L'apprenti [Prentice Alvin - fr]
- Автор: Кард Орсон Скотт
- Серия: Alvin le faiseur #3
- Год: 1993
- Язык: французский
- Год: L'Atalante
- ISBN: 2-905158-70-0
- Переводчик: Patrick Couton
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «L'apprenti [Prentice Alvin - fr]». Краткое содержание книги:
Nous sommes dans les années 1800, sur la terre de pionniers américains. Mais dans ce monde parallèle opèrent charmes et sortilèges, on y possède des « talents » à la dimension de pouvoirs et, les ombres de présences bienveillantes ou maléfiques rôdent dans la nature. Un récit magique et flamboyant où l’enjeu n’est rien moins que le destin du monde.
Pauley Wiseman commençait à virer au rouge, il retenait difficilement un chapelet de ses propres jurons favoris. Quant à Whitley Physicker, désormais un gentleman, il se contenta de baisser la tête un instant comme s’il priait ; mais la Peg se dit qu’il devait plus vraisemblablement attendre d’avoir assez recouvré son calme pour garder un ton courtois. « Dame Guester, vous avez raison. Nous n’avons pensé que c’était pour le bien d’Arthur Stuart qu’une fois la décision prise. »
Sa franchise la laissa sans voix, du moins momentanément. Même le shérif Pauley ne put qu’émettre une espèce de petit cri aigu. Whitley Physicker s’écartait de ce qu’ils étaient tous convenus de dire ; c’était louche, pour un peu il allait dire la vérité, et le shérif Pauley ne savait plus que faire quand on se mettait à répandre dangereusement la vérité à tous les vents. La Peg observa avec plaisir son air ahuri ; de ce point de vue-là, le Pauley avait un talent tout particulier.
« Voyez-vous, dame Guester, nous voulons que cette école marche bien, sincèrement, dit le docteur Physicker. L’idée des écoles publiques est un peu bizarre. Dans les Colonies de la Couronne, ce sont les gens titrés et fortunés qui vont à l’école, les pauvres n’ont aucune chance d’apprendre ni de s’élever dans la société. En Nouvelle-Angleterre, elles sont toutes religieuses, si bien qu’au lieu d’esprits brillants, elles produisent de parfaits petits puritains qui restent tous à leur place selon la volonté de Dieu. Mais les écoles publiques des États hollandais et de Pennsylvanie montrent aux gens qu’en Amérique on peut faire autrement. On peut apprendre à tous les enfants de toutes les cabanes forestières à lire, à écrire et à compter ; on aura ainsi toute une population assez instruite pour voter, tenir une charge et nous gouverner.
— Tout ça, c’est bien beau, dit la Peg, et je m’souviens que j’vous ai déjà entendu prononcer c’même discours dans not’ salle commune moins de trois mois passés, avant qu’on vote la taxe pour l’école. C’que j’comprends pas, Whitley Physicker, c’est pourquoi vous vous figurez qu’mon fils devrait faire exception. »
Sur quoi le shérif Pauley estima le moment venu de mettre son grain de sel. Et comme on en était à user et abuser de la vérité, il oublia toute retenue et parla à cœur ouvert. C’était une nouveauté pour lui, et ça lui monta un peu à la tête. « Faites excuse, la Peg, mais y a pas une seule goutte de vot’ sang dans c’drôle, c’est donc aucunement vot’ fils, et même si y en a d’Horace, ça suffit pas pour en faire un Blanc. »
Horace se mit lentement sur ses pieds, comme s’il se disposait à inviter le shérif Pauley dehors pour lui apprendre, coups de poings à l’appui, à surveiller ses paroles. Pauley Wiseman dut s’apercevoir qu’il était dans de sales draps à la seconde où il accusait Horace d’être le père éventuel d’un bâtard à demi noir. Et lorsque Horace se leva comme ça, de toute sa hauteur, le shérif se souvint qu’il ne faisait pas le poids devant lui. L’aubergiste n’était pas franchement un gringalet, ni Pauley franchement un costaud. Aussi le shérif fit ce qu’il faisait toujours quand la situation lui échappait. Il se tourna un peu de côté de façon à placer son insigne bien en vue d’Horace Guester. Viens donc t’y frotter, disait l’insigne, et tu n’y couperas pas d’un procès pour voies de fait sur un représentant de la loi.
La Peg, elle, savait qu’Horace ne frapperait pas un homme pour une parole malheureuse ; il n’avait même pas flanqué par terre ce rat de rivière qui l’avait accusé de crimes innommables avec des animaux de basse-cour. Horace n’était pas du genre à perdre son sang-froid sous le coup de la colère, voilà tout. De fait, en le voyant comme ça, debout, la Peg comprit qu’il avait déjà oublié sa rage contre Pauley Wiseman et qu’une idée lui trottait dans la tête.
D’ailleurs, il se tourna vers elle comme si Wiseman n’existait même pas.
« P’t-être qu’on devrait laisser tomber, Peg. C’était bien quand Arthur était un mignon p’tit bébé, mais…»
Horace, qui regardait la figure de la Peg, jugea préférable de ne pas terminer sa phrase. Le shérif Pauley, lui, était loin d’être aussi perspicace. « C’est qu’y devient plus noir d’jour en jour, dame Guester. »
Alors là, qu’est-ce que vous dites de ça, hein ? Au moins, on savait maintenant de quoi il retournait : c’était la couleur d’Arthur Stuart et rien d’autre qui l’empêchait d’entrer à la nouvelle école de Hatrack River.
Whitley Physicker soupira dans le silence. Rien de ce qui venait de se passer avec le shérif Pauley ne se déroulait selon le plan prévu. « Vous ne voyez donc pas ? » demanda Physicker. Il avait pris une voix douce, raisonnable, il était bon à ce jeu-là. « Certaines personnes ignorantes et arriérées – il posa un regard froid sur le shérif Pauley – ne supportent pas l’idée d’un enfant noir qui recevrait la même éducation que leurs propres garçons et filles. À quoi bon aller à l’école, se disent-ils, si un Noir y a droit comme un Blanc ? Manquerait plus, après ça, qu’ils se mettent en tête de voter ou d’occuper une charge. »
La Peg n’y avait pas pensé. Ça ne lui était jamais venu à l’esprit. Elle essaya d’imaginer Mock Berry gouverneur, tâchant de donner des ordres à la milice. Pas un soldat dans tout l’Hio n’accepterait d’ordres d’un homme noir. Ce serait aussi contraire à la nature qu’un poisson sautant hors de la rivière pour se tuer un ours.
Mais la Peg n’allait pas abandonner la partie si facilement, uniquement parce que Physicker avait fait ressortir cet argument-là. « Arthur Stuart, c’est un bon p’tit, dit-elle. Il chercherait pas plusse à voter qu’moi.
— Je le sais, dit Physicker. Tout le conseil d’école le sait. Mais les gens de la forêt, eux, ne le savent pas. Ce sont eux qui entendront dire qu’il y a un petit Noir à l’école, et ils garderont leurs enfants à la maison. Et ici, nous payerons pour une école qui ne remplira pas sa fonction d’éduquer les citoyens de notre république. Nous demandons à Arthur Stuart de renoncer à une éducation qui de toute façon ne lui apportera rien, afin de permettre à d’autres d’en recevoir une qui leur fera beaucoup de bien ainsi qu’à la nation. »
C’avait l’air tellement logique. Après tout, Whitley Physicker était docteur, pas vrai ? Il était même allé à l’université de Philadelphie, il comprenait donc mieux les choses que la Peg n’y arriverait jamais. Pourquoi avait-elle cru possible, ne serait-ce qu’un instant, de contredire quelqu’un comme Physicker sans se mettre dans son tort ?
Pourtant, elle avait beau ne pas trouver d’argument à lui opposer, elle ne se départissait pas de l’impression viscérale qu’en disant oui à Whitley Physicker, elle poignardait le petit Arthur en plein cœur. Elle l’imaginait qui lui demandait : « Mouman, pourquoi donc j’peux pas aller à l’école comme tous mes amis ? » Toutes les belles paroles du docteur s’envolaient alors comme si elle ne les avait jamais entendues ; elle restait assise et répondait : « C’est par rapport que t’es noir, Arthur Stuart Guester. »
Whitley Physicker parut prendre son silence pour une reddition, ce qui était presque le cas. « Vous verrez, dit-il. Arthur ne se formalisera pas d’être privé d’école. Et puis tous les petits Blancs seront jaloux de lui : il sera dehors au soleil pendant qu’eux resteront enfermés dans une salle de classe. »