Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— Mais tes amis… a balbutié Mathilde, stupéfaite.
— Sans exception !
Précaution insuffisante. On me sonne de tous les côtés. D'abord Pascal, qui m'annonce :
— Il faudrait que j'aille à Sète. On y consacre après-demain une de mes amies, une camarade de faculté, qui sera la première femme-pasteur de France. Au dernier moment elle m'a demandé d'être l'un des sept qui, selon notre rite, étendront le bras sur elle. Mais…
Mais, n'est-ce pas ! Les paupières mi-closes, la tête écrasée sur l'écouteur, je me Je représente ce bon Pascal, assis dans son fauteuil de rotin, comptant sur les doigts de la main gauche les jours qui me restent à vivre et sur ceux de la main droite les jours nécessaires pour effectuer ce voyage. Soyons brutale.
— Vous craignez que je ne trépasse avant votre retour ? Allez, Pascal ! Mon corbillard attendra.
Claude raccroche. Mais il va revenir trois fois. Mlle Calien, puis Catherine demandent des nouvelles. Elles camouflent leur inquiétude, elles ont toutes les deux un petit prétexte à la clef.
— A votre avis, puis-je poser pour Luc en nymphe ? demande Catherine.
— Avez-vous des idées pour ma kermesse ? dit sérieusement Mlle Calien.
Je leur donne ma bénédiction. Ça va, ça va. Pour le reste, que leur jugeote en décide ! Ce n'est pas, ce n'est plus, ce n'a jamais été mon rayon. Mais la nymphe… Tant pis si elle est nue ! Mais la kermesse… Tant pis si elle est mortellement ennuyeuse ! Je voudrais faire semblant de dormir. Hélas ! voici Serge, qui dispose, lui aussi, d'une excellente raison de me déranger :
— Je file à Monaco pour l'installation du bar. Ne t'étonne pas si tu ne me vois pas d'ici une huitaine… Comment vas-tu ?
Ils partent tous, décidément. Bravo ! Ça simplifiera les choses. Et si cette autre absence m'est plus sensible que la première, cela prouve seulement que je suis encore trop mal défendue.
Le soir tombe. Mathilde vient me faire avaler, à la petite cuiller, le peu de purée liquide que je peux supporter. Brusquement, je lui propose :
— Abandonnons le téléphone. C'est cher, ça me fatigue et je peux à peine m'en servir.
Ma tante hoche la tête, répète l'objection qu'elle m'a faite le matin :
— Mais tes amis…
— Il vaut mieux qu'ils ne comptent plus trop sur moi. Rappelle-toi ce que je t'ai dit. Je ne veux plus recevoir personne.
— Compris, compris…
Claude, assis par terre, tient l'assiette. Une main sous ma tête pour la relever, Mathilde enfourne de l'autre les cuillerées de purée qui passent difficilement. La langue ne suffit pas à les entraîner et mon menton, instinctivement, pointe en avant pour aider la déglutition. Pour boire, je dois le relever tout à fait, laisser glisser l'infusion à petites gorgées. C'est ce que Claude appelle « faire la poule ».
— Et Luc ? demande Mathilde, mal convaincue et qui veut sans doute éprouver la solidité des consignes en les soumettant à l'épreuve du détail.
J'ai failli riposter : « Luc comme les autres ! » Mais je me suis retenue, je réfléchis. Milandre est un cas particulier. Mathilde aura besoin de lui, bientôt, pour l'aider dans un tas de formalités. Enfin, ce doux ballot aime une imbécile qui en aime un autre : il peut me servir d'antidote. Laissons-lui la porte entrouverte.
— Evidemment, Luc n'est pas un ami. Il fait plutôt partie de nos meubles.
— Et le père Roquault ?
Geste d'impuissance. Il est difficile de l'empêcher de traverser le palier, après avoir tout fait pour l'attirer ici.
— Et Serge ? reprend Mathilde, enfournant la cuiller à fond.
Surtout pas lui. La bouche pleine, je ne peux pas répondre tout de suite. Du reste, j'ai avalé de travers. Je tousse, je me gratte la gorge, je me débats contre moi-même. Je faiblis et toutes mes résolutions s'effondrent dans une pitoyable réplique.
— Serge ?… Il est absent. Pascal aussi, du reste.
L'amoureuse marque un point. Aussitôt la faraude relève la tête. Les voici liguées pour mettre mes bonnes intentions en déroute. On leur impose silence ? Soit ! Elles parleront après leur mort.
— Dis, tantine, veux-tu prendre ton bloc. J'ai un topo à te dicter. Je voudrais expliquer…
XXXV
Mes amis, je me suis laissé entraîner. Je voulais d'abord vous écrire une simple lettre. Voilà qu'elle est devenue un récit, dicté par tranches, tantôt à Mathilde, tantôt au père Roquault (plus spécialement chargé de recueillir les passages susceptibles de ranimer trop cruellement les souvenirs de ma tante). L'un comme l'autre, d'ailleurs, ont souvent protesté. « Tu es beaucoup trop gentille ! » disait le père Roquault. « Tu es dure et injuste ! » assurait Mathilde. Fallait-il donc mentir pour pousser au noir ou pour laisser de moi une hagiographie ? J'ai bien failli abandonner. D'abord à cause de mon souffle qui devient rare ; ensuite et surtout parce que je ne sais pas très bien si je commets une mauvaise action ou si je vous rends un dernier service. C'est pourquoi, par prudence, je désire que vous ne lisiez pas ces lignes avant deux ans. Dans deux ans, vous m'aurez presque tous oubliée et vous aurez eu raison : la vie ne peut pas s'embarrasser de la mort, les pommiers ont des droits sur les ifs. Il est inutile de vous souvenir de moi, de mes béquilles et même de cette curieuse affection, raide, mordante, que vous avez fini par m'inspirer tous. Mais souvenez-vous de vous-mêmes : chacun de nous est son propre repoussoir.
Rassurez-vous. Je ne fais pas, pompeuse, un testament spirituel. Je ne vous laisse pas — de quel droit ? — la moindre consigne. Je ne vous laisse rien. Rien, sauf ce que vous possédez. En somme je m'institue ma propre légataire : je me lègue ce que vous serez.
Et voilà, je vais mourir. Ah ! j'avais la vie dure ! Il y a des gens qui doivent mourir aux forceps, comme ils sont nés. Mais cette fois, je n'en ai plus pour longtemps. Je le sais, je suis contente de le savoir, je n'aurais pas voulu mourir subitement. Il y a des gens qui le désirent parce qu'ils ont peur de finir diminués ou de ne pas être prêts. Moi, j'ai vécu diminuée, j'ai toujours été prête. Ma mort, quoi ! ce ne sera qu'une paralysie plus complète.
Mon regard erre à travers la cellule. Sur le mur, à l'endroit où aboutissait le branchement, la chaux est largement écaillée. Le monteur qui est venu enlever l'appareil était tellement impressionné, il a eu si peur en travaillant près de moi de contracter on ne sait quel horrible mal qu'il n'a pas pris le temps de défaire les vis et a tout arraché. Les yeux fermés, la bouche pincée, momie vivante, je refusais de le voir faire, je ressentais la chose comme une amputation. Il n'y a plus d'abonné au numéro que vous avez demandé, doit chantonner maintenant la voix automatique, gardienne du cimetière des lignes mortes. Voyons plus loin… A terre, là, le long de la cloison, il y a le matelas que Mathilde a ramené de sa chambre et sur lequel elle couche, toujours prête à bondir et ne dormant guère. Au-dessus du matelas, sur le mur lisse, se trouve le signe : simple éraflure symbolique parce qu'elle est en forme d'S. Je n'ai pas la moindre photo de S. En aurais-je une que je ne l'afficherais pour rien au monde : nul n'a besoin de savoir et d'ailleurs ce signe me suffit. J'ai toujours détesté les portraits, figés, faux, infidèles, jamais actuels, toujours en retard sur la vérité d'un visage. Je peux me passer de la photo de Serge.