La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Et, à votre avis, qu’est-ce qui provoquait ce vide spirituel ?
— C’est la réponse que je suis venu chercher ici.
— Mais pourquoi ici ?
— Parce que l’Église n’y est pas présente. Parce que les communautés humaines y sont extrêmement fragmentaires. Parce que cette planète nous est hostile. Et parce que c’est une aventure sans retour, comme la vie elle-même.
Lawler voyait danser dans les yeux de Quillan quelque chose qui dépassait sa compréhension, quelque chose d’aussi déroutant que de voir la flamme d’une bougie brûler vers le bas au lieu de monter. Le prêtre semblait considérer le médecin du fond de quelque éternité, de quelque néant d’où il savait être issu et qu’il aspirait à regagner.
— Je suis venu ici pour me perdre, comprenez-vous ? Ce qui me permettra peut-être de me trouver. Ou au moins de trouver Dieu.
— Dieu ? Où ? Quelque part au fond de cet océan gigantesque ?
— Pourquoi pas ? Puisqu’il ne semble pas être ailleurs.
— Comment voulez-vous que je le sache ? dit Lawler.
Mais il fut interrompu par un grand cri venant du haut du mât.
— Terre en vue ! s’écria Pilya Braun. Une île au nord ! Une île au nord !
Il n’y avait aucune île dans les eaux où ils se trouvaient, pas plus au nord qu’au sud, pas plus à l’est qu’à l’ouest. S’il y en avait eu une, tout le monde l’aurait guettée depuis plusieurs jours. Mais personne n’avait jamais mentionné la présence d’une île dans ces parages.
Onyos Felk, qui était à la barre, poussa un rugissement incrédule. Secouant la tête, le cartographe se dirigea vers Pilya d’un pas lourd, sur ses petites jambes arquées.
— Qu’est-ce que tu nous chantes là ? Quelle île ? Que ferait une île par ici ?
— Comment voulez-vous que je le sache ? cria Pilya, une main crochée dans le gréement, tout le corps penché dans le vide. Ce n’est pas moi qui l’ai placée là !
— Il ne peut pas y avoir d’île par ici.
— Montez donc voir vous-même, espèce de vieux crabe !
— Quoi ? Quoi ?
Lawler mit sa main en visière et regarda au loin. Il ne voyait que les fleurs d’eau dansant sur les flots. Mais Quillan le tira vigoureusement par le bras.
— Là-bas ! Vous voyez ?
Non, il ne voyait pas. Ah ! si ! Tout là-bas, à l’horizon, il crut discerner une fine ligne d’un jaune soutenu. Était-ce une île ? Il n’aurait su le dire.
Tout le monde était maintenant sur le pont et commençait à courir en tous sens. Au centre de toute cette agitation se trouvait Delagard, tenant délicatement au creux d’un bras la précieuse carte marine et de l’autre main une grosse lunette d’approche de métal jaune. Onyos Felk se précipita vers lui et tendit la main vers le globe. Delagard le repoussa avec un regard venimeux.
— Mais il faut que je regarde…
— Bas les pattes !
— Pilya vient de dire qu’elle avait vu une île. Je veux lui prouver que c’est impossible.
— Elle a vu quelque chose, non ? C’est peut-être une île. Vous ne savez pas tout, Onyos. Vous ne savez rien du tout !
Mû par une énergie démoniaque, Delagard écarta rageusement le cartographe béant d’étonnement et commença à grimper dans la mâture en s’aidant des coudes et des dents, le globe toujours serré sous son bras droit et la longue-vue dans sa main gauche. Il parvint à atteindre la vergue, réussit à trouver une place et porta la longue-vue à son œil. Un silence absolu s’était abattu sur le pont. Au bout d’un laps de temps interminable, Delagard baissa la tête.
— Que je sois pendu si ce n’est pas une île !
L’armateur tendit la lunette à Pilya et fit fiévreusement tourner le globe. Il suivit lentement du doigt les déplacements des îles les plus proches en écartant exagérément les coudes.
— Non, ce n’est pas Velmise. Ni Salimil. Kaggerham ? Non plus… Kentrup ?
Il secoua la tête. Tous les regards étaient fixés sur lui. Quel comédien, se dit Lawler. L’armateur passa le globe à Pilya et reprit la longue-vue en lui donnant une petite tape sur le derrière. Il braqua la lunette sur l’horizon.
— Dieu nous damne ! s’écria-t-il. C’est une nouvelle île ! Ils sont en train de la construire ! Regardez-moi ça ! Les troncs ! Les échafaudages ! Dieu nous damne !
Il lâcha la lunette au-dessus du pont. Dann Henders la saisit adroitement avant qu’elle touche les bordages et y appliqua son œil tandis que les autres se pressaient autour de lui. Pendant ce temps, Delagard redescendait en répétant à mi-voix :
— Dieu nous damne ! Dieu nous damne !
La longue-vue passa de main en main, mais, en quelques minutes, le navire se rapprocha suffisamment de l’île en construction pour que l’instrument d’optique devienne inutile. Lawler contemplait le spectacle avec une fascination mêlée de crainte.
C’était une construction étroite, de vingt ou trente mètres de large sur une centaine de long. Son point le plus élevé, qui ne dépassait pas de plus de deux mètres la surface de l’eau, évoquait l’épine dorsale de quelque colossal animal marin dont le reste du corps eût été immergé. Des Gillies au nombre d’une douzaine s’affairaient pesamment sur l’île, tirant des troncs, les étayant, les entaillant avec les étranges outils de leur race, les entourant de fibres résistantes.
Alentour, la mer bouillonnait de vie et d’activité. Lawler vit que certaines des créatures qui s’y agitaient étaient des Gillies, des dizaines et des dizaines de Gillies. Les petits dômes de leur tête montaient et descendaient sur les flots tranquilles comme les corolles des fleurs d’eau. Mais il reconnut aussi les longues formes fuselées et luisantes de plongeurs. Ils semblaient aller chercher dans les profondeurs des troncs d’algue-bois qu’ils remontaient à la surface pour les Gillies qui les taillaient, les équarrissaient, les faisaient passer le long d’une chaîne sous-marine aboutissant sur la grève de l’île où d’autres ouvriers Gillies les tiraient au sec et les préparaient pour l’installation.
L’Étoile de la Mer Noire arrivait à leur hauteur à tribord. Des silhouettes couraient sur le pont, des mains s’agitaient ou se tendaient vers l’île. De l’autre côté, la Déesse de Sorve se rapprochait rapidement, suivie de près par les Trois Lunes.
— Il y a une plate-forme là-bas, dit Gabe Kinverson. Sur le côté nord de l’île, à gauche.
— Bon Dieu, c’est vrai ! s’écria Delagard. Regardez-moi ce monstre !
Immobile derrière l’île, flottant à côté d’elle comme si elle eût été amarrée, se trouvait une créature marine d’une taille gigantesque que l’on aurait pu prendre pour une seconde île tellement elle lui ressemblait. À la connaissance des humains, la plate-forme était le plus grand de tous les animaux peuplant les mers d’Hydros, encore plus grand que l’énorme animal ressemblant à une baleine et avalant gloutonnement tout ce qui se trouvait sur son passage, qui avait reçu le nom de bouche. La plate-forme était une énorme créature plate, un bloc immense de forme vaguement rectangulaire, tellement inerte qu’on pouvait vraiment la prendre pour une île. Elle flottait sur toutes les mers, charriée par les courants, attirant les micro-organismes en suspension dans l’eau par des sortes de tamis disposés sur le pourtour de son corps. Personne ne comprenait comment, même en s’alimentant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle pouvait ingérer assez de nourriture. Lawler imaginait que la plate-forme avait un métabolisme aussi peu actif que du bois flottant, que ce n’était qu’une masse géante de chair à peine douée de sensibilité. Et pourtant ses immenses yeux pourpres, disposés par triple rangée de six de chaque côté de son dos, chacun de la largeur des épaules d’un homme, semblaient renfermer une sorte de morne intelligence. En de rares occasions, une plate-forme avait pénétré dans la baie de Sorve, flottant juste au-dessus du fond artificiel immergé. Un jour, Lawler qui péchait dans la baie, à bord d’un petit canot, était passé sans le savoir au-dessus d’un de ces monstres. En baissant les yeux, il avait découvert avec stupéfaction une rangée de grands yeux tristes qui le regardaient à travers l’eau transparente avec une sorte de détachement céleste et même – c’est du moins l’impression qu’il avait eue – une manière d’étrange compassion.