Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1999
- Язык: французский
- Год: Fleuve Noir
- ISBN: 2-265-06719-9
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Le Standinge. Le savoir-vivre selon Bérurier [fr]». Краткое содержание книги:
Ce qu'il faut faire pour accéder aux belles manières est aussi important que ce qu'il convient d'éviter.
Celui qui se mouche dans les rideaux et boit l'eau de son rince-doigts est condamné.
Avec ce book, on va essayer d'acquérir une couche de vernis à séchage instantané. Pour cela, suivez le guide et, pareil à Béru, vous deviendrez des milords !
Le Gros m’a parasité. Il mate aussi. Son pif fait un bruit qui eût charmé Denis Papin.
— Inconnus z’au bataillon ! affirme le professeur de belles manières.
A cet instant, le trio qui a fini de bavasser se lève. Nous avons une vue brutale sur le visiteur des Dolorosa.
Stupéfait, Sa Rotondité en invoque Cambronne. Je le pousse, d’une bourrade, hors du champ. On se fait l’effet de deux loustics qui déboucheraient sur un plateau de cinoche quand le rouge est mis et que l’héroïne grume les muqueuses de son partenaire. Y a qu’à la télé que des visiteurs déambulent entre les caméras et les artistes en causant de la pluie et du Bottin.
Nous fonçons jusqu’à la caisse, seul refuge dans cet univers de marbre. On entre d’autor chez la dame blonde. On lui dit « chut » pour solliciter son silence et on s’accroupit à la hauteur de ses genoux. Ça dure un moment. Y a le Béru qu’est subjugué par les bas Marny. Il trouve que non seulement ce bas fait causer la jambe, mais qu’il fait en outre frétiller l’imagination. Il y frotte les poils de son blair, il le hume. Encore trente secondes et il ne va plus pouvoir retenir sa pogne exploratrice.
— Ils viennent de sortir, annonce heureusement la dame.
Il n’était que temps ! On se redresse.
— Elle est raide, celle-là, fait le Gros.
Parce qu’il faut que je vous dise, mes amis, l’interlocuteur des Panamiens, n’est autre que l’élève de l’école qui, naguère, se retira avant la fin du cours béruréen sous le fallacieux prétexte d’aller « au dentiste ».
Voilà qui me comble d’aise. Lorsqu’on barbote en plein mystère sans savoir de quel côté se trouve la terre ferme, on est drôlement joyce d’apercevoir un îlot (fût-il insalubre) à l’horizon. Le raffinement de l’image n’échappera, j’espère, à personne et apportera une nouvelle preuve (s’il en était besoin) de mes qualités littéraires. L’instant approche où je vais, moi aussi, faire le pied de nez au roi de Suède.
— Suivons-les, ordonné-je.
Nous gagnons la porte après avoir recommandé à la blonde réceptionnaire de ne pas souffler mot de notre visite.
Sur le trottoir, les Dolorosa font un salut de la main au camarade-élève, lequel est déjà dans un bahut.
Lui, je sais où le retrouver, c’est pas la peine de se déguiser en poisson pilote pour lui filer le train.
— Tu connais son blaze ? me demande le Gros.
— Non, dis-je, mais ça ne sera pas duraille de l’apprendre.
Le couple se dirige alors vers une chignole à l’arrêt. Il s’agit d’une Mercedes noire, immatriculée T T X.
Je me rabats coudes au corps vers mon propre véhicule, je saute dedans et démarre en trombe tout en ouvrant la portière au Gros qui, à cause de son genou meurtri, a de la difficulté pour courir le cent mètres en dix secondes.
Commence alors une filature motorisée dans les rues de Lyon. Les Panamiens roulent lentement. Ils suivent la rue de la République jusqu’à la place des Cordeliers, virent à droite en direction des quais, puis les empruntent à main gauche.
— A ton avis, attaque le Gravos qui commence à digérer sa farine de lin.
— J’ai pas d’avis ? coupé-je, laisse-moi gamberger, mon vieux constrictor.
— Oh ! bon, ça va, Môssieur fait dans le Chercolmès : tout dans la tronche, la matière grise en bandoulière…
Il ricane et s’assoupit, gavé. J’ai idée que son cours sur l’adolescence l’a démantelé. Il y a mis un tel influx nerveux que, pour un certain temps, il est devenu cotonneux, Béru.
La coursette continue. Nous dépassons le tunnel de la Croix-Rousse et continuons de rouler sur Saint-Clair. Hors de la ville, le Rhône s’élargit, devient plus vert, plus caillouteux, plus sauvage. C’est un fleuve qui ressemble à un bras de manard, noueux, musclé. Il plaisante pas. Il dégringole en coup de poing vers la tendre Méditerranée. C’est sa gonzesse. Depuis les glaciers suisses, il pense qu’à ce rancard magistral, le Rhône. Il a hâte de prendre son fade. Le seul fleuve français qui soit masculin. Il brosse la Saône doucereuse au passage ; un petit coup pour montrer que je te méprise pas, mais ça le calme pas, oh que non ! On dirait au contraire que ça fait que l’exciter davantage. Une caresse préliminaire ! Il bute comme un taureau fumant contre les coudes de terrain. Il gronde : « Où qu’elle est cette salope de Méditerranée que je lui fasse sa fête ? On tourne à gauche et après c’est tout droit, vous dites ? Merci, m’sieur l’agent ! » Et il continue au triple galop, le bath étalon, tout prêt pour la grande fiesta camarguaise.
Bérurier s’est endormi. Il fait un bout de soleil timide, juste pour dire. Ça éclaire le palais de la Foire, immense et moche sur l’autre rive. Fonctionnel. Un vrai palais, aussi tarte qu’un palais. J’en connais qu’un de beau au monde : le Louvre. Excepté la crèche du Francois Ier, les autres ne sont que caillasses accumulées, béton bête. Pas d’âme : de la pierre taillée, des fenêtres, des portes, des portes-fenêtres, des perrons, des moulures. Malraux a beau les fourbir avec Omo, ça reste caserneux, prétentiard, oppressant. Le Louvre non. La nature aurait pu l’inventer comme elle a inventé les chutes du Zambèze (moi aussi), le Grand Cañon du Colorado ou les rivages de Bora-Bora. C’est de la vraie majesté. Je me rappelle un soir, chez mon ami Francis Lopez, dans son ancien appartement en bordure du Louvre. On voyait tout, c’était illuminé par des projos braqués depuis le sol. J’ai eu envie de chialer tellement c’était un beau navire immense et fort, et qui, superbe comme un vainqueur, racontait tout : Philippe Auguste, François Ier, la mère Médicis, Henri IV, Louis XIII… Les autres aussi qui l’avaient terminé : les Napoléon’s family. Six cent cinquante ans pour bâtir ça. Tout le monde amenant sa truelle. Malgré les politiques différentes, les guerres, les révolutions, messieurs les monarques communiant dans cette fabuleuse harmonie architecturale. La gloire, c’est toujours des cailloux. Le reste n’est que gloriole. Oui, j’ai eu envie de pleurer ce soir-là, chez Francis. Je pensais à ce qui se mijotait dans des labos vicieux, à Moscou, à Washington, à Pékin ou peut-être encore ailleurs. Les beaux atomes fourrés neutron qui vont nous péter à la figure, qui bousilleront tout, comme les dingues qui ont éteint Hiroshima un jour, sous le prétexte idiot que c’était la guerre. Les hommes, ça se refabrique, mais le Louvre ? Jamais plus ! Vous entendez ? Jamais ! Pensez voir à ce petit mot de deux syllabes et grelottez, mes frères ! Quand y aura plus Mongénéral et ses têtes de camp pour intercepter les désastres et qu’on nous aura tué le Louvre, faudra relabourer Paris, les gars ! Y planter des sapins et des chênes-lièges, des bouleaux et des saules pleureurs, en refaire une forêt, comme avant les Gaulois, et puis l’oublier…
C’est à ça que je songe en suivant les Dolorosa.
Tout à coup, ils freinent et se rangent en bordure de la chaussée. M’ont-ils repéré ? Mine de rien, je continue mon chemin. Dans mon vaderetro Satanas, je vois la femme descendre de sa tire et pénétrer dans une charcuterie. Je fonce encore un bout de temps avant d’obliquer dans une impasse. Je manœuvre de manière à me trouver, le capot pointé vers la sortie. Un camion me masque. Je passe mon visage de théâtre par la portière et j’attends. Le Gravos ronronne comme une turbine. La vie est là, simple et tranquille. Cette fois je suis certain d’être sur une bonne piste. Ça sent le gibier. Faut pas trop attendre, sinon ça sentira le faisandé. La situation semble s’être décantée tout soudain.
Cinq minutes s’écoulent, et l’auto noire des Panamiens passe devant l’impasse. Je repars. C’est grisant, une filature. Cette fois, par prudence, je laisse la Mercedes prendre une confortable avance. Arrivée à un carrefour, elle vire à gauche et se lance dans une rampe. Je parviens juste au moment du rouge. Je prends des risques et coupe carrément, sous le capot des bagnoles engagées dans le sens opposé. Ça invective ! Un agent planqué contre le poteau aux boutons de commande se met à siffler comme un merle en délire. Il doit se faire gonfler les veines. C’est du trille de gala. Pas mélodique, mais strident. Dans le secteur, les épagneuls doivent agiter leurs pendeloques. Inutile de vous dire que j’obtempère pas. Je fonce comme un perdu éperdu.