La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
Depuis l’âge de quatorze ans, Martello avait travaillé au chantier naval, mais il se singularisait surtout par la tâche à laquelle il prétendait s’être attelé, la rédaction d’un gigantesque poème retraçant la grande migration des habitants de la Terre condamnée vers les différentes planètes de la galaxie. Il affirmait y travailler depuis plusieurs années, mais personne n’en avait jamais lu plus de quelques vers.
Ne voulant pas le déranger, Lawler resta sur le seuil.
— Docteur, dit Martello. C’est justement vous que je voulais voir. J’ai besoin de quelque chose contre les coups de soleil. J’en ai attrapé de beaux aujourd’hui.
— Voyons cela de plus près.
Martello retira sa chemise. Il était bien bronzé, mais la peau avait rougi sous le hâle. Le soleil d’Hydros était plus fort que celui sous lequel la race ancestrale des humains avait évolué et Lawler passait tout son temps à soigner des cancers de la peau, des brûlures et autres dermatoses.
— Ça n’a pas l’air bien grave, dit Lawler. Passez me voir dans ma cabine demain matin et je vous donnerai ce qu’il faut. Si vous avez du mal à dormir, je peux vous donner quelque chose tout de suite.
— Ça ira. Je vais dormir sur le ventre.
— Et ce fameux poème, poursuivit Lawler, il avance bien ?
— Lentement. Je suis en train de récrire le cinquième chant.
— Je peux jeter un coup d’œil ? s’entendit dire Lawler à son grand étonnement.
Martello parut étonné lui aussi, mais il poussa vers le médecin une des feuilles enroulées de papier-algue. Lawler la prit et la déroula en la tenant à deux mains pour pouvoir lire. L’écriture de Martello était enfantine et irrégulière, toute en arabesques et fioritures.
— Et nos mères, fit observer Lawler.
— Nos mères aussi, dit Martello avec une pointe d’agacement. Elles auront un chant pour elles toutes seules, un peu plus loin.
— Parfait, dit Lawler. C’est assurément une poésie très forte, mais je ne suis pas bon juge. Au fait, vous n’aimez pas les poèmes qui riment ?
— La rime est périmée depuis plusieurs siècles, docteur.
— Vraiment ? Je l’ignorais, voyez-vous. Mon père récitait parfois des poèmes, des poèmes de la Terre. La rime était encore utilisée à l’époque. C’est un marin très vieux ; Avisant trois passants, il arrête l’un d’eux : « Par ta longue barbe grise et ton œil brillant, Dis-moi, pourquoi viens-tu m’arrêter maintenant ? »
— Quel est ce poème ? demanda Martello.
— Il s’appelle « Le Dit du Vieux marin ». C’est l’histoire d’un voyage en mer, un voyage très mouvementé. Jusques aux profondeurs qui pourrissaient : Ô Christ ! De pareilles horreurs sont-elles donc possibles ? Oui, des êtres visqueux, tout en pattes, grouillaient Sur la putridité de cette mer visqueuse.
— C’est vraiment fort. Vous connaissez la suite ?
— Quelques passages de-ci de-là, répondit Lawler.
— Nous devrions nous revoir un de ces jours pour parler de poésie, docteur. Je ne savais pas que vous vous y connaissiez.
Le visage radieux de Martello s’assombrit fugitivement.
— Mon père aussi aimait les vieux poèmes, reprit-il. Il avait apporté de la planète où il avait vécu avant de venir ici un recueil de poèmes de la Terre. Le saviez-vous, docteur ?
— Non, répondit Lawler, tout excité. Où est-il ?
— Disparu. Il l’avait emporté le jour où ma mère et lui se sont noyés.
— J’aurais aimé le voir, dit tristement Lawler.
— J’ai parfois l’impression que ce livre me manque autant que mes parents, dit Martello. Vous ne trouvez pas que c’est horrible de dire cela ? ajouta-t-il avec candeur.
— Non, je ne trouve pas. Je pense que je comprends ce que vous voulez dire.
De l’eau, de l’eau, de l’eau de toutes parts, se dit Lawler. Et toutes nos planches, de chaleur, se contractaient.
— Écoutez, Léo, venez donc me voir juste après votre quart du matin. Je m’occuperai de ce coup de soleil sur votre dos.
De l’eau, de l’eau de toutes parts, Et pas la moindre goutte que nous pussions boire.
Un peu plus tard, Lawler se retrouva seul sur le pont, sous les ténèbres palpitantes du ciel nocturne. Une brise égale et fraîche soufflait du nord. Il était minuit passé. Delagard, Henders et Sundira étaient dans la mâture et se hélaient en criant des choses sibyllines. La Croix brillait au beau milieu de la voûte céleste.
Lawler leva la tête. Il contempla les branches se croisant à angle droit, faites de milliers de sphères d’hydrogène d’une taille inimaginable en train d’exploser, impeccablement alignées dans le ciel, une branche verticale, l’autre rigoureusement perpendiculaire. Les vers maladroits de Martello résonnaient encore dans sa tête. Ils filaient les longs vaisseaux. Au plus profond des ténèbres. L’une des étoiles de cette gigantesque constellation était-elle le soleil de la Terre ? Non, non. On lui avait affirmé qu’il n’était pas visible d’Hydros. Les étoiles qui composaient la Croix étaient d’autres étoiles. Mais plus loin, quelque part dans les ténèbres, caché par cette grande constellation à l’éclat intense appelée la Croix, se trouvait l’astre jaune dont les rayons à la douce chaleur avaient donné naissance à la grande saga de l’humanité. Des astres dorés brillaient, Appelaient nos pères au passage. Et nos mères, bien sûr. Ce soleil dont la soudaine férocité, en quelques minutes de cruauté cosmique, avait détruit toute la vie qu’il avait lui-même donnée. Ce soleil qui avait fini par se retourner contre sa propre création, projetant vers elle avec une terrible violence d’implacables radiations, transformant instantanément le berceau de l’humanité en une croûte racornie.
Toute sa vie, depuis les premières histoires de la planète ancestrale que lui avait racontées son grand-père, Lawler avait rêvé de la Terre, mais elle demeurait un mystère pour lui. Et il savait qu’elle le serait à jamais. Hydros était trop isolée, trop reculée, trop éloignée de tous les centres du savoir qui pouvaient encore exister. Il n’y avait personne sur Hydros pour lui enseigner ce qu’avait été la Terre. Il ne connaissait presque rien de sa musique, de ses livres, de ses arts, de son histoire. Seules des miettes de connaissances, d’infimes bribes lui étaient parvenues et, le plus souvent, il ne s’agissait que du contenant et non du contenu. Lawler savait que quelque chose avait existé, qui portait le nom d’opéra, mais il lui était impossible de le visualiser. Des gens qui chantaient une histoire ? Avec une centaine de musiciens jouant en même temps ? Il n’avait jamais vu une centaine d’êtres humains réunis en un seul lieu. Des cathédrales ? Des symphonies ? Des ponts suspendus ? Des autoroutes ? Il avait entendu tous ces noms, mais les choses elles-mêmes lui étaient inconnues. Mystères, tout n’était que mystères. Les mystères perdus de la Terre.
Cette petite sphère, sensiblement plus petite qu’Hydros, à ce qu’on disait, qui avait produit des empires et des dynasties, des rois et des généraux, des héros et des scélérats, des fables et des mythes, des poètes, des chanteurs, de grands maîtres des arts et des sciences, des temples et des tours, des statues et des villes fortifiées. Toutes ces choses glorieuses et mystérieuses dont il pouvait à peine imaginer la nature, lui qui avait passé toute sa vie sur une pauvre, une pitoyable planète d’eau. La Terre qui nous a produits, songea-t-il, qui, après des siècles de lutte, nous a projetés au plus profond des ténèbres, vers les planètes lointaines de la galaxie insoucieuse. Puis la porte a claqué derrière nous sous la violence des implacables radiations. Nous laissant échoués ici, égarés au milieu des étoiles.