Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Dumaz m'exaspérait. Il avait perdu toute efficacité.
– Pouvez-vous au moins me télécopier cette carte?
– Dès que nous aurons raccroché.
– Hervé, je vais partir le plus tôt possible en Afrique, demain ou après-demain. Je ne vous contacterai pas. Trop compliqué. Dans une dizaine de jours, je réapparaîtrai, avec les clés ultimes de l'histoire.
Je saluai Dumaz et raccrochai. Quelques secondes plus tard, mon fax bourdonnait. C'était la carte des centres MU. A l'heure actuelle, on comptait environ soixante camps à travers le monde, dont près du tiers étaient permanents. Les autres camps se déplaçaient, au gré des urgences. Des centres étaient implantés en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, en Europe de l'Est. On repérait des concentrations dans les pays déchirés par la guerre, la famine ou la misère. Ainsi, la Corne de l'Afrique comptait plus d'une vingtaine de camps. Le Bangladesh, l'Afghanistan, le Brésil, le Pérou en totalisaient une autre vingtaine. Parmi cette distribution disparate, je discernai deux tracés, qui me parurent très clairs. Un itinéraire «est», à travers les Balkans, la Turquie, Israël, le Soudan, puis l'Afrique du Sud. Un tracé «ouest» beaucoup plus court, partant du Sud-Maroc (le front du Polisario), puis se répartis-sant entre le Mali, le Niger, le Nigeria et le Centrafrique. Je superposai cette carte à celle de Wagner: ces camps suivaient la route des cigognes et pouvaient aisément servir de points de chute aux sentinelles des oiseaux, tel Sikkov.
Cette nuit-là, je dormis à peine. Je m'informai des vols en direction de Bangui: un vol Air Afrique décollait le lendemain soir, 23 h 30. Je réservai une place en première classe – toujours aux frais de Böhm.
L'étau de mon destin se serrait d'un cran. De nouveau, j'étais seul. En route vers le noyau brûlant du mystère – et les cendres vives de mon propre passé.
IV Forêt profonde
29
Le 13 septembre au soir, lorsque les portes vitrées de Roissy-Charles-de-Gaulle s'ouvrirent, sous le panneau Air Afrique, je compris que je pénétrais déjà sur le continent noir. De hautes femmes déployaient leurs boubous bigarrés, des Noirs, très sérieux, sanglés dans des costumes de diplomate, surveillaient leurs bagages de carton, des géants enturbannés, djellaba claire et canne de bois, patientaient sous les écrans des départs. De nombreux vols pour l'Afrique partent de nuit – et il y avait ce soir une véritable foule le long des comptoirs.
J'enregistrai mes bagages puis empruntai l'escalator jusqu'à la salle d'embarquement. Durant la journée, j'avais complété mon équipement. J'avais acheté un petit sac à dos imperméable, un poncho en toile cirée (la saison des pluies battait son plein en RCA), un drap-housse en coton fin, des chaussures de marche, cousues dans une matière synthétique qui séchait très rapidement, et un couteau imposant, à lame crénelée. Je m'étais procuré une tente légère, pour une ou deux personnes, en cas de bivouacs improvisés, puis j'avais enrichi ma trousse à pharmacie de médicaments antipaludéens, préparations contre les coliques, vaporisateur antimoustiques… J'avais également pensé à quelques aliments de survie – barres de pâte d'amandes, céréales, plats autochauffants – qui me permettraient d'éviter les dîners de singes grillés ou d'antilopes à la broche… Enfin, j'avais pris un dictaphone, et des cassettes de cent vingt minutes – de quoi conserver des traces d'éventuels interrogatoires.
Aux environs de vingt-trois heures, nous embarquâmes. L'avion était à moitié vide, empli seulement de passagers masculins. Je constatai que j'étais le seul Blanc. Le Centrafrique ne semblait pas être une destination touristique. Les Noirs s'installaient, discutant dans une langue inconnue, pleine de syllabes mastocs et d'intonations aiguës. Je devinai qu'ils parlaient sango, la langue nationale du Centrafrique. Parfois ils s'exprimaient en français, un français plein de creux et de bosses, de «vrrrrraiment» sentencieux et de r en grelots. J'éprouvai aussitôt le coup de foudre pour ce langage inattendu. C'était la première fois qu'une langue «parlait» autant par ses sonorités que par les mots effectivement prononcés.
A minuit, le DC 10 décolla. Mes voisins ouvrirent leurs attachés-cases et sortirent des bouteilles de gin et de whisky. Ils me proposèrent un verre. Je refusai. Dehors, la nuit rayonnait et semblait nous entourer d'un halo étrange. Les discours de mes voisins me berçaient doucement. Je ne tardai pas à m'endormir.
A deux heures du matin, nous fîmes escale à N'Dja-mena, au Tchad. A travers le hublot, je n'aperçus qu'un vague bâtiment, mal éclairé, en bout de piste. Par la porte ouverte, la chaleur se répandait dans l'avion, acre et comme affamée. Dehors, des silhouettes blanchâtres flottaient dans l'obscurité. Soudain, tout disparut. Nous décollâmes de nouveau. N'Djamena avait été aussi fur-tive qu'un songe.
A cinq heures du matin, je m'éveillai brusquement. La lumière du jour brillait au-dessus des nuages. C'était une lumière grise et vibrante, un glacis de fer, dont les reflets scintillaient comme du mercure. L'avion piqua à quatre-vingts degrés au cœur des nuages. Nous traversâmes des couches de noir, de bleu, de gris, qui nous plongèrent dans une complète obscurité.
Et, tout à coup, l'Afrique apparut.
La forêt infinie se déroulait sous nos yeux. C'était une mer d'émeraude, immense et ondulante, qui se précisait à mesure que nous descendions. Peu à peu, le vert sombre s'éclairait, se nuançait. J'aperçus des chevelures ébouriffées, des crêtes moutonneuses, des cimes en effervescence. Les fleuves étaient Jaunes, la terre rouge sang et les arbres vibraient comme des épées de fraîcheur. Tout était vif, acéré, lumineux. JJ s'échappait parfois de cette liesse des nonchalances plus mates, des plages de repos, qui avaient l'indolence des nénuphars ou le calme des pâturages. Des cabanes apparurent, minuscules, plantées dans la jungle. J'imaginai les hommes qui vivaient là, qui appartenaient à ce monde exubérant. J'imaginai cette existence détrempée, ces matins de métal où les cris des animaux vous sifflent aux oreilles, où la terre s'enfonce sous vos pieds, prenant l'empreinte de votre lente décrépitude. Durant toute la manœuvre de l'atterrissage, je demeurai ainsi, englouti par la stupeur.
Je ne sais où se situe exactement le tropique du Cancer, mais en débarquant, je compris que je l'avais franchi, au point d'affleurer maintenant l'équateur. L'air n'était qu'une bourrasque de feu. Le ciel affichait une clarté atone et infiniment pure – comme délavé pour la journée par les averses du matin. Et surtout, les odeurs explosaient en tous sens. Des parfums lents et lourds, des remords tenaces et crus, composant un mélange étrange d'excès de vie et de mort, d'éclosion et de pourriture.
La salle des arrivées n'était qu'un simple bloc de béton brut, sans décoration ni apprêt. En son centre, deux petits comptoirs de bois se dressaient, derrière lesquels des militaires armés inspectaient les passeports et les certificats de vaccination. Ensuite, il y avait la douane: un long tapis roulant, en panne, où l'on devait ouvrir chacun de ses bagages (mon Glock était toujours en pièces détachées, réparti dans mes deux sacs). Le soldat inscrivit une croix avec une craie humide et m'autorisa à passer. Je me retrouvai dehors, parmi une foule de familles braillardes, venues attendre leurs frères ou leurs cousins. L'humidité se renforçait encore et j'eus l'impression de pénétrer au cœur d'une éponge infinie.
– Où vas-tu, patron?
Un grand Noir au sourire dur me barrait la route. Il m'offrait ses services. Sans y penser, par défi peut-être, je dis: «Sicamine. Conduis-moi au même hôtel que d'habitude.» Le nom de la mine – pur bluff de ma part – fut comme un sésame. L'homme siffla entre ses doigts, appela une horde de gosses qui prirent aussitôt mes bagages. Il ne cessait de leur répéter «Sicamine, Sicamine», afin d'accélérer le mouvement. Une minute plus tard j'étais en route pour Bangui, dans un taxi jaune poussiéreux dont le châssis raclait le sol.