Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Le gendarme Jondrette, visage jaune et moustache grise. Il est accompagné d’un autre qui ne dit rien, qui regarde ses pieds, l’air concentré et soucieux. Frantz leur a proposé un café. Ils ont dit que oui, un café, pourquoi pas, mais ils sont restés debout. Jondrette est un gendarme compatissant. Il parle de Sophie et dit « Vot’ dame » et il ne dit rien que Frantz ne sait déjà. Lui regarde les deux gendarmes en jouant son rôle. Son rôle, c’est d’être inquiet, et ce n’est pas difficile parce qu’il est inquiet. Il se revoit devant le téléviseur. Il aime bien les jeux de culture générale parce qu’il gagne assez facilement, même s’il triche toujours un peu. Applaudissements, envolées du présentateur, blagues à la con, rires enregistrés, exclamations aux résultats, ça fait beaucoup de bruit, la télévision. De toute manière, Sophie a fait ça en silence. Même s’il avait fait autre chose à ce moment-là… Questions : catégorie « Sport ». Lui, le sport… Il a quand même tenté le coup. Des questions sur les Jeux olympiques, le genre de truc que personne ne sait, sauf quelques névrosés très spécialisés. Il s’est retourné, la tête de Sophie était renversée sur l’appui de la baignoire, les yeux fermés, la mousse jusqu’au menton. Elle a un joli profil. De toute manière, même devenue aussi maigre, Sophie est toujours jolie. Vraiment très jolie. Il s’en fait souvent la réflexion. En revenant au téléviseur, il s’est dit qu’il devait quand même surveiller : la dernière fois qu’elle s’est endormie dans le bain, il l’en a sortie glacée, il a dû la frictionner à l’eau de Cologne pendant plusieurs minutes avant qu’elle retrouve des couleurs. Ce n’est pas une manière de mourir. Miraculeusement, il a trouvé une réponse, le nom d’un sauteur à la perche bulgare et… tout à coup, son clignotant intérieur s’est mis en alarme. Il s’est retourné. La tête de Sophie avait disparu, il s’est précipité. La mousse était rouge et le corps de Sophie avait coulé au fond de la baignoire. Il a poussé un cri. « Sophie ! » Il a plongé les bras dans l’eau et l’a ressortie par les épaules. Elle n’a pas toussé mais elle respirait. Son corps entier était d’une blancheur sépulcrale et le sang continuait de couler de son poignet. Pas beaucoup. Mais il sortait par minuscules vaguelettes, au rythme des battements de cœur, et la plaie qui avait trempé dans l’eau était boursouflée. Alors il s’est affolé un court instant. Il ne voulait pas qu’elle meure. Il s’est dit : « Pas comme ça… » Il ne voulait pas que Sophie lui échappe. Cette mort, elle la lui volait. C’est elle qui choisissait où, quand, comment. Et ce libre arbitre lui apparaissait comme un désaveu complet de tout ce qu’il avait fait, ce suicide lui semblait une insulte à son intelligence. Si Sophie venait à mourir ainsi, plus jamais il ne pourrait venger la mort de sa mère. Alors il l’a tirée hors de la baignoire, l’a allongée sur le sol, il a garrotté son poignet avec des serviettes, il lui a parlé encore et encore, il a couru jusqu’au téléphone et il a appelé les pompiers. Ils sont venus en moins de trois minutes, la caserne est juste à côté. Et il s’est inquiété de beaucoup de choses en attendant les secours. Jusqu’où les tracasseries administratives pourraient-elles fouiller, interroger l’identité de Sophie, pire : révéler à Sophie qui est en réalité le sergent-chef Berg, qui n’a jamais été soldat une seule minute de toute sa vie…
Lorsqu’il l’a retrouvée à l’hôpital, il était en pleine possession de ses moyens, de nouveau parfaitement dans son rôle. Il savait exactement quoi dire, quoi faire, que répondre, comment se montrer.
Maintenant, il a même retrouvé sa colère : Sophie s’est enfuie de l’hôpital et il a fallu attendre plus de six heures que l’administration s’en aperçoive ! L’infirmière qui l’a appelé ne savait pas très bien comment s’y prendre. « Monsieur Berg, votre femme est-elle rentrée à la maison ? » À la réponse de Frantz, elle a immédiatement battu en retraite et lui a passé le médecin.
Depuis l’annonce de cette fuite, il a eu le temps de réfléchir. Les gendarmes peuvent boire leur café tranquillement. Personne mieux que Frantz ne pourra jamais retrouver Sophie. Il a suivi la multimeurtrière que, depuis trois ans, toutes les gendarmeries ont été impuissantes à retrouver. Cette femme, il l’a refaite de ses mains, tout entière, rien de la vie de Sophie ne lui est un secret, et pourtant lui-même est incapable de dire où elle se trouve à cette heure, alors, les gendarmes… Frantz est pressé, il a envie de leur dire d’aller se faire foutre. Il dit simplement, voix tendue :
— Vous pensez que vous allez la retrouver rapidement ?
C’est ça qu’un mari demande, non ? Jondrette lève un sourcil vers lui. Moins con qu’il semble.
— On va la retrouver, monsieur, forcément, dit-il.
Et au-dessus de la tasse de café brûlant qu’il avale à petites lampées, le gendarme a un regard scrutateur qui détaille Frantz. Il repose sa tasse.
— Elle est partie chez quelqu’un, elle va vous appeler ce soir ou demain. Le mieux, c’est d’être patient, vous comprenez…
Et sans attendre la réponse :
— Elle a déjà fait ça ? Se sauver comme ça…
Frantz répond que non mais qu’elle est plus ou moins en dépression.
— Plus ou moins…, répète Jondrette. Et vous avez de la famille, monsieur ? Je veux dire, elle a de la famille, vot’ dame ? Vous leur avez téléphoné ?
Il n’a pas eu le temps de mener sa réflexion et les choses soudain vont très vite. Marianne Berg, née Leblanc, quelle famille a-t-elle ? Lorsqu’au cours des mois précédents, il l’a interrogée sur sa vie, Sophie s’est inventé une famille que la gendarmerie serait bien en peine de trouver… Terrain glissant. Frantz ressert du café. Le temps de réfléchir. Il opte pour le changement de stratégie. Il se compose un visage mécontent.
— En fait, ça veut dire que vous ne ferez rien, c’est ça ? enchaîne-t-il avec nervosité.
Jondrette ne répond pas. Il regarde sa tasse vide.
— Si elle ne revient pas, disons, dans les trois ou quatre jours, on dépêchera une enquête. Vous voyez, monsieur, généralement, dans ces situations, les gens reviennent d’eux-mêmes après quelques jours. Et dans l’intervalle, ils se réfugient presque toujours dans de la famille, chez des amis. Parfois, il suffit de quelques coups de téléphone.
Frantz dit qu’il comprend. S’il apprend quelque chose, il ne manquera pas… Jondrette dit que c’est le mieux. Il remercie pour le café. Son acolyte opine en regardant le paillasson.
Frantz s’est accordé un délai de trois heures, ça lui a semblé raisonnable.
Pendant ce temps, sur l’écran de son ordinateur portable, il regarde une dernière fois la carte de la région avec un carré rose qui clignote pour signaler l’emplacement du téléphone portable de Sophie. Cet emplacement, sur la carte, c’est la résidence. Il a cherché le portable de Sophie et l’a trouvé tout bêtement dans le tiroir du secrétaire. C’est la première fois depuis quatre ans qu’il est incapable de dire à la seconde près où se trouve Sophie. Faire vite. La retrouver. Il réfléchit quelques instants à la question des médicaments mais se rassure : il a créé un état dépressif qui ne devrait pas s’estomper trop rapidement. Il faut malgré tout la ramener. C’est impératif. Terminer. En finir. En lui, une colère monte qu’il parvient à maîtriser par des exercices de respiration. Il a tourné et retourné la question. D’abord, ce sera Lyon.