Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Bangui n'avait rien d'une ville. C'était plutôt un long village, composé de bric et de broc. Les maisons étaient en torchis, recouvertes de tôle ondulée. La route était en terre battue et d'innombrables passants longeaient cette piste écarlate. Sous le ciel lubrifié, je saisis la dualité des couleurs africaines: le noir et le rouge. La Chair et la Terre. Les pluies de l'aube avaient gorgé le sol et la piste était creusée de flaques étincelantes. Les hommes portaient des chemisettes et des sandales, en toute élégance. Ils marchaient d'un pas nonchalant, vaillants dans la chaleur naissante. Mais surtout, il y avait les femmes. De longues tiges dressées, cambrées, belles à vénérer, qui portaient leurs ballots sur la tête, comme les fleurs leurs pétales. Leur cou ressemblait à un collier de grâce, leur visage respirait la douceur et la fermeté, et leurs longs pieds nus, sombres sur le dessus, clairs sous le dessous, étaient d'une sensualité à vous briser les sens. Sous ce ciel d'apocalypse, ces fines et farouches silhouettes composaient le plus beau spectacle que j'aie jamais contemplé.
«Sicamine, beaucoup d'argent!» plaisanta mon guide au côté du chauffeur. Il frottait son index contre son pouce. Je souris et acquiesçai. Nous étions arrivés devant un Novotel. Une bâtisse au crépi grisâtre, arborant des balcons de bois, surplombée par d'immenses arbres. Je payai le jeune Noir en francs français et pénétrai dans l'hôtel. Je réglai une nuit d'avance et changeai cinq mille francs français en francs CFA – de quoi organiser mon expédition en forêt. On me conduisit à ma chambre, située au rez-de-chaussée, le long d'un grand patio intérieur où se découpait une piscine, parmi des jardins exotiques. Je haussai les épaules. En cette saison des pluies, le carré d'eau turquoise ressemblait au bassin de Gribouille.
Ma chambre était convenable: spacieuse et claire. La décoration était anonyme, mais ses couleurs – brun, ocre, blanc – me semblaient, je ne sais pourquoi, caractéristiques de l'Afrique. La climatisation ronronnait. Je pris une douche et me changeai. Je décidai d'attaquer l'enquête. Je fouillai dans les tiroirs du bureau et découvris un annuaire de la RCA – un fascicule d'une trentaine de pages. Je composai le numéro du siège de la Sicamine.
Je parlai à un certain Jean-Claude Bonafé, directeur exécutif. Je lui expliquai que j'étais journaliste, que je projetais de réaliser un reportage sur les Pygmées. Or, j'avais noté que certaines de ses exploitations se trouvaient sur le territoire des Pygmées Akas. Pouvait-il m'aider à me rendre là-bas? En Afrique, la solidarité entre Blancs est une valeur sûre. Bonafé me proposa aussitôt de me prêter une voiture jusqu'à la lisière de la forêt et de déléguer un guide de sa connaissance. Mais il m'avertit également: il était impératif de contourner les sites de la Sicamine. Son directeur général, Otto Kiefer, vivait sur place et c'était un «type pas commode…» En conclusion, il précisa sur un ton de confidence: «D'ailleurs, si Kiefer apprenait que je vous ai aidé, j'aurais de sacrés ennuis…»
Bonafé m'invita ensuite à passer à son bureau, dans la matinée, pour mettre au point ces préparatifs. J'acceptai et raccrochai. Je passai d'autres coups de téléphone, parmi la communauté française de Bangui. Nous étions samedi, mais tout le monde semblait travailler ce jour-là. Je parlai à des directeurs de mine, des responsables de scierie, des hommes de l'ambassade de France. Tous ces Français déracinés, usés, vidés par les tropiques, semblaient heureux de parler avec moi. En orientant mes questions, je pus me faire une idée précise de la situation et dresser un portrait complet d'Otto Kiefer.
Le Tchèque dirigeait quatre mines, disséminées dans l'extrême-sud de la RCA – là où commence le «grand vert», l'immense forêt équatoriale qui s'étend vers le Congo, le Zaïre, le Gabon. Il travaillait maintenant pour l'Etat centrafricain. Malheureusement, de l'avis de tous, les filons étaient taris. La RCA ne produisait plus de diamants de grande qualité, mais on continuait à creuser – pour la forme. Personnellement, bien sûr, j'avais une autre idée sur l'absence des pierres de valeur.
Tous mes interlocuteurs, sans exception, me confirmèrent la violence, la cruauté de Kiefer. Aujourd'hui, il était vieux – la soixantaine – mais plus dangereux que jamais. Il s'était installé en forêt profonde, pour mieux surveiller ses hommes. Personne ne soupçonnait que Kiefer était le numéro un des trafiquants. S'il demeurait dans les ténèbres végétales, c'était pour mieux manœuvrer, détourner les pierres brutes et les envoyer au camarade Böhm – par voie de cigognes.
Je résolus de surprendre Kiefer au fond de la forêt, de l'affronter ou de le suivre – selon les circonstances – jusqu'à ce qu'il parte en quête des cigognes. Bien que Böhm soit mort, j'étais certain que le Tchèque n'abandonnerait pas le système des courriers. Les cigognes n'étaient pas encore parvenues au Centrafrique. Je disposais donc d'environ huit jours pour cueillir Kiefer au cœur des mines. Il était onze heures. J'enfilai ma saharienne et partis à la rencontre de Bonafé.
30
Le siège social de la Sicamine était situé au sud de la ville. Le trajet en taxi dura environ quinze minutes, le long d'avenues rougeâtres qui s'étendaient à l'ombre d'arbres géants. A Bangui, en pleine rue, on pouvait découvrir de véritables tronçons de forêt, creusés d'ornières immenses et sanglantes, ou encore des bâtiments en ruine, dévorés par la végétation, comme martelés par un troupeau d'éléphants.
Les bureaux étaient installés dans une sorte de ranch en bois, devant lequel étaient stationnés des 4x4 mouchetés de latérite – la terre africaine. J'annonçai ma présence au bureau d'accueil. Une large femme se décida à m'escorter le long d'un deck mal équarri. Je suivis son déhanchement souple.
Jean-Claude Bonafé était un petit Blanc bien en chair, la cinquantaine dégarnie. Il portait une chemise bleu ciel et un pantalon de toile écrue. A priori, rien ne le distinguait d'un autre chef d'entreprise français. Rien, sinon une lueur d'intense folie dans le regard. L'homme semblait ravagé de l'intérieur, dévoré par une tourmente, pleine d'éclats de rire et d'idées douloureuses. Ses yeux brillaient comme des vitres et ses dents, longues et biseautées, reposaient sur sa lèvre inférieure, dans un sourire perpétuel. L'homme, face aux tropiques, ne s'avouait pas vaincu. Il luttait contre la déliquescence tropicale, à coups de détails, de petites touches précieuses, de parfum parisien.
– Je suis véritablement enchanté de vous connaître, attaqua-t-il. J'ai déjà travaillé à votre projet. J'ai débusqué un guide de confiance: le cousin d'un de mes employés, originaire de la Lobaye.
Il s'assit derrière son bureau, un bloc de bois brut sur lequel des statuettes africaines se dressaient en solitaires, puis déploya une main manucurée en direction d'une carte du Centrafrique, fixée contre le mur, derrière lui.
– En fait, attaqua-t-il, la partie la plus connue de la RCA est le Sud. Parce qu'il y a Bangui, la capitale. Parce que c'est ici que commence la forêt dense, source de toutes les richesses. Et aussi le territoire des M'Bakas, les véritables maîtres du Centrafrique – Bokassa appartenait à cette ethnie. La région qui vous intéresse est au-dessous encore, à l'extrême Sud, au-delà deM'Baïki.
Bonafé indiquait sur la carte un immense aplat de vert. Il n'y avait aucune trace de routes, de pistes ou de villages. Rien, excepté du vert. La forêt à l'infini.
– C'est ici, continua-t-il, que notre mine est implantée. Juste au-dessus du Congo. Le territoire des Pygmées Akas. Les «Grands Noirs» n'y vont jamais. Ils crèvent de trouille.