Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
Il serre les genoux. Ses pieds, chaussés d'honnêtes souliers ressemelés, sont collés l'un contre l'autre, ses mains jointes, ses épaules rentrées. Il ne semble pas vraiment embarrassé, ni à court d'éloquence. Mais ses mots, ses gestes, ses regards font penser à l'oiseau pris dans la glu. Il est tout enduit de pitié ; il ne sait comment s'en dépêtrer.
— Je crois, dit-il sourdement, que cela vaut mieux. Il va de soi, Constance, que personne ne m'y force. Je suis libre. Nous sommes toujours libres dans l'Eglise réformée de refuser un poste et même de renoncer à notre ministère. Nous jouissons aussi des plus grandes latitudes pour l'exercer selon nos moyens et dans l'esprit qui nous convient. Les conseils que l'on nous donne ne sont vraiment que des conseils. C'est moi qui, de mon propre chef, ai adressé une demande à la Société des Missions.
Il est bien, Pascal, aujourd'hui. Il pue la fougère, on voit qu'il sort de chez le coiffeur et ce détail imprévu rend sa présence plus vivante, plus « séculière ». Ses lèvres, d'ordinaire plus minces, ont une couleur, un contour franc, et les phrases qui en sortent sont enfin nettes, dépouillées de leurs habituels oripeaux de sacristie. Une bonne décision rend les gens simples, les allège. Pour m'alléger, moi, il faudrait que je me décide, que je me décide à mourir. Je me sens pesante comme une statue de plomb. L'air même que je respire est trop lourd : on dirait qu'il s'épaissit.
— Et ne croyez pas, reprend Pascal avec force, que je parte à cause des difficultés que je rencontre. Il y a des difficultés partout. Ce n'est pas non plus parce que j'ai l'impression de ne rien pouvoir faire ici, où nous avons au contraire une rude partie à jouer. Mais, comment dire ?… Dans ces vieux pays dont la trame chrétienne commence à s'user, il s'agit avant tout de ravaudage. Nous défendons des positions, nous ne faisons plus guère de conquêtes. Là-bas, au contraire, surtout dans certains secteurs — et c'est un de ceux-là que je désire, — il s'agit de tissage. Avant de maintenir une communauté, nous avons d'abord à la créer de toutes pièces. Vous me comprenez ?
Si je comprends ! Ah ! le bon élève qui me ressort mon vocabulaire, mis à la sauce Pascal ! Ce langage-là finirait par me rendre des membres. Je bouge vaguement et, sous moi, le matelas d'eau qui me défend contre l'escarre fait floc.
— Au moment où je prends cette résolution grave, je veux d'abord vous remercier de ce que je vous dois… Vous dites ?
Pascal tend son oreille ronde, bien ourlée, dont les replis sont pleins de petits bouts de cheveu fraîchement coupés. J'ai dit : « Vous ne me devez rien. » Mais d'une voix trop basse, trop lasse. Est-ce parce que l'air devient de plus en plus irrespirable et comme mélangé d'ouate au fond de mes poumons ? Pascal me doit peut-être quelque chose. Je n'en suis pas très sûre. En tout cas la réplique est sortie de ma bouche, instinctive, comme s'il m'était absolument nécessaire de battre en retraite devant ce succès. Ce que je vous dois !… Rien, rien, rien. Que ceci reste une formule de politesse ! Qu'il n'y croie pas, qu'il n'y croie jamais ! Une fois seul, il pourrait se sentir abandonné. Mieux vaut qu'il se fourre les pouces aux entournures de son gilet et dise : « Je suis content de moi », ou, s'il lui faut de l'humilité pour en faire un paravent de sa fierté, qu'il rende la grâce responsable. Dieu est un tuteur acceptable, assez lointain, qui bénéficie de la permanence et de l'ubiquité. Je répète, plus haut :
— Vous ne me devez rien. Comment me devriez-vous quelque chose, puisque je ne partage même pas votre foi ? D'ailleurs dans la vie nous faisons tous cavalier seul.
— Vous avez ferré le cheval ! dit Pascal avec vivacité.
Il a l'air ému, ses lunettes frétillent sur son nez, ses genoux s'agitent, se frottent l'un contre l'autre, ses doigts se croisent et se décroisent. Mais cette émotion doit lui sembler malséante. Il se calme, digne, froidement aimable, sentencieux, saintement agressif au besoin. Tout à l'heure il me confiera qu'un de ses regrets, c'est de n'avoir pu avant de partir découvrir une âme charitable pour aider sa troupe scoute dont son successeur trouvera la caisse vide. Je lui répondrai que la main croche de Serge se desserre parfois d'une façon inattendue.
— Oh ! l'argent de Nouy !… dira-t-il, le nez plissé de dégoût.
Et je retrouverai soudain ma bienveillante, ma fidèle hostilité.
XXXII
C'est un défilé. On a dû leur dire que je n'en avais plus pour longtemps. Rénégault, Mlle Calien passent deux fois par semaine, Luc deux fois par jour. Le père Roquault est plus souvent chez moi que chez lui et reste des heures à mon chevet, hargneux, frileux, fidèle comme un vieux fox. Claude se traîne sur ma descente de lit. Mathilde ne s'absente guère et fait faire la plupart de ses courses par la concierge.
Aujourd'hui, voici Serge et Catherine qui font une brève apparition, flanqués de Milandre, mon commis, devenu le leur.
Catherine porte un ravissant tailleur turquoise et un de ces voluptueux chemisiers dont elle a le secret. Mais la poitrine qui le meuble a gonflé. Les grandes paupières ont cette couleur fatiguée des anémones qui virent du rose au violet, en fin de floraison. Elle s'assied tout de suite sur la chaise que Serge lui pousse sous le derrière. Quand elle pose ses mains sur ses genoux, je vois briller la bague : deux carats de diamant très pur. Et je songe, plus hostile encore qu'hier avec Pascal : on a les puretés qu'on peut avoir.
— On est venu te dire, ma vieille, que Cath et moi, nous allons faire une énorme blague… Tu comprends ?
— Nous allons nous marier, dit rapidement Catherine, qui semble préférer le style sérieux.
Luc ne dit rien. Debout contre la fenêtre, il inspecte la rue. Un mince sourire fait bouger ses taches de rousseur.
— Dans la plus stricte intimité, précise Serge. Les grandes orgues et les petits fours, le tube et la traîne, très peu pour nous.
Dommage ! Catherine ferait un superbe mannequin pour robe de mariée de haute couture. Je sais bien que le blanc grossit. Mais peut-être faudrait-il que j'exprime mes satisfactions, que je trouve une phrase courtoise. Malgré mes efforts je ne puis articuler qu'un mot : celui qu'on griffonne sur une carte de visite en réponse au faire-part de gens presque inconnus.
— Félicitations.
Le mot toutefois est pour Catherine. C'est à Catherine que je l'ai lancé, tout sec. A Serge, offrons du silence et du sourire. Il est magnifique, le bougre. Ses épaules occupent la moitié de la pièce. Il est beaucoup moins soigné que naguère ; il y a même sur le bas de son pantalon des traînées rougeâtres, des traces de barbotine, sans doute. Le directeur des ex-établissements Danin a dû s'approcher très près d'un gâchoir. Serge surprend mon regard.
— Je suis joli, n'est-ce pas ? Je sors de l'atelier. Nous ne faisons que passer. J'ai deux gars qui m'attendent, en bas. Je n'ai pas pris la voiture, mais le camion. Nous allons…
— Nous allons chercher un tour, à Saint-Maur, dit Catherine, prenant le relais.
— Autre nouvelle, reprend Serge, nous avons eu une idée, Luc et moi. Des carreaux de faïence…
— A propos de Luc… Ou peut le laisser ici. On le reprendrait en revenant. Qu'en dis-tu, Serge ?
Personne ne s'offense de mes silences : ma respiration de plus en plus difficile me fournit une excellente excuse. C'est que je ne parviens pas à me réjouir. Je devrais. Je ne peux pas. Catherine semble être entrée à fond dans l'intimité de Serge. Elle a déjà ce tic de l'épouse, qui coupe les phrases comme elle coupe le pain de son mari. Elle a déjà le pouvoir de proposer, de disposer. Depuis des mois que je m'occupe de Serge, je n'ai pas pu acquérir le dixième de ses prérogatives. Oh ! la, la, l'amour ! Comme c'est pratique ! Je t'obéis, couchée, pour te commander, debout. Même s'il est sale, un bon drap vaut mieux qu'un drapeau.