Dominium Mundi. Livre I
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #1
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-10-90648-12-8
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre I». Краткое содержание книги:
Le duc de Normandie s’était rassis dans son trône de chêne et paraissait encore bouillir intérieurement. Lui et Godefroy ne se quittaient pas des yeux, mais le retour de Pierre l’Ermite dans la conversation les obligea à cesser leur empoignade. Le prêtre reprit la parole sur un ton ostensiblement radouci.
« Je pense que Robert de Montgomery n’a accusé personne, cher Godefroy. Néanmoins, compte tenu de l’immense – et juste – estime que vous portent les soldats de toutes les troupes, il serait préférable que vous ne vous désolidarisiez point des positions du Conseil. »
Si la colère rongeait toujours le sens diplomatique de Godefroy, la faible proportion des modérés au sein du Conseil le fit réfléchir. Ici, seuls lui-même et Hugues de Vermandois, le commandant de bord, avaient toujours ouvertement affiché leurs opinions. Bohémond avait certes rejoint leurs rangs, mais depuis trop peu de temps. Il était encore difficile de prévoir la position qu’il adopterait selon les circonstances. Quant au légat, Adhémar de Monteil, c’était un simple opportuniste sans talent ni courage. Il se rallierait toujours au camp le plus fort. En l’occurrence, celui des ultras. Son ancienne amitié avec la famille d’Hugues de Vermandois ne pèserait pas lourd dans la balance si une crise survenait. Jouer l’affrontement était donc pour le moment fortement prématuré, il fallait accepter le statu quo qu’offrait Pierre l’Ermite.
« Cela va de soi, cher Pierre. Ne vous méprenez pas sur mon attitude. Il n’est pas question que je mette en doute les positions officielles du conseil, ici ou ailleurs. Je vous prie de bien vouloir excuser mon mouvement d’humeur.
— C’est déjà oublié, fit l’Ermite avec un geste désinvolte de la main. Cette affaire Mennecy n’a été qu’un accident, certes malheureux, mais qui n’en est pas moins fortuit. C’est, et cela restera, la conclusion de l’enquête officielle. »
Tel un grand oiseau paresseux, je planais lentement au-dessus des champs de données du Nod2 qui scintillaient au rythme des ondulations irisées des transferts d’informations. De temps à autre, un point de lumière éclatait fugacement au sommet d’un des brins de données, signalant l’accès à ces registres par un opérateur extérieur. Une vague pulsante se transmettait alors aux brins voisins, qui venait troubler un instant les ondoiements fluorescents des transferts d’information. Par moments, cette métaphore informatique pouvait réellement produire l’impression de se trouver devant un champ de blé battu par le vent. À ceci près que ces épis-là émettaient une douce lueur multicolore et que le ciel n’était pas bleu, mais composé des structures sans fin des différents niveaux hiérarchiques du Nod2. Je me trouvais dans l’espace cybernétique du bioStruct du Saint-Michel : l’Infocosme.
Ma tâche consistait à surveiller en permanence les données thermiques répercutées par les senseurs du Nod2 pour tous les ponts des niveaux G à L. Même si la masse d’informations qui transitait ici était considérable, la représentation par surface de brins de données permettait à un opérateur de se charger seul de cette tâche. En planant lentement, il me suffisait de me laisser dériver au gré des pseudo-vents qui soufflaient entre les champs de données pour embrasser d’un coup d’œil tous les transferts d’informations de mon secteur. La plupart du temps, je volais à plat ventre, comme si je flottais à la surface d’une piscine, parce que c’était la position que j’adoptais instinctivement. J’aurais pu tout aussi bien me laisser dériver en position verticale, cela n’aurait rien changé. Ici, les notions de haut et de bas n’avaient plus cours.
Lorsque je me trouvais dans le bioStruct, j’étais heureux. Je parvenais enfin à oublier pendant quelques heures mes angoisses et mes problèmes. Ici, nul militaire borné, nul cadre imbu de sa personne, nul milicien en quête d’une brimade à infliger ne pouvait m’atteindre. Cette croisade ne me concernait pas, mais au cœur de cet espace abstrait, je me surprenais parfois à penser, avec une pointe de honte, que j’aurais loupé quelque chose si j’avais déserté.
Contempler les champs de données du Nod2 me détendait aussi sûrement que les belles campagnes des gorges de la Seine près desquelles j’étais né, et me permettait de trouver quelques instants de sérénité dans la vie tissée d’injustices que tous les inermes subissaient sur le Saint-Michel. L’univers du bioStruct était d’une pureté absolue, exempt des vices et des absurdités qui constellaient celui des humains.
Lors de journées de faible activité, je pouvais m’autoriser quelques errances hors de ma zone de travail. Je me laissais alors dériver entre les plans, passant par des endroits aux perspectives irréelles formées de dizaines de champs de données se croisant dans d’impossibles géométries, ou remontais le long des arbres hiérarchiques semblables à d’immenses palétuviers dont les racines et les branches s’enfonçaient profondément dans la trame de l’Infocosme du Nod2. Parfois même, je me rapprochais dangereusement des zones interdites de données classifiées, protégées par un grillage noir menaçant aux mailles serrées, douloureux au moindre contact pour un pupitreur non autorisé, et létal en cas de franchissement.
Depuis quelques heures, aucune anomalie n’avait été signalée sur mon secteur, et les brins de données qui défilaient sous mes yeux avec lenteur produisaient sur mon esprit l’effet apaisant que j’appréciais tant. Un simple mouvement du pied ou de la main me permettait de changer d’orientation ou de vélocité et, en cas de besoin, je pouvais me propulser dans le secteur d’un collègue en imprimant un mouvement spécifique des jambes qui me projetait à grande vitesse dans une direction. Mon voisin direct était Pascal. Il était en charge des niveaux M à R et planait lui aussi au-dessus de gigantesques surfaces courbes sur lesquelles s’alignaient des dizaines de milliers de brins.
Je volai jusqu’au champ du Niveau L puis stabilisai mon mouvement pour rester en place. D’ici, j’entrevoyais le secteur de Pascal. Au cas où il dériverait dans ma direction, je décidai de patienter quelques instants à cet endroit. Laissant errer mon regard sur les brins environnants, je ne décelai pas la moindre étincelle de lumière caractéristique signalant une anomalie thermique repérée par le Nod2. Pas de problème en vue, donc. Au bout de quelques minutes, je remarquai enfin mon ami et lui fis un petit signe. Celui-ci m’avisa à son tour et donna un infime coup de pied afin de se porter vers moi.
Lorsque les pupitreurs étaient intégrés à l’Infocosme, ils apparaissaient sous une forme humanoïde stylisée : de simples pantins gris filiformes dotés de longs membres tubulaires. Seuls les symboles animés flottant sur les torses permettaient de reconnaître qui se trouvait derrière telle ou telle marionnette virtuelle. Chaque pupitreur était autorisé à se choisir lui-même ce symbole, même chez les inermes. Minuscule faveur faite aux libertés individuelles dans le monde régenté et sur-organisé des bioStructs.
Personnellement, je m’étais choisi un néflier. J’avais toujours aimé la symbolique de cet arbre qui en hiver, alors que tous les autres n’en donnent plus depuis belle lurette, continue à produire des fruits. Les anciens disaient même qu’ils étaient meilleurs si une gelée était passée dessus. Celui de Pascal représentait une jeune fille pré-pubère contorsionnée dans une pose lascive, un énorme flingue chromé à la main, héroïne de Hey, Guenièvre !, une vieille série pour ados redevenue branchée ces derniers temps.
« Aujourd’hui, c’est morne plaine, me lança Pascal. Rien de marrant dans mon secteur, pas même une petite fuite de vapeur. »