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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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Du coup, je fus saisi d’inquiétude. Ce serait ennuyeux si je me réveillais aujourd’hui à Quimper ou à Barcelone. Et d’abord, et mon pognon ?

Saisi d’angoisse, je sautai du lit et courus en titubant vers mes frusques. J’étais aérien, je marchais dans un rêve. Allons, tout allait bien. Mon flouss était là et mon Colt aussi.

Le mouvement brusque que je fis réveilla la gosse qui soupira et s’étira. Elle était strictement nue, dans le pieu. Un de ses seins, à peine taché de rose comme un nichon de pucelle, sortit des draps. Vingt dieux ! j’en restais pantois ! Ce que cette fille était belle, c’était rien de le dire. Elle avait un visage de madone italienne, sorti tout entier d’un Botticelli. C’était une môme qui n’avait pas plus de vingt ans. Et même moins, certainement.

Elle ouvrit un œil, le posa sur moi et me considéra sans étonnement.

— Déjà levé ? dit-elle.

Je devais avoir une drôle de touche, debout en liquette au milieu de la chambre, avec mon fendant à la main, car elle se mit à rire.

— Tu es beau, dit-elle.

J’eus honte et j’enfilai mon froc.

— Qu’est-ce que je fais ici ? grommelai-je. Et d’abord, où suis-je ?

Elle rit de plus belle.

— Tu ne t’en souviens pas ? Qu’est-ce que tu tenais aussi, hier soir. Tu es chez toi, ici, dans un hôtel voisin du parc zoologique.

— Ah bon ! fis-je en me grattant la tête.

— J’espère que tu te souviens quand même de moi ? dit-elle.

— Euh…

— On n’aurait pas dit, hier soir, que tu étais si saoul que ça. Tu te tenais droit comme un i.

Ça ne m’étonne pas, je suis comme les Anglais, plus je suis saoul plus je suis raide. Mais par exemple, j’aurais bien aimé savoir qui était cette fille et comment elle se trouvait là. Je ne me souvenais pas du tout d’avoir emballé une poupée.

— Viens, dit-elle en me tendant les bras.

J’obéis et je m’assis au bord du lit. D’ailleurs, j’aimais mieux être assis. Debout, j’avais des vertiges.

Je me penchai sur elle et je pris ses lèvres, goulûment. Je sentis grandir en moi un désir délicieux. Je passai doucement ma main sur sa poitrine. Ses seins étaient fermes comme du marbre.

— Où nous sommes-nous rencontrés ? demandai-je.

— Au Bar Marseillais, vers les onze heures. C’est à deux pas d’ici.

— Et je t’ai fait la cour ?

— La preuve. Est-ce que tu t’imagines que je couche avec un homme d’autorité.

— Non, bien sûr, répondis-je, gêné. Et après, je… j’ai été sage ?

— Oh ! non, sourit-elle, en passant sa main dans mes cheveux. Pas sage du tout. Tu paraissais même en pleine forme.

Ça, c’était plus extraordinaire, parce que moi, quand je suis noir, pour me faire faire l’amour, c’est macache. Je tombe sur le plumard et je ronfle tout de suite. Même en me forçant, je n’y parviens pas.

— Enfin, dis-je en me relevant, n’en parlons plus. Je n’ai pas raconté trop de bêtises ?

— Non, tu paraissais tout triste. Tu parlais tout le temps d’un certain Jimmy. Tu disais qu’il était mort et que tu ne savais même pas où il était enterré.

— Nous étions seuls ?

— Oui, tous les clients étaient déjà partis. Il a fallu que le patron nous mette à la porte.

— C’est du joli, grommelai-je.

— Oh ! c’est ma faute aussi. C’est moi qui ai commencé à te dire aussi que j’étais seule au monde, que j’avais perdu mes parents dans un bombardement, enfin tous mes malheurs.

— Et qu’est-ce que tu fabriques, dans la vie ?

— Rien, répondit-elle. Je ne sais rien faire. Mes parents étaient aisés, on ne m’a rien appris. Quand je me suis trouvée seule, j’ai eu un ami, pendant un an. C’était le premier. Puis il m’a plaquée, c’était un homme marié. Sans doute qu’il en a eu assez. Je vis encore sur la somme qu’il m’a laissée en partant. Depuis, je n’ai plus connu personne. Tu es mon deuxième amant. Je ne sais pas comment ça s’est fait. Sans doute que j’avais bu pas mal, moi aussi. Il y a des hommes qui m’ont fait la cour pendant des mois, sans aucun résultat, toi tu es arrivé, et dès le premier soir… Il faut dire aussi que tu me plaisais beaucoup plus que les autres.

Elle prit ma main et la serra.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Oh ! je trafique un peu. J’ai quelques débouchés dans le marché noir. ?

— C’est intéressant, ça. Tu ne pourrais pas m’en faire faire un peu ? Parce que mes ressources, tu sais, commencent à s’éclaircir. Et je ne sais que faire. J’envisageais presque de partir travailler en Allemagne. Je ne veux pas faire le trottoir, ajouta-t-elle avec force.

— On essaiera de te trouver quelque chose, dis-je vaguement. Mais comment diable t’appelles-tu ? Ça aussi, je l’ai oublié.

Elle eut une moue.

— Claudine.

Je regardai ma montre.

— Bon, dis-je, ce n’est pas tout ça, il est plus de neuf heures. Or, à dix heures précises, faut que je sois à un rendez-vous très important. Il faut me dépêcher.

— Avec une femme ?

— Pas question de femmes dans mes histoires, répondis-je maladroitement. D’ailleurs, je n’ai pas le temps de m’occuper d’elles.

— Même de moi ?

— Toi, ce n’est pas pareil, dis-je, pour rattraper ma gaffe.

Elle me tendit ses lèvres et je l’embrassai à nouveau. Seulement, cette fois, le baiser se prolongea. Il se prolongea si bien que je perdis toute retenue. Brutalement, je rejetai les draps et son corps entier m’apparut, tiède et lisse. Je laissai mon regard errer sur elle. Je me grisais de ce désir. C’est la poupée elle-même qui passa son bras autour de mon cou et m’attira sur le lit. Elle fut à moi tout de suite. Elle se donnait avec à la fois une fougue sauvage et des gestes de pudeur. On aurait dit une jeune fille. C’était la première fois que je rencontrais une femme comme ça. Des pucelles, c’est bien simple, je n’en avais jamais eu, et celle-là on aurait dit qu’elle l’était, sans blague. Et, comme je ne me souvenais pas du tout de ce qu’il s’était passé la veille, cette étreinte eut en outre le charme de la nouveauté.

Je m’arrachai brusquement à ses bras lorsque je m’aperçus, à ma montre-bracelet, qu’il était déjà dix heures moins le quart. Elle resta immobile, dans la pose alanguie et voluptueuse de l’amour. Elle me regardait avec tendresse. C’est vrai qu’elle avait de quoi être reconnaissante, c’est un petit jeu que je ne pratique pas mal et je lui avais donné plus de bonheur qu’elle n’en avait demandé.

— Ce n’est pas tout ça, dis-je, en repassant mes frusques, c’est le moment de faire fissa.

Je passai dans la salle de bains, fis une toilette sommaire, et me rinçai la bouche avec une giclée de cognac que j’avais dû faire monter la veille, puisque la bouteille se trouvait là.

— Je te reverrai ? demanda-t-elle timidement lorsque je revins dans la chambre. J’aimerais tant !

Ce sont des mots qui font toujours plaisir aux hommes.

— C’est vrai ? fis-je.

— Bien sûr.

— Alors reste ici, fais la grasse matinée, je vais te faire monter quelque chose qui ressemble autant que possible à un petit-déjeuner. Je te téléphonerai vers midi pour te fixer rendez-vous, car je ne sais pas trop où je vais ni à quelle heure je serai libre.

« Si tant est que je sois libre », avais-je envie d’ajouter. Et je me disais aussi que j’étais encore parti pour faire une bêtise en embringuant cette fille dans un pareil turbin. J’allais, je le savais bien, entreprendre un métier qui ne favorise pas précisément la vie conjugale, ni la culture de la petite fleur bleue. Je m’apprêtais à plonger dans un monde clandestin dans lequel la première qualité est le mutisme et où la vie d’un homme ne vaut pas pipette. En fait, j’y étais déjà plongé, mais je n’étais encore qu’à la porte. Je sentais qu’à côté de ce que j’allais voir, ce que je venais de traverser c’était de la peau de lapin.

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