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L'apprenti [Prentice Alvin - fr]

Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:

Au bord de la rivière Hatrack, près des forêts profondes où règne encore l’homme rouge, un enfant va naître en des circonstances tragiques. Un enfant au destin exceptionnel. Septième fils d’un septième fils, il détiendra, dit-on, les immenses pouvoirs d’un « Faiseur ! ». Si les forces du mal ne parviennent à le détruire. Car il existe un autre pouvoir, obscur, prêt à tout pour l’empêcher de vivre et de grandir.
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
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« Alvin », fit Horace.

Alors là, Alvin faillit mourir de confusion, d’être surpris à épier Horace comme ça. « ’mande pardon, m’sieur, dit-il. J’aurais pas dû écouter. »

Horace eut un sourire triste. « M’est avis qu’il aurait fallu qu’tu soyes sourd comme un pot pour pas entendre la fin.

— Ça causait un brin fort, convint Alvin, mais j’ai pas fait de détour non plus pour pas écouter.

— Bah, j’connais que t’es un brave petit et j’ai jamais entendu personne répéter des histoires que t’aurais racontées. »

Les mots « brave petit » étaient un peu durs à avaler. Alvin avait dix-huit ans maintenant, il allait sur ses dix-neuf et ça faisait longtemps qu’il était prêt à partir tout seul sur les routes comme compagnon forgeron. Ce n’est pas parce que Conciliant Smith refusait de le libérer avant la fin de son apprentissage qu’Horace Guester avait le droit de le traiter de petit. Je suis peut-être l’apprenti Alvin et pas encore un homme devant la loi, mais moi, aucune femme ne me fait honte en me criant dessus.

« Alvin, dit Horace, tu peux dire à ton patron qu’on va avoir besoin d’nouveaux gonds et d’nouvelles ferrures pour la porte de la r’serre. M’est avis qu’y faut la réparer pour la nouvelle institutrice qui va y rester, si elle veut bien. »

Alors voilà. Horace avait perdu la bataille contre la Peg. Il mettait les pouces. C’était donc ça, le mariage ? On avait le choix entre battre sa femme, comme Conciliant Smith, ou se laisser mener à la baguette comme le pauvre Horace Guester. Eh bien, si c’est comme ça, j’aime mieux m’en passer, songeait Alvin. Oh, il lorgnait les filles, au village. Il les voyait se dandiner dans la rue, les seins remontés bien haut par leurs gaines et leurs corsets, la taille si fine qu’il en aurait fait le tour de ses grandes et fortes mains pour faire sauter ces demoiselles dans tous les sens ; seulement, il ne pensait jamais à les faire sauter ni même à les attraper, elles l’intimidaient et l’enfiévraient à la fois, alors quand par hasard elles le regardaient, il baissait les yeux ou s’affairait à charger, décharger, à faire ce pour quoi il était venu dans le bourg.

Alvin savait ce qu’elles voyaient quand elles le regardaient, ces filles du village. Elles voyaient un homme sans manteau, en manches de chemise, sale et en sueur à cause de son travail. Elles voyaient un homme pauvre incapable de leur procurer une belle maison en bardeaux blancs comme leur papa, qui était sûrement avocat, juge ou marchand. Elles le voyaient en bas de l’échelle, encore simple apprenti alors qu’il avait déjà plus de dix-huit ans. Si par miracle il épousait un jour une fille de ce genre, il savait ce que ça donnerait : elle n’arrêterait pas de le considérer de haut, elle exigerait toujours qu’il lui cède parce qu’elle était une lady.

Et s’il épousait une fille de sa condition, ce serait une Gertie Smith ou une Peg Guester, bonne cuisinière, dure à la tâche, tout ce qu’on veut, mais infernale dès qu’on la contrariait. Il n’y avait pas de femme dans la vie d’Alvin Smith, pour ça non. Il ne laisserait jamais personne lui faire honte comme à Horace Guester.

« Tu m’as entendu, Alvin ?

— Oui, m’sieur Horace, et je l’dirai à Conciliant Smith sitôt qu’je l’verrai. Toutes les ferrures d’la r’serre.

— Et qu’ce soye d’la belle ouvrage, dit Horace. C’est pour la maîtresse d’école qui va rester là. » Puis l’aubergiste, pas complètement vaincu, retroussa la lèvre et prit une voix mauvaise pour ajouter : « Comme ça elle pourra donner des leçons particulières. »

À sa façon de dire « leçons particulières », on aurait cru qu’il parlait d’un bordel ou d’allez savoir quoi, mais Alvin comprit tout de suite, en additionnant deux et deux, qui allait les recevoir, ces leçons. Tout le monde était au courant que la Peg avait voulu faire admettre Arthur Stuart à l’école, non ?

« Allez, salut », dit Horace.

Alvin lui fit un signe de la main, et Horace s’éloigna d’un pas tranquille sur le sentier de l’auberge.

Conciliant Smith ne vint pas cet après-midi-là. Alvin n’en fut pas surpris. Maintenant qu’il avait atteint sa pleine taille adulte, il pouvait effectuer tout le travail de la forge, mieux et plus vite que son patron. Personne ne lui en avait rien dit, mais il avait remarqué l’année dernière que les clients se mettaient à passer lorsque Conciliant était absent de la forgerie. Ils demandaient à Alvin d’exécuter leur ferronnerie en vitesse pendant qu’ils attendaient. « Une ’tite affaire de rien », qu’ils disaient, seulement des fois l’affaire n’était pas si petite que ça. Et il avait eu tôt fait de comprendre que ce n’était pas le hasard qui les amenait. Ils voulaient que ce soit Alvin qui se charge du travail.

Ce n’était pas non plus qu’il faisait quoi que ce soit de particulier au fer, en dehors d’un charme ou deux là où c’était nécessaire, mais ça, tous les forgerons connaissaient. Alvin savait que ce serait déloyal de surpasser son patron en se servant d’un talent caché ; ce serait comme sortir un couteau dans une lutte à mains nues. Ça ne lui attirerait que des ennuis, de toute façon, s’il s’en servait pour donner à son fer une solidité supérieure. Il travaillait donc naturellement, en utilisant sa puissance physique et son coup d’œil. Il avait mérité chaque pouce des muscles de son dos, de ses épaules et de ses bras. Et si les gens préféraient son travail à celui de Conciliant Smith, eh bien, c’était parce qu’il était meilleur forgeron, pas à cause de l’avantage que lui donnait son talent.

En tout cas. Conciliant avait dû comprendre de quoi il retournait, car il s’était mis à venir de moins en moins souvent à la forge. Peut-être parce qu’il savait que c’était mieux pour le commerce et qu’il avait assez d’humilité pour s’effacer devant le savoir-faire de son apprenti… mais Alvin n’y avait jamais vraiment cru. Plus vraisemblablement, s’il ne venait pas, c’était parce qu’il voulait éviter qu’on le surprenne à jeter de temps en temps un regard en douce par-dessus l’épaule d’Alvin pour essayer de voir ce que son apprenti faisait mieux que lui. Ou peut-être que Conciliant crevait de jalousie et qu’il ne supportait pas de le regarder au travail. Mais possible qu’il avait tout bêtement les côtes en long, et vu que l’apprenti faisait correctement le travail, pourquoi le patron n’irait-il pas s’abrutir de boisson en aval, à La Bouche, avec les rats de rivière ?

À moins que, par un étrange revirement du hasard, Conciliant ait réellement eu honte de la façon dont il gardait sous contrat un apprenti manifestement prêt à prendre la route comme compagnon. C’était odieux pour un patron de retenir un apprenti une fois qu’il connaissait son métier, simplement pour tirer bénéfice de son travail sans avoir à lui verser de salaire décent. Alvin rapportait beaucoup d’argent aux Smith, tout le monde le savait, et pendant ce temps-là lui restait pauvre comme Job, dormait dans une soupente et n’avait jamais deux pièces à tinter dans sa poche quand il se rendait dans le bourg. D’accord, Gertie le nourrissait bien – la meilleure cuisine du pays –, Al le savait parfaitement, ayant de temps en temps cassé la croûte avec un des gars du village. Mais être bien nourri, ça n’était pas pareil qu’être bien payé. Une fois qu’on avait mangé, il n’y avait plus rien. Avec de l’argent, on pouvait acheter des choses, ou faire des choses… obtenir la liberté. Ce contrat que Conciliant Smith conservait dans le buffet de la maison, celui que son père avait signé, il faisait d’Alvin un esclave au même titre que les Noirs des Colonies de la Couronne.

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