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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

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A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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— « … les syllogismes de l’idéologie individualiste », murmura-t-il, d’un trait, comme s’il achevait une pensée intérieure.

La voix était sans force, tout unie. Il parlait presque toujours par phrases brèves, sibyllines, qu’il semblait pousser devant lui, d’une haleine pauvre mais inépuisable. La façon dont il liait dans un seul souffle, en détachant néanmoins chacune des syllabes, une suite de mots glissants tels que « syllogismes de l’idéologie individualiste » rappelait la virtuosité d’un violoniste qui rassemble dans le même coup d’archet une cascade de doubles croches.

— « Le socialisme de classe n’est pas le socialisme », continua-t-il. « Renverser l’ordre des classes, c’est seulement substituer un mal à un autre, une oppression à une oppression. Toutes les classes actuelles souffrent. Le régime du profit, la tyrannie de la concurrence, l’individualisme exaspéré, assujettissent aussi le patronat. Seulement, il ne le comprend pas. » Par deux fois, il se toucha la poitrine en toussotant ; et il prononça, très vite : « Fondre largement, dans une société sans classes, par une nouvelle organisation du travail, tous les éléments sains, indistinctement : voilà ce qu’il faut, petite fille… »

Puis il se remit à écrire.

Le nom de Meynestrel était lié aux débuts de l’aviation. À la fois pilote et ingénieur-mécanicien, il était de ceux auxquels la S. A. S. avait fait appel lors de la création de l’usine de Zurich ; et plusieurs dispositifs, encore en usage, portaient son nom. À cette époque ses essais successifs pour survoler les Alpes l’avaient signalé à l’attention du grand public. Mais, blessé à la jambe dans l’accident qui lui avait fait manquer son raid de Zurich-Turin (et où peu s’en était fallu qu’il ne trouvât la mort), il avait renoncé au pilotage. Puis, à la suite des grèves de la S. A. S., au cours desquelles il avait délibérément déserté son bureau de technicien pour prendre part au mouvement ouvrier, il avait brusquement quitté la Suisse. Qu’était-il devenu ? Était-ce en Europe orientale qu’il avait passé ces années d’absence ? Il était très au courant des questions russes, et il avait eu plusieurs fois l’occasion de montrer qu’il se débrouillait assez bien parmi les dialectes slaves ; mais il connaissait aussi les choses d’Asie Mineure et d’Espagne. Il avait eu certainement des rapports personnels avec la plupart des personnages influents du mondé révolutionnaire d’Europe ; il était même en correspondance suivie avec nombre d’entre eux ; mais, dans quelles circonstances, dans quel dessein, les avait-il approchés ? Il parlait d’eux avec un mélange déroutant de précision et de vague, toujours à propos d’autre chose, pour apporter un supplément d’information dans un débat d’ordre général ; et lorsqu’il citait un mot typique qu’il semblait avoir entendu, un événement dont il semblait avoir été témoin, jamais il ne se donnait la peine d’expliquer la part qu’il avait prise à l’affaire. Ses allusions étaient toujours incidentes ; le ton, lorsqu’il s’agissait de faits, de doctrines, d’individus, était sérieux et documenté ; mais évasif jusqu’à la blague, dès qu’il s’agissait de lui.

Et, pourtant, il donnait l’impression de s’être toujours trouvé présent là où il s’était passé quelque chose ; ou, du moins, de savoir mieux que personne ce qui s’était réellement passé tel jour, à tel endroit ; et d’avoir, sur l’événement, une vue particulière qui lui permettait d’en tirer des déductions inattendues et irréfutables.

Pourquoi était-il venu à Genève ? « Pour être tranquille », avait-il dit, un jour. Pendant les premiers mois, il avait vécu en sauvage, fuyant les réfugiés autant que les membres du Parti suisse, passant ses journées dans les bibliothèques, avec Alfreda, à lire, à annoter les œuvres des doctrinaires de la Révolution ; sans, autre but, semblait-il, que de parfaire sa culture politique.

Puis, un jour, Richardley, un jeune militant genevois, avait réussi à l’amener au Local, où se réunissait chaque soir un groupe assez disparate de révolutionnaires suisses et étrangers. Ce milieu lui avait-il été sympathique ? Il n’y avait pas ouvert la bouche ; mais il y était revenu, de lui-même, le lendemain. Et très vite, sa forte personnalité s’était imposée. Dans ce groupement de théoriciens momentanément condamnés à l’inaction, au bavardage, la vigueur de cet esprit critique, cette compétence jamais en défaut et qui semblait le fruit de l’expérience plutôt que celui de la lecture ou de la compilation, cet instinct qui ramenait toutes les questions sur le plan du concret et qui tendait toujours à assigner des buts pratiques à la pensée révolutionnaire, cet art qu’il avait, dans les problèmes sociaux les plus enchevêtrés, de dégager aussitôt l’essentiel et de le résumer en quelques formules frappantes — lui avaient assuré, sur tous, un ascendant exceptionnel. En quelques mois, il était devenu le centre, l’animateur, de ce groupement ; certains eussent dit « le chef ». Il y venait quotidiennement, sans que s’éclaircît le mystère dont il s’entourait ; mystère d’un homme qui veut, prendre du recul, qui se réserve, qui « se prépare ».

— « Viens par ici », dit Alfreda en faisant, entrer Jacques dans la cuisine. « Il travaille. »

Jacques s’épongeait le front.

— « Si ça te tente ? » proposa-t-elle, en montrant la carafe sous le filet d’eau de l’évier.

— « Je crois bien ! »

Le verre qu’elle emplit se couvrit aussitôt de buée. Elle se tenait devant lui, la carafe à la main, dans cette attitude humble et serviable qui lui était habituelle. Son visage mat, à peine poudré, son nez camus, sa bouche d’enfant qui se gonflait comme une fraise mûre lorsqu’elle joignait les lèvres, ses yeux légèrement fendus vers les tempes, et cette frange noire, raide, lustrée, qui lui mangeait le front jusqu’aux sourcils, la faisaient ressembler à une poupée japonaise, fabriquée en Europe. « Peut-être aussi à cause de son kimono bleu », songea-t-il. Alors, tout en buvant, la question de Pat’ lui revint en mémoire : « Est-ce que tu crois qu’Alfreda est contente, avec son Pilote ? » Il dut s’avouer qu’il ne la connaissait guère, bien qu’elle assistât toujours à ses conversations avec Meynestrel. Il avait pris l’habitude de la considérer, moins comme un être vivant, que comme un accessoire domestique — plus exactement, comme un fragment de Meynestrel. Il s’avisa, pour la première fois, de la gêne légère qu’il éprouvait quand il se trouvait seul avec Alfreda.

— « Encore un ? »

— « Volontiers. »

Son chocolat lui avait donné soif. Il réfléchit qu’il n’avait pas déjeuné et qu’il avait une alimentation absurde. Puis, brusquement, une idée saugrenue lui passa par la tête : « Ai-je seulement éteint ma lampe à alcool ? ». Il fit appel à sa mémoire. Mais ses souvenirs restaient incertains.

La voix du Pilote retentit à travers la cloison :

— « Freda ! »

— « Oui… »

Elle sourit et regarda Jacques avec un clin d’œil amusé, complice, qui semblait dire : « Quel grand enfant capricieux j’ai là ! »

— « Viens », dit-elle.

Meynestrel s’était levé. Il se tenait, à contre-jour, devant la fenêtre dont il venait d’entrouvrir les persiennes. Un rayon de soleil entrait dans la chambre, éclairait le grand lit bas, les murs nus, la table où rien ne traînait que le stylo et quelques feuillets rassemblés.

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