Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
— Moi non plus, avoua Corwin. Le temps passe vite en compagnie d’une jeune femme comme vous. Je propose d’arrêter là pour aujourd’hui, qu’en dites-vous ?
— Entendu. Je suis prête à faire un sort à un hamburger et à une chope de bière.
— Vous logez à San Francisco ?
— Oui, dans un petit hôtel proche du QG, le temps de ce débriefing. Inutile de faire la navette entre aujourd’hui et 1990.
— Écoutez, vous méritez mieux qu’une cafétéria. Puis-je vous inviter à dîner ? Je connais toutes les bonnes tables de cette époque.
— Euh…
— Vous n’aurez même pas besoin de vous changer. Laissez-moi le temps de me rendre présentable. J’en ai pour une minute. » Il s’éclipsa avant qu’elle ait eu le temps de répondre.
— Ouaouh !… Bon, pourquoi pas ? En fait… euh… non, calme-toi, ma fille. Ça fait un bail, d’accord, mais quand même…
Corwin revint aussi vite qu’il l’avait promis, en veste de tweed et fine cravate en cuir. Il la conduisit sur l’autre rive, dans un restaurant japonais proche de Fisherman’s Wharf. Comme ils savouraient leurs cocktails, il lui proposa de devenir son équipier si elle tenait vraiment à retourner en Béringie. Elle décida sur-le-champ de considérer cela comme une blague. Lorsque le cuisinier vint préparer leurs sukiyaki devant eux, Corwin le pria de s’écarter et se chargea lui-même de cette tâche, précisant qu’ils seraient « à la mode d’Hokkaido ». Puis il se lança dans le récit de son séjour parmi les Paléo-Indiens, insistant sur les épisodes les plus dangereux. « Des types admirables, mais féroces et susceptibles, dénués de toute inhibition pour ce qui est de la violence. » S’il avait tiré des conclusions de ses observations, il ne croyait pas Tamberly capable d’en faire autant, du moins le semblait-il.
Lorsqu’ils sortirent de table, il lui proposa d’aller boire un verre au Top of the Mark, un bar censé être le plus romantique de la ville. Elle prétexta la fatigue pour décliner. Une fois devant son hôtel, elle le quitta avec une poignée de main. « Nous aurons sans doute fini de bosser demain, dit-elle, et ensuite je filerai en aval pour retrouver ma famille. »
13 212 av. J.C.
Chaque automne, les Nous se retrouvaient aux Sources-Bouillonnantes. Quand le temps se refroidit, c’est un bonheur de patauger dans les boues tièdes et de se baigner dans les eaux chaudes qui montent des profondeurs. Les parfums et les saveurs fortes protègent de la maladie ; les spectres de vapeur éloignent les fantômes inamicaux. Ils arrivaient de tous les villages le long de la côte, parfois des limites du monde connu, pour célébrer les festivités les plus joyeuses de l’année. Ils apportaient beaucoup de vivres, car aucune famille n’aurait pu à elle seule nourrir une telle foule, et ils les partageaient. Ils appréciaient tout particulièrement les excellentes huîtres de la baie du Morse, maintenues en vie et transportées dans des outres pleines d’eau de mer ; et les poissons, les oiseaux, les petits animaux fraîchement capturés, fourrés aux fines herbes ; les baies et les fleurs séchées provenant des coteaux ensoleillés ; de la graisse de phoque si l’un d’eux avait pu en tuer un, voire, merveille des merveilles, du blanc de baleine s’ils en avaient trouvé une échouée sur la grève. Ils apportaient aussi de quoi alimenter le troc : de belles peaux, de belles plumes, de belles pierres. Ils mangeaient, chantaient, dansaient, riaient, faisaient l’amour en toute liberté. Ils échangeaient les dernières nouvelles, marchandaient, échafaudaient des projets, se rappelaient les jours anciens en soupirant et regardaient en souriant leurs enfants gambader. Parfois, ils se querellaient, mais de vrais amis finissent toujours par se calmer. Quant il ne restait plus rien à manger, ils remerciaient Ulungu de les avoir hébergés et rentraient chez eux, riches de souvenirs pour peupler les mois de ténèbres qui s’annonçaient.
Il en avait toujours été ainsi. Il aurait dû en être toujours ainsi. Mais vint le temps où le chagrin et la terreur pesèrent sur les Nous. On parlait beaucoup des étrangers arrivés l’été précédent pour venir vivre dans les terres. Bien que seules quelques maisonnées les aient vus, le bruit de leur venue s’était répandu grâce aux jeunes errant en quête d’une compagne et aux pères rendant visite à leurs voisins. Les envahisseurs étaient des êtres laids, qui parlaient dans la langue des loups, avec des tenues de cuir et des armes de toute sorte, qui se déplaçaient en bande et allaient où bon leur semblait. Quand ils débarquaient dans un village, ils prenaient tout ce qu’ils voulaient – de la nourriture, des objets, des femmes –, non comme le font des invités mais à la manière des aigles pillant les nids des balbuzards. Les hommes qui tentaient de leur résister étaient grièvement blessés, par la lance ou par le couteau. La plaie d’Orak s’était infectée et il en était mort.
Toi-Qui-Connais-l’Étrange, pourquoi Nous as-tu abandonnés ?
Lors des célébrations aux Sources-Bouillonnantes, l’ambiance était lourde et les rires souvent forcés. Peut-être que les méchants finiraient par s’en aller, comme les neiges hivernales à l’approche de l’été. Celles-ci faisaient de nombreuses victimes. Qu’en serait-il de ce nouveau fléau ? Les gens s’isolaient pour échanger des murmures.
Soudain, un jeune garçon qui s’était éloigné revint en courant. La peur gagna les célébrants comme une vague et les corps s’agitèrent dans sa houle. Aryuk du Fleuve des Aulnes s’efforça de calmer les femmes prises de panique et rassembla les hommes autour de lui, jusqu’à ce que seuls les enfants continuent de sangloter à mi-voix. Durant la saison écoulée, il était devenu d’humeur sombre et taciturne. Il se tenait à la tête des hommes, hors du périmètre des sources. Chacun d’eux empoignait une hache ou un gourdin. Les femmes et les jeunes restaient blottis entre les huttes.
Derrière eux, les vagues grondaient, au-dessus d’eux, les oiseaux criaillaient, autour d’eux, le vent sifflait un air lugubre. Le ciel était dégagé, il n’y courait que quelques nuages. À l’ouest, le soleil inondait d’une lumière froide les collines jaunies et grisaillées par l’automne. Un étang bouillonnait doucement non loin de là, et le brun de ses eaux était la seule note de couleur dans le paysage. Le vent dispersait sa chaleur, sa vapeur et ses fumets magiques.
D’autres hommes marchaient vers les Nous. Les pointes de leurs lances ondoyaient au rythme de leur pas.
Aryuk porta une main à son front et les fixa des yeux. « Oui, ce sont les étrangers, dit-il d’une voix nouée par l’émotion. Moins nombreux que Nous, je crois. Restez ensemble. Restez prêts. »
Comme ils se rapprochaient : « Mais… qui est donc avec eux ? Une femme ? Habillée comme eux, mais… ses cheveux… Daraku ! s’écria-t-il. Daraku, ma fille qu’ils m’ont enlevée ! »
Il se mit à courir, stoppa, fit demi-tour, se planta parmi les siens, tremblant. Bientôt elle fut devant lui. Elle avait le visage amaigri, les yeux éteints, comme si quelque chose avait quitté son esprit. Un chasseur resta auprès d’elle et les autres se déployèrent. Ils frémissaient d’impatience.
« Daraku, qu’est-ce donc ? s’écria Aryuk, en larmes. Es-tu revenue au sein de ta famille ?
— Je leur appartiens », répondit-elle d’une voix atone. Désignant l’homme à ses côtés : « Le Loup-Rouge veut que je l’aide à te parler. Ils ne connaissent pas assez notre langue pour le faire seuls. Je parle un peu la leur.
— Comment… comment vas-tu, mon enfant ? Oh ! mon enfant chérie !
— Les hommes me possèdent. Je travaille. Deux des femmes sont gentilles avec moi. »
Aryuk s’essuya les yeux de sa main libre. Ravalant une boule de bile, il adressa au Loup-Rouge : « Je te connais. Nous nous sommes vus quand tu es arrivé et que j’étais avec ma puissante amie. Après, quand elle fut partie, tu es venu chez moi pour me prendre ma fille. Quel spectre maléfique est en toi ? »