses yeux et le trou rouge de sa bouche qui vitupère. Jamais il n'a eu plus l'air d'un bouseux, le Béru. Jamais il n'a été aussi limoneux, l'homme dont la cravate ressemble à une bande de limonaire ! Il tousse, il éternue, il crache quelques têtards en veine d'exploration. Il a déjà adopté la respiration branchiale, mon Gros Immonde. Il est enfin né d'un marécage. C'est un nouveau règne de l'humain qui démarre. Une nouvelle espèce de mammifère. Il est au paroxysme du miasme. Pestilentiel pour de bon, sans contestation. Il a l'horreur triomphante. Il vient d'aboutir, Béru. Sa destination première il l'a accomplie tout de même après bien des balbutiements, à force de chaussettes trouées, de jaune d'œuf sur son plastron, de barbes pas rasées, de bains jamais pris, d'ongles endeuillés, de négligences accumulées, de hardiesse dans le cradingue ; à force de ne plus se tenir au niveau de la décence il a fini par toucher le fond, ce qui est une manière d'arriver. Noir, d'un noir verdâtre, vénéneux, obscur, louche, et plus luisant qu'un veau fraîchement né, il frappe par son volume et par ses formes, il provoque une inexplicable admiration. On voudrait le figer à jamais dans la gloire marécageuse de cet inoubliable instant afin de pouvoir le montrer, le long des siècles, aux générations futures !
C'est devenu un sujet de vitrine. L'ample et froid silence des musées, voilà ce qui lui convient désormais. Pour le résumer, maintenant il faudra un panneau éducatif. Sa biographie, c'est sur le papier glacé d'un guide scientifique qu'elle devra figurer. On dirait que tous les fonds de mare de l'univers, tous les égouts des cités tentaculaires, toutes les fanges des marécages terrestres se sont groupés, ont uni leurs richesses obscures pour enfanter ce prototype qui les sublimise à jamais. Bérurier n'est plus un fils de ce siècle, c'est une création géologique du limon ; le Dieu de ce louche mariage de la terre avec l'eau : la boue !
Et savez-vous quelle est sa réaction première ? Se nettoyer ? Que non pas ! Il se précipite sur sa canne à pêche ! La Gaule, on ne peut pas l'abandonner, même dans les pires moments.
— Il s'est tout de même dépiqué, le fumelard ! tonne-t-il en constatant que son ver gigote maintenant sur une palette de nénuphar. Et il lance la ligne, adroitement cette fois, dans la vase qu'il vient de visiter. Il bloque le talon de sa canne entre deux grosses pierres opportunes et passe sa manche ruisselante sur son front ruisselant, ce qui ne modifie aucunement son aspect.
— On a eu des émotions, dit-il, mais enfin nous v'là parés !
— Tu espères que ça va bicher, maintenant que tu as engrené le coup au gras double ? demandé-je.
Il fait craquer la boue de son visage en riant.
— Là encore tu manques de connaissances, San-A. Le poissecaille, contrairement à ce qu'on nous cause, au plus tu fais du bruit, au plus qu'il est content. C'est un curieux. Quand y se produit du ramdam il se barre, nature, c'est sa première réaction ; puis vite il radine pour voir ce dont à propos de quoi il s'agissait, comprends-tu ? C'est magique.
— Tu as de quoi te changer ? demandé-je.
— T'inquiète pas pour Bérurier. J'ai une couverture dans mon coffre.
Sans façon, il se déloque, étale, ses effets dans l'herbe baignée de soleil et enroule ses deux cents et quelques livres de saindoux dans la couverture annoncée. Il s'agit d'une loque informe et incolore, misérable comme un asile de nuit dont elle a l'odeur.
Tout en se drapant dans ce péplum improvisé, le camarade Béru m'explique avec un clin d'œil polisson :
— J'ai toujours une couvrante dans ma tire pour expédier le casuel quand y se présente. Lorsque tu proposes une balade à la campagne à une frangine, elle fait des fois du chichi pour s'étaler à cause de la rosée et des brindilles. Avec ça t'as réponse à tout. C'est le canapé rêvé pour les pique-assiettes. Ça emporte la décision, quoi ! Ah ! si elle pourrait parler, cette couvrante, elle t'en dirait des choses !
Berthe, sur le marchepied du wagon, nous crie « Hou-hou ». Le déjeuner est prêt. La Gravosse pousse des cris en voyant son bonhomme déguisé en roi-mage. Elle a droit à une volée d'explications qui la calment. Nous nous installons tous les quatre dans un compartiment de fumeurs. Les dames prennent le coin fenêtre et nous attaquons la bouffe.
Onzième Leçon :
LOUIS XIII — SA FEMME — SON CARDINAL — SON STYLE
Au dessert, Béru va changer le ver de sa ligne. Il espérait confusément une prise, mais il est déçu. Le pauvre ver de terre n'a même pas été suçoté. Un calme plat règne sur l'étang. C'est à peine si une bulle perfide vient éclater parfois à la surface de celui-ci. Un peu amer, il revient au wagon-restaurant. Sa couverture entrouverte dévoile impudiquement ses jambes velues ornées d'archaïques fixe-chaussettes.
M'man et B.B. préparent le café en s'époumonant sur un feu de branchettes, car la bouteille de Butagaz vient d'afficher « Relâche pour répétitions ».
— Tu sais ce que tu ferais si t'étais un pote ? murmure mon camarade d'une voix torve.
Je le vois venir et je feins de m'assoupir. Impitoyable, il me secoue le bras.
— Tu me raconterais un peu d'Histoire, San-A. Si je te disais que pour moi c'est devenu une sorte d'espèce d'opium. Ce matin, en préparant mon caoua, je repensais à tout ce que tu m'as débité hier : Le François 1er, Henri IV et consoeurs… Et puis ceux d'avant : Saint-Louis, Blanche de Castagnette, Charlemagne, Clovis et toute la clique, quoi ! Dans ma mémoire ça ressemble au Châtelet. Si je t'avouais que je me sens bien au milieu de ces gens-là ; comme s'ils n'étaient pas morts. Va-t'en expliquer pour-quoi ! Il me semble que j'ai rendez-vous avec eux et que ce sont tous mes potes.
C'est curieux comme les abrutis savent trouver de belles formules parfois. Quand le cœur prend la parole, il s'exprime toujours mieux que l'esprit. Voilà pourquoi les beaux parleurs professionnels font roupiller leurs auditoires alors que souvent des êtres frustes captivent avec des phrases boiteuses et des termes impropres.
Je me sens bien, dans ce vieux wagon immobilisé à tout jamais dans les hautes herbes de cette campagne perdue. Au fond, c'est un sage, Flumet, le copain de Béru. Au lieu du cabanon modèle, il a fait traîner ici ce véhicule périmé et lui a donné une seconde vie.
Un wagon de chemin de fer, n'est-ce pas ce qui permet le mieux d'admirer la nature ? Comme vue panoramique, on ne peut pas rêver mieux.
Je m'allonge sur la banquette, les pieds posés sur celle d'en face dans la position classique du monsieur qui, mieux qu'une distance, s'apprête à franchir une durée.