Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-06719-9
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]». Краткое содержание книги:
Ce qu'il faut faire pour accéder aux belles manières est aussi important que ce qu'il convient d'éviter.
Celui qui se mouche dans les rideaux et boit l'eau de son rince-doigts est condamné.
Avec ce book, on va essayer d'acquérir une couche de vernis à séchage instantané. Pour cela, suivez le guide et, pareil à Béru, vous deviendrez des milords !
— Exact !
Sa rogne se permet un nouveau coup d’ampli.
— Qu’avez-vous fait, gredins ?
— Nous sommes été au bistrot, répond Béru.
La vioque glapit comme si un orang-outan lui faisait une déclaration d’amour.
— Quelle horreur ! fait-elle en se signant furtivement.
— Et, bien entendu, vous vous êtes enivrés de façon honteuse ? demande le docteur.
Ça le fait ricaner, Béru.
— On a liché juste un pot de rouge, à trois, ça risquait pas de nous démanteler le pancréas !
Le médecin réprime une grimace. Le vin rouge, dans son imagination de buveur d’eau, c’est pire que le ricin.
— Menteurs ! s’égosille sa perruche en se balançant une très vilaine grimace dans la glace par-dessus l’épaule du dirlo. Vous avez enivré mon malheureux gendre. C’est un garçon si faible, si veule !
— Il le prouve bien en mijotant dans votre nécropole, chère madame, je rétorque.
Elle est en vue de la pâmoison, la douairière. Je suis bon pour qu’on célèbre une messe noire à mon intention. Ils vont m’accumuler sur le râble des maléfices extra-funestes, les séraphiques. Mon futur, devient opaque, mes chéries. Va falloir que j’allume mes antibrouillards pour continuer de fendre la bise.
Comme elle s’apprête à me défraîchir le physique à coups de pébroque, son mironton la contient.
— Monsieur, me déverse-t-il, vous l’avez, je n’en doute pas, entraîné dans la plus sombre débauche, ce malheureux garçon ! En quels lieux de perdition l’avez-vous conduit, ce presque père ?
— Mais nulle part ! hurlé-je avec tant de vigueur qu’un carreau de la fenêtre se craquelle. On a bu un coup. On a dit trois mots et on l’a largué, votre apprenti capucin !
— A d’autres, monsieur ! Il n’est pas rentré !
Ça me bloque le délire furax à la hauteur des amygdales.
— Co-co-comment, pas rentré ? bafouillé-je.
La douairière brandit la bannière de la révolte.
— Il a découché, parfaitement ! Après quelques mois de mariage ! C’est du beau ! C’est du propre ! C’est tout Paris, ça !
Cette fois je n’ai plus envie de verser de l’essence sur le brasier ; au contraire.
— Je vous en supplie, madame, parlons calmement, gazouillé-je. Il s’agit d’un malentendu. Nous avons laissé Mathias hier soir une demi-heure après qu’il fut sorti de chez vous, et ce à quelque deux cents mètres de votre domicile.
Les deux croquants se défriment. Mon ton doit être bourré jusqu’à la hampe de sincérité car ils semblent soudainement calmés.
— Seigneur Dieu, murmure le pape, est-ce possible !
— Qu’en conclure ? interroge la mégère, enfin apprivoisée.
— Il n’a donné aucun signe de vie ? je demande.
— Pas le moindre. Aucun coup de téléphone, aucune lettre, répond Clistaire.
Et le bon directeur met le comble à l’angoisse en déclarant que Mathias n’est pas venu donner son cours de trous de balles ce matin. V’là un mystère signé anonyme, hein, mes choutes ? Votre San-Antonio bien-aimé repense au fameux appel téléphonique qui jeta l’émoi chez les Mathias. De vilaines idées teintes en noir défilent dans son cerveau surcompressé.
Béru me fait signe de le rejoindre, à l’écart.
— Te mouille pas le Rasurel pour ça, me dit-il. A force de lui seriner qu’il vivait chez des locdus, à Mathias, hier soir, il se sera tiré sans dire bonsoir. Ça prend les hommes, ce besoin, quèquefois. Surtout les timorés. Ils ont un coup de panique et se mettent à cavaler droit devant eux !
Je hoche le chef pour m’éviter la tentation de le branler.
— C’est pas du tout le genre de l’ami Mathias, Gros. Et puis rappelle-toi une chose : depuis quelques jours sa vie était menacée. C’est même la raison de ma présence ici !
Il renifle, me dévisage de ses bons yeux anxieux. Il a oublié ses grands concepts du savoir-vivre.
Le revoilà poulet à ne plus en pouvoir.
Prêt à chanter le coq, comme on dit dans nos cambrousses.
— On l’a moulé ici, fais-je, en donnant un coup de talon sur l’asphalte.
Je regarde dans la direction prise la veille par le Rouquin. La porte cochère de ses affreux beaux-dabes étale son fromage de plâtre au coin de la prochaine rue. En levant les yeux, j’avise leurs fenêtres, mystérieuses derrière ces stores florentins qui donnent à Lyon un aspect que n’a aucune autre ville française.
Je me remets dans l’ambiance de la nuit. Je revois la chevelure incandescente du Van Gogh ambulant au clair de lune. Et Béru aussi évoque. Quand son front fait autant de plis que le derrière d’un éléphant assis, cela signifie qu’il vadrouille dans les songeries nostalgiques.
— On eusse dû le raccompagner jusqu’à sa lourde, déplore le Puissant.
Il y a autant de regrets que de reproches dans sa voix.
— Il ne lui restait que quelques pas à franchir, bonhomme, je plaide sans conviction, on pouvait pas se gaffer qu’il aurait droit à un turbin sur un aussi mince parcours.
— Si au moins on l’aurait suivi des yeux, continue de lamenter l’Enflure.
Je m’énerve :
— Ecrase, grosse larve, on n’est pas à Tel-Avoche ! Le mur des lamentations, c’est défense d’y chialer contre !
Puis, d’un pas rageur, je me dirige vers l’immeuble des Clistaire. Au cœur de cet après-midi grisailleux, la rue gît dans une torpeur qui évoque celle de la nuit.
— Quelqu’un guettait l’immeuble de Mathias pendant que nous nous y trouvions, songé-je avec la rare sagacité que vous me connaissez. Le quelqu’un nous a vus sortir avec le Rouillé. Il nous a suivis. Et c’est après que nous eûmes quitté Mathias qu’il a agi. Il n’a pu le faire que dans l’immeuble, sinon nous aurions entendu quelque chose…
Me voici sous le porche. Ça sent la soupe aigre et le pipi de chat. Une pancarte jaunie informe le visiteur que la loge de la concierge se trouve au fond de la cour. Je m’avance, suivi de Béru, dans un morne quadrilatère où quelques plantes vertes proposées à la pluie intermittente n’arrivent pas à ressembler à de véritables végétaux.
Des façades noires, abruptes, silencieuses, montent à l’assaut de ce ciel de suie que chantait Bécaud.
Au fond de la cour, une espèce d’appentis se dresse, recouvert en zinc. La porte de la cage à pipelette est vitrée. Je file un coup de périscope à l’intérieur, mais il y fait sombre comme dans le derche d’un Noir occupé à percer un tunnel à minuit par une nuit sans lune. En désespoir de cause, je frappe. Un visage blême vient se poser derrière la vitre, comme un P.V. sur le pare-brise d’un automobiliste en défaut. Le visage en question est celui d’une chouette, ou de sa cousine germaine. Il est ponctué par deux yeux noirs, plus pointus que des cothurnes. Je me chatouille en douce afin d’adresser ce qu’il est convenu d’appeler un gracieux sourire à ce cauchemar sous verre et la porte s’entrouvre.
Les reflets de la vitre m’avaient caché les verrues de la personne. Elle possède les plus belles qu’il m’ait été donné d’admirer : des noires, des grises, des à aigrette, des à un poil, des en archipel, des craquelées, des proéminentes, des aplaties. Cette brave cerbère, c’est à elle toute seule le jardin exotique d’Eze.
— C’est à quel sujet ? demande-t-elle d’une voix aigrelette mais cordiale, riche d’un accent lyonnais à côté duquel celui de la mère Cottivet[10] ressemble à celui de l’Anjou.
— Je suis de la police, révélé-je.
Elle a une exclamation encore jamais entendue par l’oreille d’un flic.
— Oh ! mon pauvre ! s’exclame-t-elle.
Puis, s’effaçant, elle invite :
— Entrez donc !
10
La mère Cottivet est un personnage folklorique. Concierge sur les pentes de la Croix-Rousse, elle exprime tout le pittoresque du Lyonnais populaire.