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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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— Tu te défends bien, bougresse !

Je lui rends aussitôt la politesse :

— Dites à la camarade Camarde qu'il faudra repasser.

Nous savons très bien à quoi nous en tenir, l'un et l'autre. Mais nous savons aussi qu'on n'impose pas aux gens pendant des semaines, pendant des mois un climat d'agonie. Et puis, Thomas-Thomas, la foi dans l'inéluctable ressemble à la foi tout court : on ne croit pleinement qu'à ce qui est arrivé. Des yeux, de la langue, des cheveux, de tout ce qui bouge encore en moi, il me faut lutter contre ce gisant que je figure de mon vivant même, pour déconcerter Mathilde, pour retarder chez elle l'heure des convictions poignantes.

— Ça va te soulager, dit Rénégault, qui retire d'un tube de verre recourbé en forme d'U une sonde de caoutchouc.

Mathilde me glisse un bassin sous les reins. Je ferme les yeux. Si entraînée que je sois aux pires humiliations physiques, celle-ci m'est vraiment trop pénible. Que la paralysie débauche mes muscles, un à un, passe encore ! Mais elle pourrait avoir la pudeur de ne pas gagner mes sphincters. Mon cher Pascal, voyez-vous comment votre Providence récompense une fille propre ? Vous qui devenez pressant, qui me disiez l'autre jour : « Dieu rôde autour de votre souffrance. Offrez-la-lui… », trouveriez-vous une jolie formule pour me prouver que celle-ci lui agrée, qu'il la renifle comme un encens, qu'il procède à de savantes compensations… qu'il rend, par exemple, à Catherine une septième pureté en échange de l'offense injuste faite à la mienne ? Le Seigneur a du goût pour de curieux mérites ! Et si j'œuvre à sa gloire, vraiment, dans cette position…

Un rire nerveux me secoue, fait protester Rénégault qui pousse délicatement son tube. Il grogne.

— Celle-là, alors ! Qu'a-t-elle donc dans le corps ? Elle rirait dans un cercueil.

Il interrompt son répugnant travail pour se gratter l'oreille et ajoute, à mi-voix :

— Attendons un peu. La vessie était si distendue qu'il serait dangereux de tout évacuer d'un coup. Tu te sens mieux, Constance ?

Je me sens mieux. Je ne veux pas savoir pourquoi. A quoi penser, à quoi penser, pour ne pas crever d'humiliation ?

* * *

A eux. Si je vais plus mal, « ils » iraient plutôt mieux. Pascal fait un tas de choses bien. De petites choses. Il reste froid, bénisseur, agaçant, sa mécanique m'échappe, mais il fait son métier. Si je n'avais pas un faible pour les salauds et les tordus, je devrais « mettre en lui mes complaisances ».

Malheureusement — ou heureusement — mes complaisances vont à Serge, qui me laisse souffler un peu. Il a eu la frousse. La peur du gendarme ne le rehausse guère à mes yeux. Mais… Disons-le, quoi ! J'ai une faiblesse pour sa bonne gueule, une sorte d'affection qu'il m'a escroquée comme il a escroqué les commandes de sa fabrique. Il a des naïvetés brutales, des délicatesses inattendues. Le sentiment rocailleux qu'il voue à Catherine le rend attachant, le rachète. Serge racheté par Cath ! Un mathématicien dirait : moins par moins donne plus. Luc, dont tous les jugements sont téméraires (mais non le caractère, hélas !) assure que « Serge a déjà pris la succession de Nacrelle ». Et après ! Nouy l'avouait lui-même lors de sa dernière visite : « Dire que je suis assez ballot pour être mordu ! » Excellente affaire. Ne hisse plus le drapeau noir si tu as femme à bord, proclame un proverbe des îles. Le portefeuille de Serge et son cœur, situé immédiatement au-dessous, pourraient connaître des résolutions de nanti. Acceptons le pis-aller… Je me fais à l'idée que les pis-aller sont plus sûrs que les à-tout-va.

Je suis moins sûre, cependant, d'être contente que Catherine soit la bénéficiaire de celui-là. Avant-hier, continuant à jouer les marieuses (péniblement), pour limiter les dégâts et parce que après tout Serge et Catherine, ça peut aller ensemble comme gargotier et marée pas fraîche, je me suis permis de lancer : « Nouy devient très sortable. » Je l'aurais giflée, la petite, quand elle m'a répondu : « C'est bien pourquoi je sors avec lui. » Se rend-elle compte qu'elle promène sa dernière chance, sur ses talons hauts ?

Quant à Luc, qui travaille à l'essai depuis quelques jours chez Serge (notons ceci au crédit de l'un et l'autre), je serais tentée de faire un peu plus cas de lui. Je l'ai trop malmené. Ce n'est pas sa faute s'il appartient à la grande foule des gens qui méritent les choses après coup, qui n'ont pas une nature de prise (Nouy) ou de don (Pascal), mais une nature d'échange. Première démonstration : voulant à tout prix épater la confiance de son condisciple et patron, Luc vient de lui présenter un projet de carreaux de poterie artistique pour revêtements muraux qui lui a arraché ce cri : « Sensa ! » Et voilà mon Luc, tout excité, qui ne quitte plus l'atelier des maquettes.

Je ne parle pas du père Roquault, de Claude. Un vieillard, un enfant ne se justifient pas et je songe, amollie : « Pourquoi les uns nous réchauffent-ils mieux que les autres ? Celui-ci plus que celui-là. Serge plus que Pascal. Pourtant nous faisons tous trente-sept degrés. »

— Voilà ! fait Rénégault.

— Enfin ! soupire Mathilde, rabattant vivement les draps.

Un bien-être m'envahit, que je ne puis nier, mais que je peux attribuer à de plus nobles causes, n'est-ce pas ! Mes gars sont en progrès. C'est moi qui suis sur mon déclin. Une brusque réaction fouette mon pauvre sang, me rend mon optimisme agressif. Comment te montrer digne de toi, l'Egérie ? Tu es un peu lasse d'être fière par procuration. Ne serait-ce pas une gageure de tirer quelque chose de ton propre fonds, d'utiliser l'inutilisable Constance-tronc ? Où donc ai-je lu cet article sur la greffe de la cornée ?

— Pendant que je vous tiens, docteur, donnez-moi donc l'adresse de la Banque des yeux. Et dites-moi si les miens pourraient lui servir.

Rénégault sursaute, dirige vers moi un soupçonneux regard de psychiatre. Oui, mon bonhomme, je dis bien : mes yeux. Ma dernière fortune. Pourquoi les perdre inutilement ? Les morts sont une variété d'aveugles et je vais l'être prochainement. Je souris, comme s'il s'agissait d'une bonne plaisanterie. Rénégault retrouve ses fausses fureurs, joue de ce menton à coulisse, de cette barbe flamboyante qui impressionnent certains clients rétifs :

— T'es louf ? Tu te figures que, dans ton état, tu peux t'offrir le luxe de céder tes mirettes et qu'il se trouvera dans mon estimable corporation un monsieur encore plus louf que toi, capable de t'énucléer ?

Il a raison et, réflexion faite, j'ai encore besoin de mes ambassadeurs. Il faut ramener ce projet à des proportions raisonnables, sous la forme d'un nouveau legs :

— Je veux seulement remplir la formule qui permet à la Banque de récupérer les yeux des gens après le permis d'inhumer.

— Je n'ai pas encore signé le tien ! dit Rénégault, bourru.

XXXI

La cellule blanche. L'ombre, par endroits, bleuit la chaux. Ailleurs se déplacent des taches lumineuses ; un couchant d'automne rend aux vitres leurs couleurs de fusion. Dans la salle commune, Claude — qui maintenant couche sur place et que sa mère fait seulement sortir le mardi — moud interminablement trois notes dans un moulin à musique. Mathilde tourne la ronéo. Le récepteur du téléphone n'est plus sur le lit. A quoi bon ! Le bras gauche a rejoint le bras droit sous les couvertures. Je monte en grade : de Constance-tronc, me voici promue Constance-tête. Couchée sur la joue gauche, je regarde Pascal.

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