Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Un mois plus tard, début mai, plus épuisée que jamais, Sophie s’est vraiment sauvée.
Frantz est descendu quelques minutes, il a dit : « Je reviens, je fais vite, ne t’inquiète pas. » Sophie a attendu que son pas disparaisse dans l’escalier, elle a enfilé une veste, mécaniquement elle a ramassé quelques affaires, son portefeuille, et elle s’est enfuie. Elle est sortie de l’immeuble par le local des poubelles, qui donne dans l’autre rue. Elle court. Sa tête cogne comme son cœur. À eux deux, ils lui font un martèlement qui résonne du ventre jusqu’aux tempes. Elle court. Elle a très chaud, elle retire sa veste qu’elle jette sur le trottoir, elle court toujours et se retourne. Craint-elle que les morts la rejoignent ? 6.7.5.3. Elle doit se souvenir de cela. 6.7.5.3. Sa respiration se perd, sa poitrine la brûle, elle court, la voici devant les bus, elle saute dedans plus qu’elle n’y monte. Elle n’a pas pris d’argent. Elle fouille ses poches, en vain. Le chauffeur la regarde pour ce qu’elle est, une folle. Elle exhume une pièce de deux euros égarée dans son jean. Le chauffeur lui pose une question qu’elle n’entend pas mais à quoi elle répond en disant : « Tout va bien », le genre de phrase qui fait toujours bien quand on veut calmer l’entourage. Tout va bien. 6.7.5.3. Ne pas oublier ça. Il n’y a, près d’elle, que trois ou quatre personnes qui la regardent à la dérobée. Elle tente de rajuster ses vêtements. Elle s’est assise à l’arrière et scrute la circulation par la vitre arrière. Elle voudrait fumer mais c’est interdit et, de toute manière, elle a tout oublié à la maison. Le bus se dirige vers la gare. Il stoppe longuement aux feux rouges, redémarre poussivement. Sophie retrouve un peu de respiration mais à l’approche de la gare, la peur la saisit de nouveau. Elle a peur du monde, peur des gens, peur des trains. Peur de tout. Elle pense qu’elle ne pourra pas fuir ainsi, aussi facilement. Elle se retourne toujours. Les visages, derrière elle, portent-ils le masque de la mort qui vient ? Elle tremble de plus en plus fort et après toutes ces journées et ces nuits épuisantes, de ce simple effort de courir au bus et de traverser la gare, elle est exténuée. « Melun », dit-elle. 6.7.5.3. Non, elle n’a pas de réduction. Oui, elle passera par Paris, elle tend sa carte bancaire avec insistance, elle voudrait que l’employé la saisisse tout de suite, elle voudrait se délivrer de son message avant de l’oublier : 6.7.5.3, elle voudrait que l’employé lui donne son billet, la fasse monter, elle voudrait déjà voir défiler les gares et descendre du train… Oui, ça lui fera une longue attente au changement, à la fin de quoi l’employé pianote et lance une impression crépitante, son billet est devant elle, l’employé dit : « Vous pouvez taper votre code. » 6.7.5.3. Une victoire. Contre qui ? Sophie se retourne et part. Elle a laissé sa carte dans l’appareil. Une femme la lui désigne avec un sourire suffisant. Sophie l’arrache de l’appareil. Tout cela a une saveur de déjà-vu, Sophie ne cesse de revivre les mêmes scènes, les mêmes fuites, les mêmes morts depuis… quand ? Il faut que ça s’arrête. Elle tape sur ses poches à la recherche de ses cigarettes, rencontre la carte bancaire qu’elle vient d’y glisser et lorsqu’elle relève la tête, Frantz est là, devant elle, affolé, qui dit : « Où vas-tu comme ça ? » Il tient à la main la veste qu’elle a jetée dans la rue. Il penche la tête de droite et de gauche. « Il faut rentrer à la maison. Cette fois, il faut appeler un médecin… Tu vois bien… » Un instant elle hésite à dire oui. Un court instant. Mais elle se reprend. « Non, pas de médecin… Je vais rentrer. » Il lui sourit et lui prend le bras. Sophie ressent une nausée, elle se plie légèrement. Frantz la tient par le bras : « On va rentrer…, dit-il. Je suis garé juste là. » Sophie regarde la gare qui s’enfuit, elle ferme les yeux comme si elle devait prendre une décision. Puis elle se tourne vers Frantz et le prend par le cou. Elle serre, elle dit : « Oh, Frantz… », elle pleure et tandis qu’il la porte — plus qu’il ne la soutient — vers la sortie, vers la voiture, vers la maison, elle lâche sur le sol son billet de train roulé en boule et plonge sa tête dans le creux de son épaule en sanglotant.
Frantz est toujours auprès d’elle. Dès qu’elle reprend ses esprits, elle s’excuse de la vie qu’elle lui fait mener. Timidement, il demande des explications. Elle promet de lui raconter. Elle dit qu’il faut d’abord qu’elle se repose. C’est l’antienne, ça, « se reposer », le mot qui, pour quelques heures, ferme toutes les portes, lui laisse un peu de temps pour souffler, le temps nécessaire pour rassembler ses forces, pour se préparer aux luttes à venir, les rêves, les morts, visiteurs insatiables. Frantz fait les courses. « Je ne veux pas te courir après à travers toute la ville », dit-il en lui souriant lorsqu’il ferme la porte à clé en sortant. Sophie sourit en retour, reconnaissante. Frantz fait le ménage, passe l’aspirateur, il fait à manger, rapporte des poulets rôtis, des repas indiens, des repas chinois, il loue des films au vidéoclub qu’il rapporte à la maison avec des regards en recherche de complicité. Sophie trouve le ménage bien fait, elle trouve les repas très bons, elle l’assure que les films sont très bien mais elle s’endort devant le téléviseur quelques minutes après le générique. Sa tête lourde replonge bientôt dans la mort et Frantz la tient par les bras lorsqu’elle se réveille, allongée sur le sol, sans voix, sans air, presque sans vie.
Alors ce qui devait arriver finit par arriver. C’est un dimanche. Sophie n’a rien dormi depuis des jours. À force de hurler, elle n’a plus de voix. Frantz la couve, toujours là, lui donne à manger parce qu’elle ne veut rien avaler. C’est surprenant comme cet homme a accepté la folie de la femme qu’il vient d’épouser. On dirait un saint. Il se dévoue, prêt à se sacrifier. « J’attends que tu veuilles bien enfin appeler un médecin, tout ira mieux alors… », explique-t-il. Elle dit que tout « va aller mieux bientôt ». Il insiste. Il cherche à quelle logique répond ce refus. Il craint d’entrer dans une coulisse de sa vie où il n’a pas encore été admis. Qu’a-t-elle dans la tête ? Elle veut le rassurer, elle sent qu’elle doit faire quelque chose de normal pour calmer son inquiétude. Alors, parfois elle se couche sur lui, rampe jusqu’à sentir son désir, elle s’ouvre à lui, le guide, elle tâche de lui faire plaisir, elle pousse quelques cris, ferme les yeux, attend qu’il s’abandonne.
C’est donc un dimanche. Calme comme l’ennui. Le matin, la résidence a résonné des voix des habitants revenant du marché ou lavant leur voiture sur le parking. Sophie a regardé toute la matinée par la porte-fenêtre en fumant des cigarettes, les mains enfouies dans les manches de son pull tant elle a froid. La fatigue. Elle a dit : « J’ai froid. » La nuit précédente, elle s’est réveillée avec des vomissements. Elle en a encore mal au ventre. Elle se sent sale. La douche n’a pas suffi, elle veut prendre un bain. Frantz lui fait couler l’eau, trop chaude comme souvent, avec des sels de bain qu’il affectionne mais qu’elle déteste en silence, ça sent le produit de synthèse, avec un parfum un peu écœurant… mais elle ne veut pas le vexer. Ça ou autre chose… Ce qu’elle veut, c’est de l’eau très chaude, quelque chose qui pourrait réchauffer ses os transis. Il l’aide à se déshabiller. Dans la glace, Sophie découvre sa silhouette, ses épaules saillantes, ses hanches pointues, sa maigreur, ce serait à pleurer si ça n’était pas à frémir… Combien pèse-t-elle ? Et cette évidence qu’elle profère soudain à voix haute : « Je crois que je suis en train de mourir. » Elle est stupéfaite de ce constat. Elle a dit ça comme elle a dit, quelques semaines plus tôt : « Je suis bien. » C’est aussi vrai. Sophie est en train de s’éteindre, lentement. Jour après nuit, cauchemar après cauchemar, Sophie s’étiole et se décharne. Elle fond. Bientôt elle sera translucide. Elle regarde une fois encore son visage et ses pommettes saillantes, ses yeux cernés. Frantz la serre aussitôt contre lui. Il dit des choses gentilles et bêtes. Il fait mine de rire de cette énormité qu’elle vient de dire. Du coup, il en fait trop. Il lui tapote le dos avec vigueur comme on fait pour quelqu’un qu’on va quitter pour une longue absence. Il dit que l’eau est chaude. Sophie tâte la surface en frémissant. Un tremblement la saisit de la tête aux pieds. Frantz fait couler de l’eau froide, elle se penche, elle dit que ça ira, il sort. Il sourit avec confiance dès qu’il s’éloigne mais il laisse toujours les portes ouvertes. Quand elle entend les premiers échos du téléviseur, Sophie s’allonge dans le bain, tend la main vers la tablette, saisit les ciseaux, elle observe attentivement ses poignets dont les veines sont à peine bleutées. Elle pose la lame du ciseau, elle ajuste, choisit un angle plus en biais, jette un œil sur la nuque de Frantz et semble puiser là une ultime conviction. Elle prend une profonde respiration et tranche d’un coup sec. Puis elle détend tous ses muscles et se laisse doucement glisser dans la baignoire.