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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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Tout de même, réflexion faite, ça m’ennuyait un peu que les gens du bistrot me prennent pour un de ces mouchards, c’était une question de dignité. Alors, en passant, j’ouvris la porte et, sans entrer, je clignai de l’œil à la patronne.

— Vous savez, le type de la Gestapo, au-dessus ?

— Oui, eh bien ? répondit-elle, étourdiment.

Je fis, du plat de la main, le geste d’un couperet tranchant une tête :

— Kaputt, dis-je.

Et je refermai la porte.

Les gars du bar semblaient assommés…

Chapitre 15

Je résolus de me coucher assez tard, malgré ma fatigue, afin de diminuer les chances que pouvaient avoir les Frizous de me piquer au cours d’une rafle dans les hôtels. D’ailleurs, bourrés comme ils l’étaient, les hôtels, fallait en faire cinquante avant de découvrir un gîte. C’est marrant et paradoxal, à un moment où il n’était ni commode ni prudent de voyager, à tous les points de vue, tant à cause des rafles que des bombardements ou des sabotages, on n’avait jamais vu autant de monde en balade. Dans les grandes villes comme Lyon, Marseille et Bordeaux, pour se pieuter, ne fût-ce qu’une nuit, c’était un problème.

Je me mis donc à errer de turne en turne et, naturellement, de bistrot en bistrot. Je poussai la porte des bars, je me cognais un glass ou deux et j’en profitais pour m’enquérir d’un coin possible. Mordefroy, il aurait quand même dû penser à ça. Il devait bien avoir une planque quelque part, sans blague, un coin où ses agents pouvaient crécher tranquillement, en attendant que ça se tasse, lorsqu’ils avaient fait un coup. Mais sans doute qu’il ne voulait pas m’y conduire tout de suite. Il devait être méfiant, ce mec-là, c’est pas croyable. C’est vrai qu’on ne pouvait pas lui reprocher la prudence. C’est une des premières qualités de l’agent secret. Mais comme le lendemain il devait me conduire au grand patron, je ne saisissais pas très bien pourquoi il se serait méfié de moi, je pense seulement qu’il m’avait cru assez dégourdi pour trouver tout seul une carrée.

Finalement j’en avais quand même ma claque, d’errer dans cette nuit sale. Un intense brouillard pesait sur Lyon. À cette heure-ci, les rues étaient désertes. Pas besoin de couvre-feu, ici, le Lyonnais est rarement noctambule. Je voyais les avenues s’étendre à perte de vue, à travers un brouillard léger, bordées de maisons noires et silencieuses. De loin en loin, on distinguait la pâle lumière bleue d’un bec de gaz en deuil. Et cette odeur de froid, de misère et de faim. C’était décourageant en diable. Il n’y avait de tiédeur que dans les bars. Et encore, quand j’entrais, tout le monde se taisait, selon l’habitude, et me regardait d’un air hostile.

Ce que j’ai pu marcher, cette nuit-là, à la rencontre du sommeil, dans ces quartiers mornes ! Je me grouillais pourtant, je marchais vite, les mains aux poches et la cigarette aux lèvres, dégoûté.

Il me semblait que si je parvenais à trouver une chambre avec du papier un peu gai et un éclairage cru, ils s’effaceraient, ces spectres qui marchaient à mon côté dans la nuit. Ils faisaient une ronde autour de moi, parfois je les voyais accrochés aux arbres, maigres comme des pendus ou étalés dans le ruisseau, pareils à leurs propres cadavres. Les yeux révulsés de Jimmy, la bouche hurlante d’Hermine et la plaie à la tête, l’épouvantable plaie de Riton.

Je passais ma main sur mon front, ils s’en allaient et revenaient tout de suite. C’étaient des fantômes indiscrets, collants. Je me demandais si je n’avais pas la fièvre, si j’étais malade ou alors quoi. C’était un véritable cauchemar que je vivais là tout éveillé. C’est vrai qu’il y a de quoi, ces abominables rues de Lyon, la nuit, sous l’Occupation, justifient tout. C’est impossible d’y vivre. Il faudrait être absolument dénué de tout sens critique et même du sens le plus élémentaire du bonheur. Qu’on me propose la plus belle fille du monde et la fortune de l’Aga Khan pour vivre dans ce coin, je refuse.

J’aurais mieux fait de me barrer dans le Midi, comme je le désirais d’abord. Faut toujours suivre sa première idée, c’est toujours la meilleure.

Je poussai donc la porte d’un nouveau bar goût américain, c’est-à-dire agrémenté d’un luxe à l’usage des B.O.F. et des truands enrichis. Et à partir de ce moment je ne me souviens de rien. D’ailleurs, il y avait déjà un bout de temps que je m’étais égaré dans ce fichu quartier. Toutes les rues se ressemblent, elles sont aussi minables les unes que les autres et le noir abyssal de l’Occupation ne contribuait certes pas à leur donner quelque gaieté.

Bref, à partir de cet instant je sombrai dans le néant.

J’en sortis lorsqu’un rayon de soleil vint me chatouiller les paupières. J’ouvris les yeux et les refermai aussitôt. J’avais un tel mal au crâne que j’en conclus qu’il avait dû m’arriver quelque salade. Quelqu’un avait dû me filer un coup de matraque derrière la tête. Mais où et quand ? Mystère ! Je me souvenais vaguement d’une bouteille qui s’écrase sur une nuque mais c’est tout. J’essayai à nouveau de rouvrir les yeux mais j’avais le soleil en pleine figure et cet éblouissement ne faisait qu’augmenter ma douleur. Je n’insistai pas. D’ailleurs, était-ce bien le soleil ? On aurait dit un projecteur. C’était sans doute un projecteur. On avait dû m’arrêter, me questionner avec ce projecteur dans la figure, comme de coutume, et me passer tellement à tabac que je m’étais évanoui. D’ailleurs, je ne souffrais pas seulement de la tête, j’éprouvais des douleurs dans tout le corps. Ça ne faisait plus aucun doute. J’étais emballé. Mais par qui ? Les Français ou les Boches ?

Peu à peu, cependant, j’émergeais de ma léthargie. Je tournai un peu la tête de côté afin d’essayer d’apercevoir un de mes bourreaux et de savoir ainsi à quoi m’en tenir sur leur pedigree. Ce qui m’étonnait aussi, c’était le silence, un silence pesant.

Je tournai donc la tête et écartai légèrement les paupières. Je vis alors quelque chose qui me fit ouvrir les châsses toutes grandes et en vitesse. Une superbe crinière blonde.

Du coup, je fis un bond sur place, écartai les draps et me frottai les yeux. Je m’assis enfin sur le lit, car j’étais dans un lit, et considérai avec stupéfaction la poupée qui dormait près de moi et me tournait le dos.

Ça alors ! qu’est-ce que je foutais là, moi, dans cette chambre inconnue, avec une môme plus inconnue encore ? Je me rendis compte alors, en voulant avaler ma salive, que j’avais une de ces gueules de bois qui n’aurait pas tenu dans le casque d’un pompier. Parbleu ! j’avais dû faire la veille, sous l’emprise de ce cafard prodigieux dont je me souvenais encore, une faridon gratinée. Pourvu, bon sang ! que je n’aie pas trop bavardé ! Mais si j’avais trop parlé, je ne serais pas là, j’y pensai tout de suite. Mais comment diable étais-je venu ici ? Je me souvenais d’être entré dans ce bar et après plus rien, zéro, le néant. C’est ça qui m’avait fait penser au coup de matraque. Seulement la matraque c’était l’alcool.

Enfin, valait mieux que ça se soit passé comme ça, pas vrai ? Seulement, maintenant, qu’est-ce que c’était que cette gonzesse et qu’est-ce que je foutais dans son plumard. Pourvu que je sois encore à Lyon ! Parce que moi, c’est marrant, quand je suis saoul je voyage. Un jour je me suis réveillé dans un square, sur un banc. Quand j’ai demandé à un passant le prochain métro, il s’est mis à rire et m’a annoncé que j’étais à Rouen. Quant à savoir pourquoi et comment j’étais venu à Rouen, c’est un mystère qui n’a jamais été élucidé.

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