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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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Les ailes plissées, aux arêtes vives, attachées aux flancs de la hideuse créature continuaient de battre l’air par saccades, mais de plus en plus lentement. Elle faisait de petits bonds sur le pont en laissant derrière elle une traînée humide d’excréments noirâtres. Aussi répugnante fût-elle, elle semblait devenue inoffensive, pitoyable dans sa longue agonie.

La laideur même de l’animal fascinait Lawler. Il se pencha pour l’observer de plus près. Mais quelques secondes plus tard, Delagard, qui venait juste de descendre de la mâture, arriva à sa hauteur et glissa la pointe de sa botte sous le corps palpitant de l’animal. D’un mouvement preste, il le souleva et, d’un geste sec du pied, le projeta par-dessus bord en lui faisant décrire un large cercle au-dessus de la rambarde.

— Pourquoi avez-vous fait ça ? demanda Lawler.

— Pour éviter qu’il saute sur vous et vous morde le nez, doc. Vous ne savez donc pas de quoi un poisson-taupe est capable ?

— Un poisson-taupe ?

— Oui, c’est un tout petit. Les adultes peuvent devenir grands comme ça, expliqua-t-il en écartant les mains d’une cinquantaine de centimètres, et ce sont de sales bêtes. Quand vous ne savez pas à quoi vous avez affaire, poursuivit-il, ne vous approchez pas trop près. C’est une règle qu’il faut toujours observer en mer.

— Je m’en souviendrai.

L’armateur s’adossa à la rambarde et lui sourit en découvrant largement les dents, comme s’il voulait se concilier ses bonnes grâces.

— Que pensez-vous de la vie à bord d’un navire ? reprit-il, encore en sueur après son travail dans la mâture, tout excité, le visage congestionné. L’océan n’est-il pas un endroit merveilleux ?

— Je suppose que cela a son charme. Je m’efforce de m’en persuader.

— Vous n’êtes pas heureux ici ? La cabine est trop petite ? La compagnie pas assez stimulante ? Le paysage monotone ?

Cela ne sembla pas du tout amuser Lawler.

— Foutez-moi la paix, Nid, voulez-vous ?

— Allons, dit Delagard en nettoyant sur sa botte une petite tache d’excrément du poisson-taupe. Je voulais seulement avoir avec vous une petite conversation amicale.

Lawler descendit dans l’entrepont et se dirigea vers l’arrière où se trouvait sa cabine. Une coursive, étroite et sentant le renfermé, éclairée par la lumière fumeuse et crachotante de lampes à huile de poisson portées par des appliques en os, courait à ce niveau-là sur toute la longueur du navire. L’air vicié et enfumé piquait les yeux et Lawler entendait le bruit sourd des vagues frappant la coque et se répercutant dans la membrure du navire avec d’étranges résonances. D’en haut lui parvenaient distinctement les craquements des mâts dans les emplantures.

En sa qualité de médecin du bord, Lawler disposait de l’une des trois petites cabines situées à l’arrière du navire. Struvin occupait la cabine contiguë à la sienne, sur bâbord. Delagard et Lis Niklaus partageaient la plus grande des trois, plus loin, contre la cloison de tribord. Tous les autres étaient entassés dans le gaillard d’avant, dans deux longs compartiments utilisés en général pour loger les passagers pendant les traversées inter-îles. Le premier quart occupait le compartiment bâbord et l’équipage du second avait posé son sac dans le compartiment tribord.

Kinverson et Sundira Thane ne faisant pas partie du même quart couchaient chacun dans un compartiment. Lawler s’en était étonné. Peu importait où l’on couchait ; l’entassement interdisait toute intimité et ceux qui avaient envie d’un peu de sexe étaient obligés de descendre dans la cale et de forniquer entre les caisses. Mais, oui ou non, formaient-ils un couple, comme l’avait dit Delagard ? Lawler commençait à croire qu’il n’en était rien. Et même si c’était le cas, il s’agissait d’un couple très libre. Il les avait à peine vu échanger un regard depuis le début du voyage. Ce qu’il y avait eu entre eux à Sorve, si tant est qu’il y ait eu quelque chose, n’avait dû être qu’une brève liaison sans lendemain, la rencontre fortuite de deux corps, un moyen agréable de passer le temps.

Il poussa de l’épaule la porte de sa cabine et entra. Elle n’était guère plus grande qu’un réduit et contenait une couchette, une cuvette et un petit coffre de bois dans lequel Lawler conservait les quelques possessions qu’il avait emportées. Delagard ne leur avait pas permis de prendre grand-chose et il n’avait emporté que quelques effets personnels, son matériel de pêche, quelques ustensiles de cuisine et un miroir. Les vestiges de la Terre l’avaient naturellement suivi et il les avait disposés sur une étagère, face à sa couchette.

Il avait légué tout le reste aux Gillies, ses modestes meubles, ses lampes et quelques objets de décoration fabriqués à partir de morceaux de bois rejetés sur le rivage. Son équipement médical, la majeure partie de ses médicaments et sa pauvre bibliothèque composée de quelques textes médicaux manuscrits étaient entreposés à l’avant, à côté de la cuisine, dans une cabine servant d’infirmerie. Le reste de son matériel était en bas, à fond de cale.

Il alluma une bougie et examina sa joue dans le miroir. C’était un morceau grossier de verre marin granuleux que Swayner avait façonné pour lui de longues années auparavant et qui produisait une image grossière et granuleuse, trouble et floue. Le verre de bonne qualité était extrêmement rare sur Hydros où la seule source de silice provenait des coques de diatomées entassées au fond de la baie. Mais Lawler aimait bien son miroir trouble et bullé.

Le choc avec le poisson-taupe ne semblait pas avoir fait de gros dégâts. Il y avait une petite écorchure juste au-dessus de la pommette gauche, à peine sensible à l’endroit où quelques poils rouges s’étaient brisés dans la peau, et c’était tout. Lawler désinfecta la plaie avec quelques gouttes de l’alcool d’algue-vigne offert par Delagard. Son instinct professionnel lui disait qu’il n’avait aucune inquiétude à avoir.

Le flacon d’extrait d’herbe tranquille était posé à côté de la bouteille d’alcool. Lawler hésita quelques instants.

Il avait déjà pris sa dose quotienne, avant le petit déjeuner, et il n’en avait pas vraiment besoin.

Qu’est-ce que ça peut faire ? se dit-il. Qu’est-ce que ça peut faire ?

Un peu plus tard, Lawler se rendit dans le compartiment de l’équipage. Il cherchait de la compagnie, sans très bien savoir laquelle.

Le quart avait déjà été relevé. Le second travaillait sur le pont et le compartiment tribord était vide. Lawler passa la tête dans l’embrasure de la porte de l’autre compartiment. Il vit Kinverson endormi sur sa couchette, Natim Gharkid assis, les jambes croisées, les yeux fermés, comme absorbé dans la méditation, et Leo Martello qui écrivait à la lumière diffuse d’une lampe, ses feuilles posées sur un petit coffre de bois. Lawler se dit qu’il devait travailler à son interminable poème épique.

Agé d’une trentaine d’années, Martello était un homme solidement bâti, débordant d’énergie et qui, en se déplaçant, donnait souvent l’impression d’être monté sur des ressorts. Il avait de grands yeux bruns et un visage mobile et ouvert, toujours rasé de près. Son père, arrivé comme tout un chacun sur Hydros en capsule largable, était l’un des rares exilés volontaires. Il avait débarqué à Sorve quand Lawler n’était encore qu’un enfant et avait épousé Jinna Sawtelle, la sœur aînée de Damis. Ils avaient tous deux disparu, emportés par la Vague pendant une promenade en bateau.

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