La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
— Vous êtes un homme si bon, un homme si sérieux, poursuivit-elle en effleurant des doigts ceux de Lawler. S’il devait vous arriver quelque chose, j’en aurais le cœur brisé. J’ai eu peur pour vous quand je vous ai vu vous battre contre cette créature qui a entraîné le capitaine. Et quand j’ai vu que vous étiez blessé aux mains.
Une expression de pure dévotion s’épanouit sur son visage au nez camus et aux méplats accusés. Pilya avait des traits grossiers, sans beauté, mais ses yeux étaient brillants et débordants d’affection. Le contraste entre ses cheveux dorés et sa peau lisse et bistrée était très attirant. C’était une fille simple et solide, et ce qui émanait d’elle à cet instant était une émotion simple et solide, l’expression d’un amour inconditionnel. Avec une grande douceur, car il ne voulait pas la repousser trop durement, Lawler retira sa main tout en lui adressant un sourire à la fois bienveillant et neutre. Il eût été facile d’accepter ce qu’elle lui offrait, de dénicher quelque recoin dans la cale et de jouir de ces plaisirs simples qu’il s’interdisait depuis si longtemps. Il ne vivait pas dans le célibat ecclésiastique, il n’avait pas fait vœu de chasteté. Mais il semblait avoir perdu la foi en ses propres émotions. Il répugnait à se fier à lui-même, même pour une aventure aussi anodine que celle-ci le serait probablement.
— Croyez-vous que nous vivrons ? lui demanda-t-elle brusquement.
— Vivre ? Bien sûr que nous allons vivre !
— Non, dit-elle. J’ai très peur que nous mourions tous. Gospo n’a été que le premier à partir.
— Tout se passera bien, dit Lawler. Je vous l’ai déjà dit l’autre jour et je le répète. Gospo n’a pas eu de chance, voilà tout. Il y a toujours quelqu’un qui a la chance contre lui.
— Je veux vivre. Je veux atteindre Grayvard. Il y a un mari qui m’attend à Grayvard. La sœur Thecla me l’a dit, quand elle m’a prédit l’avenir, juste avant le départ. Elle m’a dit qu’en arrivant au terme de ce voyage, je trouverai un mari.
— La sœur Thecla a raconté à des tas de gens des tas de bêtises sur ce qui allait nous arriver au terme de ce voyage. Il ne faut pas prêter attention aux diseuses de bonne aventure. Mais, si c’est un mari que vous voulez, Pilya, je souhaite que la sœur Thecla vous ait dit la vérité.
— Ce que je veux, c’est un homme mûr. Un homme sage et fort qui m’aimera, mais aussi qui m’apprendra des choses. Personne ne m’a jamais rien appris, vous savez. Sinon à travailler à bord d’un navire. C’est pour cela que j’ai toujours voyagé sur les navires de Delagard, que j’ai navigué de-ci de-là et que je n’ai jamais trouvé de mari. Mais maintenant j’en veux un. Le moment est venu pour moi. Je suis jolie à regarder, vous ne trouvez pas ?
— Très jolie, dit Lawler.
Pauvre Pilya, songea-t-il. Il se sentait coupable de ne pas l’aimer.
Elle se détourna, comme si elle reconnaissait que la conversation ne prenait pas la direction qu’elle souhaitait.
— J’ai repensé à ces petits objets de la Terre que vous m’avez montrés, reprit-elle au bout d’un moment, ceux qui sont dans votre cabine. De ravissantes petites choses ! Comme ils sont jolis ! Je vous avais dit que j’aimerais en avoir un, mais vous avez refusé, vous m’avez dit que c’était impossible. Eh bien, j’ai changé d’avis, je n’en veux plus. Ils représentent le passé et moi, seul l’avenir m’intéresse. Vous vivez trop dans le passé, docteur.
— Pour moi, Pilya, le passé est plus vaste que l’avenir. Il y a plus de place pour regarder autour de soi.
— Non, non. L’avenir est très grand. L’avenir se prolonge jusqu’à la fin des temps. Attendez et vous verrez bien que j’ai raison. Vous devriez balancer toutes ces vieilleries. Je sais que vous ne le ferez pas, mais vous devriez. Il faut que je monte dans la voilure à présent, ajouta-t-elle en lui adressant un sourire timide et tendre. Vous êtes un homme de bien, docteur, je tenais à vous le dire. Et je voudrais que vous sachiez que, si vous avez besoin d’une amie, je suis là.
Elle se retourna brusquement et s’éloigna à toute allure.
Il la vit grimper avec souplesse et vivacité et, en quelques instants, elle se trouva très haut dans la mâture. Elle grimpait comme un de ces singes des livres de contes de son enfance, ces livres remplis d’histoires de la Terre, cette planète incompréhensible où l’on foulait un sol ferme, où l’on trouvait des jungles, des déserts et des glaciers, des singes et des tigres, des chameaux et des chevaux rapides, des ours polaires et des morses, des chèvres qui bondissaient de rocher en rocher. Qu’était un rocher ? Qu’était une chèvre ? Il lui avait fallu les inventer par lui-même, d’après les quelques indices fournis par les histoires. Les chèvres étaient des animaux maigres, à pelage fourni, aux pattes interminables semblables à des ressorts d’acier. Les rochers étaient des blocs de pierre dressés, un peu comme des troncs d’algue-bois, mais infiniment plus durs. Les singes ressemblaient à de petits hommes très laids, aux poils bruns et longs, des animaux rusés qui se déplaçaient dans les arbres en poussant des cris aigus et en jacassant. Non, Pilya ne leur ressemblait pas du tout, mais en évoluant dans la mâture, elle semblait être dans son élément.
Lawler se rendit compte qu’il n’avait plus le moindre souvenir de l’amour qu’il avait fait vingt ans plus tôt à Anya, la mère de Pilya. Il se rappelait seulement qu’il l’avait fait. Mais tout le reste, les sons émis par Anya, les mouvements de son corps, la forme de ses seins, tout avait disparu. Ses sons, ses mouvements avaient disparu d’une manière aussi définitive que la Terre. Comme si rien ne s’était jamais passé entre eux. Il se souvenait qu’Anya avait les mêmes cheveux dorés et la même peau lisse et hâlée que Pilya, mais il avait l’impression que ses yeux étaient bleus. À l’époque, Lawler était affreusement malheureux, souffrant de mille blessures après le départ de Mireyl. Anya, qui croisait sa route, lui avait offert un peu de réconfort.
Telle mère, telle fille. Les mères et les filles faisaient-elles l’amour de la même manière, obéissant inconsciemment à quelque loi génétique ? Dans ses bras, Pilya pouvait-elle se brouiller, se transformer, se métamorphoser sous ses yeux en sa propre mère ? Une étreinte avec Pilya lui permettrait-elle de retrouver ses souvenirs enfouis d’Anya ? Lawler réfléchit quelques instants, se demandant si l’expérience valait la peine d’être tentée. Non, décida-t-il enfin. Non, cela n’en vaut pas la peine.
— On contemple les fleurs d’eau, docteur ? demanda le père Quillan, juste à côté de lui.
Lawler se tourna vivement. Quillan avait une curieuse manière de se glisser près des gens ; il se matérialisait soudain, telle une sorte d’ectoplasme, et s’approchait sans donner du tout l’impression de bouger. Et il était là, tout près, exsudant ses inquiétudes métaphysiques.
— Des fleurs d’eau ? demanda distraitement Lawler, assez amusé d’avoir été surpris au milieu de ses réflexions lascives. Oui, là ! Je les vois !
Comment aurait-il pu ne pas les voir ? Sous l’éclatant soleil matinal, des fleurs d’eau étaient disséminées sur toute la surface de l’océan. Leur tige charnue d’un mètre de haut se terminait par l’appareil producteur des spores, gros comme le poing, aux couleurs éclatantes, d’un rouge vif avec des pétales jaunes rayés de vert, et était munie, juste sous la surface de l’eau, d’une curieuse vésicule noire et renflée qui permettait à la fleur d’eau de flotter. Quand elle était frappée et couchée par une vague, la plante se redressait aussitôt et reprenait sa position verticale, comme un de ces clowns infatigables rebondissant chaque fois qu’ils recevaient un coup.
— Un miracle d’élasticité, dit Quillan.