Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Le chasseur eut le geste de celui qui éloigne une mouche. Avait-il compris ses paroles ? S’en désintéressait-il ? « Wanayimo – Peuple des Nuages. » Aryuk peinait à déchiffrer le son de sa voix. « Veulent bois, poisson, omulaiyeh…» Il se tourna vers Daraku et cracha toute une série de sons.
D’une voix dénuée de tonalité, elle déclara à son père en fuyant son regard : « Je leur ai dit que vous vous retrouviez ici. J’étais obligée. Ils disent que c’est le bon moment pour venir vous voir. Ils veulent que les Nous… ils veulent que vous leur apportiez des choses. Pour toujours. Ils vous diront ce qu’il leur faut et dans quelle quantité. Vous devez leur obéir.
— Que veulent-ils dire par cela ? s’écria Huyok de la Grève des Loutres. Est-ce qu’ils ont faim ? Nous n’avons pas grand-chose à leur offrir, mais… mais…»
Le Loup-Rouge émit une nouvelle série de sons. Daraku s’humecta les lèvres. « Faites ce qu’ils disent et ils ne vous feront aucun mal. Je suis aujourd’hui leur bouche.
— Nous pouvons troquer…» commença Huyok.
Un hurlement l’interrompit. Khongan du Marais aux Courlis était le plus courageux des Nous. Il s’était mis en rage quand on lui avait raconté les actes des envahisseurs. « Ils ne troquent pas ! Ils prennent ! Le vison troque-t-il sa peau contre l’appât du piège ? Dites-leur non ! Chassez-les ! »
Un rictus aux lèvres, les chasseurs levèrent leurs lances. Aryuk savait qu’il aurait dû imposer le calme. Mais il avait les mains trop lourdes, la gorge trop serrée. Un par un, ses hommes reprirent le cri de Khongan : « Non ! Non ! »
Quelqu’un jeta une pierre. Quelqu’un d’autre leva sa hache et tenta de frapper un chasseur. Ce fût du moins ce que supposa Aryuk par la suite. Il ne devait jamais le savoir avec certitude. On entendit des cris, on échangea des coups, ce fut le cauchemar. Puis les Nous s’enfuirent. S’égaillèrent. En se retournant, ils virent les envahisseurs indemnes, leurs armes maculées de sang.
Deux d’entre les Nous étaient morts. Un ventre ouvert dégorgeait ses tripes, un crâne défoncé sa cervelle. Les blessés légers avaient pu fuir, hormis Khongan. Le corps criblé de coups de lance, il resta un long moment à gémir et à se convulser, puis il cessa de bouger. Daraku tomba à genoux devant le Loup-Rouge et se mit à pleurer.
1990 apr. J.C.
« Salut, dit le répondeur de Manse Everard. Ici Wanda Tamberly, à San Francisco. Vous vous… tu te souviens de moi ? » Elle perdit soudain son ton enjoué. Sans doute était-il forcé. « Évidemment, suis-je bête. Mais ça fait… trois ans, c’est ça ? Sur ma ligne de vie, tout du moins. Excuse-moi. Le temps file vite et tu n’as jamais… Peu importe. » Tu n’as jamais cherché à me revoir. Pourquoi l’aurais-tu fait ? Un agent non-attaché a d’autres chats à fouetter. « Manse, je… euh… j’ai un peu honte de t’appeler, surtout après tout ce temps. Je ne suis pas en droit d’exiger un traitement de faveur. Mais je ne vois pas vers qui d’autre me tourner. Pourrais-tu au moins me passer un coup de fil ? Afin que je t’explique la situation ? Si tu en conclus que j’ai franchi la ligne jaune, alors je la fermerai et je ne te dérangerai plus. S’il te plaît. C’est assez grave, du moins j’en ai l’impression. Peut-être seras-tu de mon avis. S’il te plaît. Tu peux me joindre au…» Suivirent un numéro de téléphone et une série de dates et d’heures en ce mois de février. « Merci de m’avoir écoutée. C’est tout pour le moment. Merci. » Silence.
Il stoppa la bande magnétique une fois le message fini et resta sans bouger durant plusieurs minutes. On eût dit que son appartement s’était retiré de New York pour investir son propre espace. Puis il haussa les épaules, se fendit d’un sourire penaud et opina du chef. Les autres messages étaient moins urgents et il les traiterait au prix de quelques petits sauts dans le temps. Non que celui de Wanda le fût vraiment. Quoique…
Il se dirigea vers son armoire à liqueurs. Le parquet lui semblait nu à présent qu’il était recouvert par un banal tapis. Il avait remisé sa peau d’ours polaire, devant laquelle de plus en plus de visiteurs se renfrognaient. Il ne pouvait pas leur expliquer qu’elle venait du Xe siècle, une époque de l’histoire du Groenland où c’était l’homme et non l’ours blanc qui faisait partie des espèces menacées. Par ailleurs, elle était devenue plutôt miteuse. Le casque et les lances entrecroisées décoraient toujours le mur ; seul un chrononaute comme lui aurait vu qu’ils dataient bel et bien de l’âge du bronze.
Il se prépara un scotch and soda bien corsé, bourra et alluma sa pipe puis se retira dans son bureau. Son fauteuil était aussi confortable qu’une vieille pantoufle. Rares étaient les visiteurs contemporains qu’il laissait entrer ici. Le plus souvent, ils s’empressaient de lui vanter les qualités de leur ordinateur personnel. « Je vais y réfléchir », disait-il, puis il changeait de sujet. La plupart du matériel de cette pièce était bidon.
« Transmettez-moi le dossier de la spécialiste Wanda May Tamberly à la date d’aujourd’hui », ordonna-t-il, ajoutant des données supplémentaires pour garantir l’identification. Une fois qu’il eut étudié le dossier en question, il réfléchit puis lança une recherche sur des sujets en rapport. Lorsqu’il s’estima sur la bonne piste, il décida d’entrer dans les détails. L’obscurité se fit peu à peu autour de lui. Surpris, il constata qu’il travaillait depuis des heures et qu’il avait faim. Il n’avait même pas défait ses valises !
Trop agité pour sortir, il décongela un steak aux micro-ondes, le fit cuire à la poêle et se confectionna un copieux sandwich qu’il arrosa d’une bière, dévorant cet en-cas sans même penser à le savourer. Une unité cordon bleu aurait pu lui préparer un dîner de gourmet, mais quand on est basé dans un milieu antérieur à l’époque du développement du voyage temporel, on ne conserve chez soi que le strict nécessaire en matière d’équipement futuriste, et on veille à le cacher soigneusement. Lorsqu’il eut achevé sa tâche, il vit que l’heure correspondait à l’une de celles indiquées par Wanda. Il retourna dans le séjour et décrocha son téléphone. Ridicule, la façon dont son cœur battait plus fort !
Ce fut une femme qui répondit. Il reconnut sa voix. « Mrs. Tamberly ? Bonsoir. Ici Manson Everard. Pourrais-je parler à Wanda, je vous prie ? » Il aurait dû identifier le numéro de ses parents. En termes de temps propre, ça ne faisait que quelques mois qu’il avait appelé chez eux – des mois certes riches en péripéties. Brave fille, elle retourne voir ses parents dès quelle en a l’occasion. Des familles heureuses comme celle-ci, ça se fait rare à cette époque. Le Middle-West de son enfance, qu’il avait quitté en 1942 pour partir à la guerre, lui faisait l’effet d’un rêve, d’un monde à jamais perdu, aussi révolu que Troie et Carthage, ou que l’innocence des Inuits. Mieux valait ne jamais y retourner, ainsi qu’il avait fini par l’apprendre.
« Salut ! s’exclama une voix juvénile et un peu essoufflée. Oh ! je suis si contente, c’est tellement gentil de ta part !
— C’est la moindre des choses. Je crois savoir ce qui te tarabuste et, oui, il faut que nous en parlions tous les deux. Peux-tu me retrouver demain après-midi ?
— Où tu veux, quand tu veux. Je suis en permission. » Elle se tut. Peut-être craignait-elle les oreilles indiscrètes. « En congé, je veux dire. Choisis le lieu qui te convient.