Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Quant à Constantinople… Oh ! nous sommes très avancés en paroles. L’empereur Paléologue est prêt à nous reconnaître ; il en a pris l’engagement solennel ; il viendrait jusqu’à s’agenouiller devant nous, s’il pouvait seulement sortir de son étroit empire. Il ne met qu’une seule condition : qu’on lui envoie une armée pour se délivrer de ses ennemis. Au point qu’il se trouve, il accepterait de reconnaître un curé de campagne, contre cinq cents chevaliers et mille hommes de pied…
Ah ! vous aussi, vous vous en étonnez ! Si l’unité des chrétiens, si la réunion des Églises ne tient qu’à cela, ne peut-on expédier vers la mer grecque cette petite armée ? Eh bien, non, mon bon Archambaud, on ne le peut point. Parce que nous n’avons pas de quoi l’équiper et l’aligner en solde. Parce que notre belle politique a produit ses effets ; parce que, pour désarmer nos détracteurs, nous avons résolu de nous réformer et de revenir à la pureté de l’Église des origines… Quelles origines ? Bien audacieux celui qui affirme qu’il les connaît vraiment ! Quelle pureté ! Dès qu’il y eut douze apôtres, il s’y trouva un traître !
Et de commencer à supprimer les commendes et bénéfices qui ne s’accompagnent point de la cure des âmes… « Les brebis doivent être gardées par un pasteur, non par un mercenaire »… et d’ordonner que soient éloignés des divins mystères ceux qui amassent richesses… « Faisons-nous semblables aux pauvres »… et d’interdire tous tributs qui proviendraient des prostituées et des jeux de dés… mais oui, nous sommes descendus dans de tels détails… ah ! c’est que les jeux de dés poussent à proférer des blasphèmes ; point d’argent impur ; ne nous engraissons pas du péché, lequel, devenant meilleur marché, ne fait que croître et s’étaler.
Le résultat de toutes ces réformations c’est que les caisses sont vides, car l’argent pur ne coule qu’en très minces ruisseaux ; les mécontents ont décuplé, et il y a toujours des illuminés pour prêcher que le pape est hérétique.
Ah ! s’il est vrai que l’enfer est pavé de bonnes intentions, le cher Saint-Père en aura dallé un bon bout de chemin !
« Mon vénérable frère, ouvrez-moi toute votre pensée ; ne me cachez rien, même si ce sont reproches que vous avez à formuler à mon endroit. »
Puis-je lui dire que s’il lisait un peu plus attentivement ce que le Créateur écrit pour nous dans le ciel, il verrait alors que les astres forment de mauvaises conjonctions et de tristes quadrats sur presque tous les trônes, y compris le sien, sur lequel il n’est assis que, tout précisément, parce que la configuration est néfaste, car si elle était bonne ce serait sans doute moi qui m’y trouverais ? Puis-je lui dire que lorsqu’on est en si piètre position sidérale, ce n’est point le temps d’entreprendre de renouveler la maison de fond en comble, mais seulement de la soutenir du mieux qu’on peut, telle qu’elle nous a été léguée, et qu’il ne suffit pas d’arriver du village de Pompadour en Limousin, avec des simplicités de paysan, pour être entendu des rois et réparer les injustices du monde ? Le malheur du temps veut que les plus grands trônes ne sont point occupés par des hommes aussi grands que leur charge. Ah ! les successeurs n’auront pas la tâche facile !
Il me dit encore, en cette veille de départ : « Serais-je donc le pape qui aurait pu faire l’unité des chrétiens et qui l’aura manquée ? J’apprends que le roi d’Angleterre assemble à Southampton cinquante bâtiments pour passer près de quatre cents chevaliers et archers et plus de mille chevaux sur le continent. » Je pense bien qu’il avait appris ; c’était moi qui lui avais fait donner la nouvelle. « C’est la moitié de ce qu’il me faudrait pour satisfaire l’empereur Paléologue. Ne pourriez-vous avec l’aide de notre frère le cardinal Capocci, dont je sais bien qu’il n’a pas tous vos mérites et que je ne parviens pas à aimer autant que je vous aime… » Farine, farine, pour m’endormir… « mais qui n’est pas sans crédit auprès du roi Édouard, ne pourriez-vous convaincre celui-ci, au lieu d’employer cette expédition contre la France… Oui, je vois bien ce que vous pensez… Le roi Jean, lui aussi, a convoqué son ost ; mais il est accessible aux sentiments d’honneur chevaleresque et chrétien. Vous avez du pouvoir sur lui. Si les deux rois renonçaient à se combattre pour dépêcher ensemble partie de leurs forces vers Constantinople afin qu’elle puisse rallier le giron de la seule Église, quelle gloire n’en retireraient-ils pas ? Tentez de leur représenter cela, mon vénérable frère ; montrez-leur qu’au lieu d’ensanglanter leurs royaumes, et d’amasser les souffrances sur leurs peuples chrétiens, ils se rendraient dignes des preux et des saints… »
Je répondis : « Très Saint-Père, la chose que vous souhaitez sera la plus aisée du monde, aussitôt que deux conditions auront été remplies : pour le roi Édouard, qu’il ait été reconnu roi de France et sacré à Reims ; pour le roi Jean, que le roi Édouard ait renoncé à ses prétentions et qu’il lui ait rendu l’hommage. Ces deux choses accomplies, je ne vois plus d’obstacles… – Vous vous moquez de moi, mon frère ; vous n’avez pas la foi. – J’ai la foi, Très Saint-Père, mais je ne me sens pas capable de faire briller le soleil la nuit. Cela dit, je crois de toute ma foi que si Dieu veut un miracle, il pourra l’accomplir sans nous. »
Nous restâmes un moment sans parler, parce qu’on déversait un chariot de moellons dans une cour voisine et qu’une équipe de charpentiers s’était prise de bec avec les rouliers. Le pape abaissait son grand nez, ses grandes narines, sa grande barbe. Enfin, il me dit : « Au moins, obtenez d’eux qu’ils signent une nouvelle trêve. Dites-leur bien que je leur interdis de reprendre les hostilités entre eux. Si aucun prélat ou clerc s’oppose à vos efforts de paix, vous le privez de tous ses bénéfices ecclésiastiques. Et rappelez-vous que si les deux rois persistent à se faire la guerre, vous pouvez aller jusqu’à l’excommunication ; cela est écrit dans vos instructions. L’excommunication et l’interdit. »
Après ce rappel de mes pouvoirs, j’avais bien besoin de la bénédiction qu’il me donna. Car vous me voyez, Archambaud, dans l’état où est l’Europe, excommunier les rois de France et d’Angleterre ? Édouard aurait aussitôt libéré son Église de toute obédience au Saint-Siège, et Jean aurait envoyé son connétable assiéger Avignon. Et Innocent, qu’aurait-il fait, à votre avis ? Je vais vous le dire. Il m’aurait désavoué, et levé les excommunications. Tout cela, ce n’étaient que paroles.
Le lendemain donc, nous partîmes.
Trois jours plus tôt, le 18 juin, les troupes du duc de Lancastre avaient débarqué à La Hague.
QUATRIÈME PARTIE
L’ÉTÉ DES DÉSASTRES
I
LA CHEVAUCHÉE NORMANDE
Tout ne peut être tout le temps néfaste… Ah ! vous avez noté, Archambaud, que c’était l’une de mes sentences favorites… Eh ! oui, au sein de tous les revers, de toutes les peines, de tous les mécomptes, nous sommes toujours gratifiés de quelque bien qui nous vient réconforter. Il suffit seulement de le savoir apprécier. Dieu n’attend que notre gratitude pour nous prouver davantage sa mansuétude.