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L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]

Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:

Paris ne s'est pas fait en un jour, et la France ne s'est pas faite toute seule ! Les plaques de nos rues et les socles de nos statues portent les noms des responsables : ça va de la rue Vercingétorix à la rue Charles de Gaulle.
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
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Discret, Béru ! Il entre dans votre chambre à coucher comme dans une pissotière. C'est beau une nature simple.

— Écoute, Grosse Pomme, m'excusé-je, j'ai besoin de récupérer un peu, moi. J'ai la menteuse qui me brûle encore, tellement j'ai jacté hier.

— Tu serais pas bonnard pour solder des poissecailles à la criée, observe-t-il, très Régence.

Je l'ai douché. M'man est navrée, bref, la journée démarre à cloche-pied.

— Vu l'heure méduse à laquelle on s'est balancé dans les torchons, explique-t-il galamment à M'man, j'ai raté ma pêche du matin. Mais comme il faisait un gros soleil et que mon permis de pêche n'est valable que pour la journée, on s'est dit, moi et Berthe, qu'on pouvait se payer une petite séance de pique-assiette en amis. Je voudrais pas vexer Môssieur vot' garçon, chère Maâme, mais pour ce qui est de vous aérer les soufflets il a tendance à toujours remettre à une date ulcérée, non ?

Il m'attaque vilain, l'obèse. M'man proteste que je la sors beaucoup, ce qui n'est pas tout à fait vrai. Alors je l'interroge du regard. On a un langage à nous, Félicie et moi. Oh ! c'est pas le code belotard avec appel indirect ou la méthode sémaphore et fait reluire. Nous deux, on marche à l'éclat. A la bulle de Champagne. Je lui demande de l'œil gauche :

— Ça te tente ?

Elle répond du droit :

— Comme tu voudras, mais ça ne me déplairait pas.

Faut dire que M'man, du moment qu'elle est avec moi, son bonheur est total. Je pourrais lui proposer une virée dans les mines de sel de Silésie ou une descente en bathyscaphe qu'elle serait aussi bien portante. Je rabats mes draps et je joue les lions de la Métro.

— Écoute, Gros. Je veux bien vous suivre, mais à une condition : aujourd'hui, il ne sera pas question d'Histoire de France. J'ai besoin de faire relâche. Cette nuit, je me suis payé un de ces cauchemars avec Isabeau de Bavière, Charles VI et Charles le Téméraire qui ressemblait à une super-production hollywoodienne.

Ça lui noue un peu l'œsophage, à l'Affreux. Je le vois bien, à ses gobilles monstrueuses et à sa bouche en trou du tronc du culte que c'était ça, son intention secrète, et qu'il est déçu jusqu'à la sève.

— Comme tu voudras, Gars, soupire-t-il. J'espère que t'as pas cru que je suis venu vous chercher juste à cause ?

— Je ne l'ai pas cru un instant, mens-je, mais je préfère te prévenir, voilà tout.

Là-dessus je demande à rester seul pour m'ablutionner et donner à mes joues ce velouté dont les dames raffolent.

Une demi-heure plus tard nous déhotons. M'man a mis son ciré noir et a tenu à emporter le poulet en gelée. Elle s'assied à l'arrière de la tire du Gros avec Berthe. « Les Messieurs devant ! » a décidé cette dernière qui m'a l'air de vouloir me chambrer.

C'est un bijou, Berthy, ce morning. Elle a mis des pantalons d'homme (des anthentiques, avec braguette, bretelles et poches revolver). Ça lui fait un dargif comme à une jument livreuse de limonade. Là-dedans son armoire normande prend un volume fantastique. On se dit qu'il n'y a plus de siège en ce monde susceptible de l'héberger. Un valseur pareil ça se met dans un tombereau. Comme elle a décidé de jouer à bloc les George Sand (elle a pris goût au travesti), elle s'est farci une chemise de son bonhomme et a enfilé son blouson en faux-daim-véritable. Et puis, parce que dans cette misérable vie il faut toujours aller au bout des choses, elle a relevé ses cheveux et coiffé une casquette. Le Gros prétend qu'elle fait gigolette ; moi je veux bien. Peut-être qu'il a raison après tout. Pour sauvegarder sa féminité, ou du moins, pour la signaler au passant malhonnête, B.B. s'est mis des boucles d'oreilles grosses comme les lustres du grand salon de l'Elysée. Elle ressemble à son Gravos, malgré tout. C'est là qu'on pige qu'un phénomène de mimétisme s'opère chez les vieux conjoints. Béru, maussade, depuis que j'ai annoncé qu'il n'y aurait pas classe aujourd'hui, déclare que sa bonne femme a l'air d'une vieille gougnace. Mais au lieu de suifer, elle se marre, B.B. Une mangeuse de bonshommes comme elle ne s'arrête pas à ce genre de sarcasmes.

Elle est au-dessus de ça. Elle a une réputation qui fait parler la jambe comme le bas Marny.

— On va loin ? m'enquiers-je.

— Dans l'Est, fait le Gros. T'occupe pas, San-A. Si t'as encore de la sciure dans les mirettes tu peux en écraser, avec moi z'au volant t'es tranquille.

Ce disant, il écrase un pauvre toutou errant qui changeait de poubelle.

Nous prenons la route de Troyes. Béru, au fil des bornes, se détend et entonne le Chant des Matelassiers, son hymne bien connu.

A l'arrière, Félicie et Berthy échangent des recettes de cuisine. On roule commako pendant une bonne heure, après quoi Sa Majesté prend une route départementale, puis une route communale, puis un chemin vicinal et enfin un sentier aux ornières chaotiques et nous atterrissons sains et saufs devant un vieil étang nénuphardeux dont l'eau fangeuse ressemble à du goudron fraîchement (ou plutôt chaudement) répandu.

— C'est ici que ça se passe, déclare le Gros en coupant les gaz de son moteur pour en libérer d'autres qui lui sont plus personnels. C'est pas beau, la nature, dites-moi un peu ?

« Et voilà le pavillon de pêche de mon ami Flumet dont au sujet duquel il m'a donné la clé pour qu'on puisse jouir du Butagaz. »

Tout en parlant, il désigne le pavillon en question. Il s'agit d'un vieux wagon de la Essencéeff qui date assurément des premiers balbutiements du rail.

— Ce sacré Flumet, tout de même, gronde l'Hénorme avec un chouia de jalousie dans l'inflexion, il ne se refuse rien question confort. Vous avez vu ? C'est un wagon de première classe !

Pendant qu'il prépare les lignes, les dames investissent le « pavillon de pêche » lequel, quoi qu'en dise Béru, pèche par le confort. Des banquettes branlantes et un réchaud de campeur constituent tout l'ameublement.

Le Gravos suggère qu'on pourrait casser la croûte avant de pêcher. Il ne se fait pas d'illusions quant aux captures possibles. Du moment que l'heure carpeuse est passée, il n'y a plus de raison de se bousculer. On va faire faire trempette aux vers rouges et si une carpe vadrouilleuse est tentée, et bien elle n'aura qu'à se goinfrer. C'est le selfservice poissonnier. P't'être qu'une maladroite restera piquée à l'hameçon après tout ! Je mate l'étang bourbeux et je fronce le nez because les miasmes. Ça m'étonnerait que la gent aquatique se bouscule là-dedans ! Ou alors c'est le genre pas comestible : le poisson à pattes qui fait du footing en forêt à l'occasion, ou bien le goujon noir et gluant, tombé directo du Secondaire. Je fais part de mes doutes à mon camarade et il hausse ses vigoureuses épaules de déménageur.

— Fais-moi pas ricaner, Gars ! On dirait que tu connais ballepeau sur la carpe. Elle aime l'eau peinarde, si tu veux tout savoir. C'est pas du sujet de rivière ou de torrent. Ceux qui voudraient la risquer dans le grand Canot du Coloradon se feraient des berlues !

« M'est avis que tu confonds avec la truite. J'ai eu sorti des carpes larges commak dans les mares que pour savoir que c'était de l'eau fallait mettre le pied dedans ! »

Il renifle un bon coup et amorce. Dans ses gros doigts maladroits, le ver se trémousse comme un perdu. Tant bien que mal, Béru empale cet infortuné habitant du sous-sol sur un hameçon gros comme le harpon d'une baleinière. L'appât éclate entre ses doigts. Sa Majesté se suce les francforts afin de leur restituer leur sens tactile et recommence sans s'impatienter. Le second ver est enfin placé sur sa rampe de lancement. Il ressemble au cours de la Seine dans le Bassin Parisien, car il est embroché en pointillés. Après un rapide sondage de l'étang, Béru règle la position du bouchon et lance la ligne en criant :

— Va gagner ta vie !

C'est pas pour tout de suite, vu que l'hameçon accroche au passage une branche de saule venue pleurer sur ces berges romantiques. Béru commence à perdre patience. Il grimpe dans l'arbre pour dépiquer cet abruti de ver qui se prend soudain pour un ver à soie et bouffe des feuilles au lieu d'aguicher les carpes. Seulement, vous pensez bien que Béru sur un arbre, si l'arbre en question n'est pas un baobab géant, ça ne peut pas aller très loin. En moins de temps qu'il n'en faut à un percepteur pour vous faire regretter une année de labeur, la branche qui le supporte ne le supporte plus et se rompt avec un bruit de cargo éperonnant un iceberg.

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