Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
Constance avait couché la tête sur le côté gauche. Ses prunelles bleues brûlaient comme une flamme de gaz bien réglée. Pascal, à cheval sur sa chaise, accoudé au dossier, prêchait déjà.
— Vous êtes forte, Constance, vous pouvez tout entendre… Vous savez que nous ne nous reverrons jamais. Mais savez-vous que je me suis longtemps méfié de vous ? Je me disais : cette petite fille joue au cœur vaillant et va proposant des sursum corda comme d'autres proposent des timbres antituberculeux. Puis j'ai compris que vous apportiez le message d'un Autre, dont vous étiez l'interprète inconsciente.
— Vous êtes trop bon ! dit Constance, mi-figue, mi-raisin.
— Je voudrais vous rembourser, reprit Bellorget, imperturbable. Vous vous êtes plainte une fois devant moi de ce que l'histoire de votre vie fût surtout l'histoire de votre mort. Nous en sommes tous là : nous vivons, nous gâchons le possible qui nous était dévolu. Vous l'aviez si bien compris que vous avez voulu sauver, faute de mieux, celui de quelques-uns… Mais n'êtes-vous pas en train d'oublier une partie du vôtre ? Finir et mourir ne sont pas synonymes. On peut agir sur sa mort comme on agit sur sa vie. Un mot suffit ! Contrairement à tout ce qui passe durant la vie, où il faut dire non à tout ce qui nous diminue, là il faut dire oui à ce qui nous anéantit.
Comme il était maladroit ! N'avait-il pas eu le temps de trouver le bon ressort ? Constance renfonça la tête dans l'oreiller.
— La résignation ! dit-elle avec dégoût.
— Non, l'acceptation. Les héros ne sont pas les seuls êtres capables du sacrifice de leur vie. Comme vous l'avez fait jusqu'ici, agissez par personne interposée. Donnez procuration à Dieu.
— Mais je ne crois pas en Lui ! gémit Constance, retenant son maigre souffle, visiblement écartelée entre sa sincérité et l'envie de satisfaire le « client ».
Pascal eut un geste large : presque celui du pêcheur qui a mal ferré et relance sa ligne, garnie d'une nouvelle esche.
— Lui croit en vous, puisque vous êtes, répliqua-t-il à tout hasard. (Mieux, Pascal ! Voyez : elle a tressailli.) Et vous, vous croyez ne pas croire en Dieu. Votre fierté vous le masque, parce que vous avez vécu cette vertu comme un vice, parce que vous l'avez centrée sur vous. Si quelque chose m'effare, depuis que je vous connais, c'est que vous ne soyez pas folle de Dieu. Vous n'aimez que la création… Il n'est que cela. Associez-vous ! Vous préférez le subir ? Un mot et vous ne le subissez plus ! Ah ! Constance, que la foi ait une telle force, qu'elle nous rende toute l'action dans un dernier acte, si facile… voilà le miracle !
— Je n'en ai pas l'initiative, fit une petite voix butée.
— Ah ! cet orgueil ! cria Pascal, excédé.
Un chaland lâcha sa sirène, au loin. Puis un bruit de clef annonça le retour de Mathilde, qui vint dire bonjour avant d'aller s'enfermer dans la cuisine. Quand elle fut repartie, un long silence s'établit, dense comme l'ombre qui envahissait peu à peu la cellule. Le carillon du voisin du dessous sonna sept coups.
— Il faut croire, dit enfin Constance, qu'envers moi la politique de Dieu vise à l'économie du miracle.
— Pour vous le permettre, à vous…
Pascal repartit en avant, se rebâcha… Mathilde venait d'allumer dans le capharnaüm et un cône de lumière, passant par la porte entrouverte, projetait sur Constance l'ombre du pasteur. Elle l'écoutait, froide, mais attentive, sans doute intéressée par cet acharnement, songeant que sa propre offensive revenait l'envahir. Cependant les mots devaient lui battre les tympans comme la fièvre lui battait les tempes, en pure perte. Et ses paupières s'alourdissaient tandis que peu à peu fléchissait cette rage de l'apôtre-maison qui finit par murmurer, découragé :
— Mon Dieu, c'est moi qu'elle écoute. Ce n'est pas Vous.
Alors Constance trouva une formule heureuse :
— Ne vous lassez pas de moi, tous les deux.
Pascal se redressa. Son ombre s'allongea jusqu'au mur.
— Comment me lasserai-je de vous, mon amie, qui ne vous êtes lassée de personne ?
— En vous lassant de vous-même…
Pascal hocha la tête, sentant bien ce que la réplique avait de spécieux. Constance se dérobait. Opportune, une crise d'oppression l'interrompit. Elle suffoqua pendant quelques minutes, aspirant et rejetant l'air par bouffées rauques. Enfin, elle put reprendre à voix basse :
— Parlons plutôt de vous, Pascal. Où allez-vous exactement ? Ce qui m'intéresse, c'est de savoir si vous allez réussir votre vie.
Et soudain Pascal fut debout, plus haut que son ombre, la tête au milieu du cône de lumière. Une de ses mains s'éleva à la hauteur de sa tempe et, violemment éclairée par derrière, dessina sur le mur une sorte de crabe, une bête crispée. Spectaculaire, la repartie lui sautait de la gorge :
— Comment la réussirais-je, si vous êtes mon premier échec ?
Cette fois, enfin, il faisait mouche. Nul argument ne pouvait mieux toucher Constance, dont la tête s'enfonçait au plus creux de l'oreiller. Poussant son avantage, Pascal se baissa vers ce visage dont il venait de chasser toute ironie, tout sourire. « Un geste, assura-t-il, je ne vous demande qu'un geste. Vous avez eu la manie du geste. Celui-là, nul ne vous le reprochera. » Avec la même brusquerie il arrachait le drap, les couvertures, les rejetait de biais, saisissait un bras décharné, happait le poignet, sec comme un crayon et que terminait une main mutilée, affreuse à voir. Pourtant cette main, qui n'avait plus que deux doigts, ne sembla pas l'effrayer (le symbole dut lui paraître-plus beau), et de vive force il la porta au front de Constance, la redescendit vers la poitrine, la ramena sur l'épaule gauche et de là sur l'épaule droite, où il l'abandonna. Les lèvres de Constance bougèrent, mais il n'en sortit aucun son. Pascal se releva lentement, étonné, effrayé de sa violence, se demandant peut-être (comme moi) s'il était sublime ou ridicule. La respiration de Constance raclait le silence, martyrisait ses bronches. Enfin ses lèvres bougèrent de nouveau…
— Allez-vous-en, maintenant, chuchota-t-elle.
Comme il s'écartait un peu, la lumière tomba sur le visage hostile, ravagé, tendu vers lui dans l'obscurité et qui n'eut pas le temps de se recomposer, de se désavouer. Les yeux bleus devinrent durs, secs comme du vitriol.
— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! répéta-t-elle plus fort.
Les traits se crispèrent, se tordirent, devinrent hagards. Tandis que Pascal reculait, cassé par des courbettes, débitant des politesses, elle se mit à crier :
— Allez-vous-en ! Au Cameroun ! Au Cameroun !…
Pascal s'enfuit.
Je le rattrapai sur le palier. Il grelottait, il essuyait fébrilement les verres de ses lunettes.
— Elle n'a plus toute sa tête à elle, fis-je, très bas.
— Sans doute ! répondit-il sèchement.
Il empoignait la rampe, avançait le pied. A la première marche, il s'arrêta :
— Voyez-vous, dit-il d'une voix blanche, je n'ai plus d'illusion. Elle meurt comme elle a vécu : sans Dieu. Pourtant on peut dire d'elle ce que dit Claudel de je ne sais plus quel héros brésilien : « Religion mise à part, c'était une figure évangélique. »
Il semblait si désorienté que je n'eus pas le courage de répliquer : « Justement ! Voilà bien pour vous le pire scandale : ces gens-là vous rendent inutile. » Je le laissai marmonner une formule classique, pour se consoler :
— Je sais bien qu'il y a des grâces foudroyantes pour dessiller, au moment même où ils se ferment, les yeux qui ont mérité la lumière.