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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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D’autres organismes de la Mer Jaune étaient moins utiles. Des méduses vertes, inoffensives, mais répugnantes, ayant trouvé le moyen de grimper le long de la coque, atteignirent en grand nombre le pont où elles commencèrent à se décomposer en quelques minutes. Il fallut toutes les repousser par-dessus bord, une tâche qui prit presque une journée entière. Les navires traversèrent une zone où les organes de fructification de grandes algues, en forme de hautes tours noires, qui s’élevaient dans le courant de la matinée à sept ou huit mètres au-dessus de la surface de l’eau, explosaient à la chaleur de midi et bombardaient les navires de milliers de petits grains durs qui obligeaient tout le monde à se précipiter à l’abri. Et il y avait des poissons-taupe dans ces parages. Par vagues de dix ou vingt, des escadrilles des animaux vermiformes survolaient les vagues en sifflant et en vrombissant sur une centaine de mètres, agitant désespérément leurs ailes membraneuses et pointues avec une énergie féroce avant de retomber dans l’eau. Ils passaient parfois assez près du navire pour que Lawler distinguât les rangées de poils rouges et drus sur leur dos, et il portait machinalement la main à sa joue gauche où une légère irritation subsistait après le choc avec la petite horreur volante.

— Pourquoi volent-ils comme cela ? demanda Lawler à Kinverson. Est-ce pour essayer d’attraper un animal vivant dans l’air ?

— Ce n’est pas un animal qui vit dans l’air, répondit Kinverson. Il y a plutôt quelque chose qui essaie de les attraper, eux. Quand ils voient une grande bouche s’ouvrir sous eux, ils décollent. C’est un bon moyen d’échapper au danger. L’autre occasion où ils volent, c’est pendant la saison des amours. Les femelles s’envolent en prenant un peu d’avance et les mâles les poursuivent. Ce sont ceux qui volent le plus vite et le plus loin qui touchent le gros lot.

— Ce n’est pas un mauvais système de sélection, si l’on recherche la vitesse et l’endurance.

— Espérons que nous n’aurons pas à les voir en action. C’est par milliers qu’ils volent. Ils remplissent tout le ciel et sont rendus fous par leur chasse !

— J’imagine ce que cela peut donner, dit Lawler en montrant l’écorchure sur sa joue. Un petit m’a heurté la semaine dernière.

— Quelle taille ? demanda Kinverson sans manifester la moindre curiosité.

— Une quinzaine de centimètres.

— Vous avez eu de la chance qu’il soit si petit, dit Kinverson. Il y a des tas de sales bêtes par ici.

Vous vivez trop dans le passé, docteur, avait dit Pilya Braun. Mais comment aurait-il pu en aller autrement ? Le passé vivait en lui : pas seulement la Terre, lointaine et mythique, mais Sorve, surtout Sorve où son sang et son corps, son cerveau et son âme s’étaient formés. Le passé ne cessait de fermenter en lui. Accoudé à la rambarde, le regard perdu dans l’étrange immensité de la Mer Jaune, Lawler sentit le passé remuer en lui.

Il avait dix ans et son grand-père venait de l’appeler dans son vaargh. Son grand-père, qui avait abandonné l’exercice de la médecine trois ans auparavant, passait maintenant toutes ses journées à se promener le long de la digue. Ratatiné, le teint jaunâtre, il était manifeste que le vieillard n’en avait plus pour très longtemps. Il était très vieux, assez vieux pour avoir gardé le souvenir de certains des colons de la première génération et de son propre grand-père, Harry Lawler, Harry le Fondateur.

— J’ai quelque chose pour toi, mon garçon. Viens, approche-toi. Tu vois cette étagère, Valben ? Celle où il y a les objets de la Terre. Apporte-les-moi, je te prie.

Il y avait quatre vestiges de la Terre, deux objets de métal plats et ronds, un autre plus gros, fait de métal rouillé, et un tesson de poterie peinte. Autrefois, il y en avait six, mais les deux autres, la statuette et le morceau de pierre, se trouvaient maintenant dans le vaargh du père de Valben. Le vieillard avait déjà commencé à transmettre ses possessions.

— Tiens, mon garçon, dit le grand-père. C’est pour toi. Cela appartenait à mon grand-père Harry, qui l’a lui-même reçu de son grand-père qui l’avait emporté en quittant la Terre. Et maintenant, c’est à toi.

Et le vieillard lui donna le tesson de poterie orange et noir.

— Pas à mon père ? Pas à mon frère ?

— C’est pour toi, dit le grand-père. Pour que tu te souviennes de la Terre. Et pour que tu te souviennes de moi. Fais bien attention de ne pas le perdre, mon garçon. Car nous ne possédons que six objets de la Terre et, si nous les perdons, nous n’en aurons plus. Prends, ajouta-t-il d’une voix pressante en refermant la main de l’enfant sur le tesson. Prends ! Cela vient de Grèce. Cela appartenait peut-être à Socrate, ou à Platon. Et maintenant, c’est à toi.

C’est la dernière fois qu’il avait parlé à son grand-père.

Pendant plusieurs mois, il avait emporté partout avec lui le fragment de poterie peinte. Et, chaque fois qu’il passait le doigt sur sa surface aux bords dentelés, il avait l’impression que la Terre prenait vie dans sa main, que Socrate, ou bien Platon, lui parlait par l’intermédiaire du tesson. Même s’il n’avait aucune idée de ce qu’ils avaient été.

Il avait quinze ans. Son frère Coirey, qui avait quitté Sorve pour prendre la mer, venait leur rendre visite. De neuf ans plus âgé que lui, Coirey était l’aîné des trois frères, mais le cadet, prénommé Bernat comme son père, était mort depuis si longtemps que Valben se souvenait à peine de lui. Coirey était destiné à devenir un jour le médecin de l’île, mais cela ne l’intéressait pas. L’exercice de la médecine l’aurait astreint à vivre sur une seule île alors que tout ce qu’il aimait, c’était la mer, encore la mer, toujours la mer. Coirey avait donc pris la mer et ils avaient reçu des nouvelles de différents endroits, de simples noms pour Valben : Velmise, Sembilor, Thetopal, Meisa Meisanda. Et maintenant, Coirey était là, en chair et en os, pour un bref séjour, une courte escale à Sorve pendant son voyage à destination d’une île nommée Simbalimak, dans une mer appelée la Mer d’Azur et si éloignée qu’elle aurait pu être sur une autre planète.

Valben n’avait pas vu son frère depuis quatre ans et il ne savait pas à quoi s’attendre. L’homme qui arriva avait le même visage que son père, le visage qui commençait aussi à devenir le sien, avec des traits énergiques, une mâchoire puissante, un long nez droit. Mais il avait la peau tellement hâlée par le soleil et le vent qu’on eût dit un vieux bout de peau de poisson-tapis. Il avait aussi une longue balafre sur la joue, une cicatrice violacée courant du coin de l’œil à la commissure des lèvres.

— C’est un poisson-chair qui m’a eu, expliqua-t-il. Mais je l’ai eu aussi. Tu es drôlement grand, toi ! poursuivit-il en frappant le bras de Valben du poing. Tu es aussi grand que moi ! Mais tu ne pèses pas lourd. Il te faut un peu de muscles sur les os ! Viens donc me voir un de ces jours, à Meisa Meisanda, poursuivit Coirey avec un clin d’œil. On sait ce que c’est de manger là-bas ! C’est un festin tous les jours ! Et les femmes ! Ah ! les femmes !

Il s’interrompit un instant, le front plissé.

— Tu t’intéresses aux femmes ? reprit-il. Mais oui, bien sûr ! Je me trompe ? Non. Alors, Val, qu’en dis-tu ? Dès que je reviens de Simbalimak, tu m’accompagnes à Meisa Meisanda.

— Tu sais bien que je ne peux pas partir d’ici, Coirey. J’ai mes études.

— Tes études ?

— Père m’apprend la médecine.

— Ah bon ! Je vois. C’est toi le prochain docteur Lawler. Mais tu peux quand même faire une petite balade en mer avec moi, avant de commencer.

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