L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
— Vous n’insisterez jamais assez sur cette question du téléphone, monsieur. Vous pensez bien qu’un homme isolé ne va pas aller au tabac à côté pour nous appeler, surtout la nuit. Si la France avait un réseau téléphonique digne de sa mission spirituelle et de ses traditions humanitaires, ce serait un pas considérable dans la lutte contre l’isolement et la solitude. C’est tout ce que j’ai à dire.
— Je voudrais vous poser une question délicate. On peut se demander s’il n’y a pas dans votre démarche un certain côté paternaliste.
— Peut-être paternel. Pas paternaliste.
Et là il m’a étonné. Vraiment étonné de la part d’un homme de son âge et déjà si bien habillé. Il y eut dans ses yeux sombres un éclair qui ne les rendait pas plus clairs, au contraire, et c’est tout juste si je n’ai pas entendu un coup de tonnerre.
— De toute façon, cher monsieur, paternaliste ou pas, c’est quand même mieux que de rester tout seul dans son coin à bouffer de la merde.
Le journaliste était resté percuté. C’était un tantinet. J’appelle des tantinets ceux qui le sont un tantinet mais ne veulent pas l’être à part entière. Le gars a remercié et il est parti. Monsieur Salomon l’a accompagné à la porte avec sa grande courtoisie.
Je m’étais assis dans le fauteuil pour plus d’assurance.
— Alors, Jeannot, des problèmes ?
— C’est vous qui allez en avoir, monsieur Salomon. Vous allez canoter avec mademoiselle Cora.
— Quoi ?
— Elle a envie de canoter comme chez les Impressionnistes.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Elle vous aime et vous aussi. Assez de faire le con.
Jamais je ne lui avais parlé comme ça depuis que le monde existe.
— Mon petit Jean…
— C’est Marcel.
— Depuis quand ?
— Depuis que Jeannot Lapin est mort écrasé.
— Mon petit Jean, je ne te permets pas de me parler sur ce ton-là…
— Monsieur Salomon, j’ai déjà pas assez de courage pour vous oser, alors foutez-moi la paix et ne faites pas le con. Mademoiselle Cora vous aime.
— Elle vous l’a dit ?
— Non seulement elle me l’a dit, mais elle me l’a confirmé. Vous devriez vous marier et avoir une longue vie heureuse ensemble.
— C’est elle qui t’envoie ?
— Non. Elle a sa dignité.
Monsieur Salomon s’assit. Il s’est assis comme je ne l’ai encore jamais vu faire. Je peux même dire qu’il s’était assis alors qu’il était encore debout. Et quand il a atteint le fond du fauteuil, il s’est passé sur les yeux sa main manucurée. C’est Ariette du coiffeur en face qui le manucure.
— Ce n’est pas possible. Je ne peux pas lui pardonner.
— Elle vous a sauvé la vie.
Il a encore eu un éclair noir.
— Parce qu’elle ne m’a pas dénoncé ?
— Parfaitement, elle ne vous a pas dénoncé, il n’y a pas à chier. Elle vous savait pendant quatre ans dans cette cave aux Champs-Élysées comme Juif, elle ne vous a pas dénoncé par amour. Elle aurait pu vous dénoncer par amour pour le julot de la Gestapo avec qui elle vivait mais elle a préféré ne pas vous dénoncer par amour pour vous, monsieur Salomon.
Là, je l’avais écrasé.
— Oui, c’est une femme au grand cœur, murmura-t-il, mais il n’avait pas la voix de l’ironie.
— Et maintenant, elle veut canoter avec vous.
Il s’est révolté.
— Je n’irai pas.
— Monsieur Salomon, il ne faut pas vous priver pour le principe. C’est pas gentil. C’est pas gentil pour elle, pour vous, pour la vie et même pour le principe.
— Et qu’est-ce que c’est que cette idée de canoter, à son âge, enfin ? Elle va avoir soixante-six ans vendredi prochain.
— Soixante-quatre, je croyais.
— Elle ment. Elle essaye de gratter. Vendredi prochain, c’est son soixante-sixième anniversaire.
— Eh bien, allez la canoter, justement.
Il se tapotait le front. J’ai demandé :
— Est-ce que vous l’aimez encore, monsieur Salomon ? C’est pour savoir.
Il fit un geste de la main et puis la main revint sur son front.
Et il sourit.
— Ce n’est même plus une question d’amour, maintenant, dit-il. C’est beaucoup plus.
Je n’ai jamais su ce qu’il voulait dire. Chez un homme qui vivait avec ses timbres-poste depuis trente-cinq ans et qui collectionnait des cartes postales qui ne lui étaient même pas adressées, et qui se levait la nuit pour répondre à des S. O. S. des autres, il avait peut-être des besoins tellement grands et désespérés que je devais attendre d’avoir quatre-vingt-quatre ans pour le comprendre.
Il eut encore un geste fatigué de la main.
— J’irai canoter, dit-il.
Alors là, je n’ai pas pu me retenir. J’ai sauté et je l’ai embrassé. C’était quand même un sacré poids qui me tombait des épaules.
XXXVIII
J’ai voulu tout de suite courir chez mademoiselle Cora, pour la bonne nouvelle, mais il m’avait donné une course à faire. Un certain monsieur Alekian, qui était un habitué, n’avait plus téléphoné depuis quatre jours et ne répondait plus au téléphone. Il fallait voir s’il était encore là. Il y en a qui tombent, se cassent et ne peuvent plus se lever. Mais monsieur Alekian était tout ce qu’il y avait de plus là. Oui, il n’avait pas téléphoné. C’était parce qu’il n’était plus du tout angoissé, depuis quelques jours. Il m’a même ouvert lui-même. Il prenait des risques en marchant. Il ne voulait jamais dire son âge, il recevait mille deux cents francs par mois et il avait deux fois par semaine une assistance sociale. Il se caressait la moustache.
— Je vous remercie, mais je ne me suis jamais mieux senti.
C’était mauvais. Le soulagement, chez eux, il n’y a rien de pire, comme signe. Il fallait maintenant que quelqu’un vienne le voir matin et soir.
— À bientôt, à bientôt.
Il éprouva le besoin de me confier qu’il avait encore de la famille en Arménie soviétique.
— Des petits cousins.
— Ce serait gentil, monsieur Alekian, si vous pouviez me donner leur adresse. Pour les avertir. Je vais peut-être voyager là-bas cet été.
Il m’a regardé et il m’a souri. Merde. Il fallait toujours faire gaffe de ne pas éveiller leurs soupçons. Peut-être qu’il souriait pour autre chose. Jésus Marie pleine de grâce, comme on disait autrefois.
— Mais bien sûr…
Il trotta jusqu’à une commode et ouvrit un tiroir. C’était une enveloppe avec une adresse au dos.
— J’ai toujours voulu visiter l’Arménie, monsieur Alekian. Il paraît qu’ils ont encore le folklore, là-bas. Comme ça, je pourrai faire signe à vos petits cousins quand…
— Eh bien, je vous souhaite un bon voyage !
On s’est serré la main. Au moins maintenant on avait le nom d’une personne à prévenir, en cas de. J’ai dégringolé l’escalier, j’ai téléphoné du premier bistrot.
— C’est pour monsieur Alekian, rue de la Victoire. Il ne s’est jamais mieux senti, il est tout content, tout propre, tout prêt. Il s’agit seulement de passer matin et soir pour voir…