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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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Tous ces défauts, sur la fin, avaient d'ailleurs molli. Son regard faisait encore balle. Mais elle devenait moins fofolle, moins pète-sec. Plus chaleureuse : surtout depuis qu'elle aimait Serge. Sa tante, qui l'avait deviné, trouvait ce sentiment indigne d'elle. Je pense au contraire qu'elle s'y est achevée. Fêlée, la noix perdait son lait. J'ignore s'il en est parmi nous que Constance n'ait jamais « remués ». En tout cas, certainement pas le petit vieillard jaune, toujours amateur de rosseries et de médisances, toujours détestable, mais qui lui voue un souvenir tenace et s'en va une fois par mois, furtif, sarcler une tombe qu'elle a désirée nue, sans inscription, sans croix, au cimetière du Chemin-Vert.

* * *

J'ai respecté le délai de deux ans, moins par scrupule que par curiosité, pour voir ce qu'il adviendrait de chacun. Bien entendu, la « S. S. M. » n'a pas tenu. Berthe Alanec et son mari (le second enfant n'a pas vécu) sont partis en Bretagne tenir l'épicerie coopérative d'un village perdu. Ils n'ont pas repris Claude, resté à la charge de Mlle Mathilde qui me confie quelquefois le clampin, un peu plus grand, mais toujours incapable de marcher, quand elle va faire ses courses. Catherine a deux filles. On lui prête quelques écarts discrets. Pourtant elle se nourrit de petits fours et de préjugés, commence à dauber sur les frasques des autres, à moraliser. Voilà ce que Constance lui aurait sans doute le moins pardonné. Mais elle dirait aussi sans doute : « On a l'avancement qu'on mérite. » Serge, son mari, a eu de gros ennuis. Trois mois après son mariage, il était en prison, compromis dans une affaire de devises. Et voyez comme il faut être prudent dans ses jugements ! Catherine (qui le lui reprochera sans cesse) l'a défendu avec acharnement, l'a tiré de la Santé… en séduisant, dit-on, le juge d'instruction (je ne crois pas que Constance l'en eût blâmée). Depuis, Serge « se tient à carreau >. Il grimpe très rarement nos trois étages, reste une minute et file, oubliant discrètement une enveloppe. Luc, qu'il exploitait, n'est plus son employé ; mais il est devenu un céramiste assez estimé et demeure un fidèle des mansardes Orglaise. Il y passe ses samedis, sans jamais entrer dans la cellule blanche. Il ne s'est pas marié et l'imprudence — la dernière, la plus belle imprudence de Constance — risque de l'en détourner longtemps. Mlle Calien a été nommée à Lyon, sa ville natale. De Pascal parvient une carte par an, à Noël…

En somme, il semble que nous soyons restés les mêmes. Mais qu'en savons-nous ? On ne juge pas sur l'apparence. Moi qui vous parle, ratatiné dans mes habitudes — à mon âge on n'en change plus, — ratatiné dans ma peau comme un abricot sec, je ne me sens plus si creux, je me sens comme un noyau. C'est pourquoi, s'il en était besoin, je serais bien embarrassé de conclure, de tirer la morale de cette histoire, si tant est qu'on puisse tirer une morale de quoi que ce soit. Constance ne l'a pas fait. Je ne le ferai pas. Je l'entends encore dire de sa voix claire, en haussant son épaule valide : « Je ne vois pas la vie en beau. En mieux, oui. Et encore… »

Mais laissez-moi raconter sa fin.

XXXVII

Mardi. Après s'être penché pendant une heure sur Constance, fiévreuse, frissonnante, couronnée de migraines et dont le ventre douloureux ne livrait plus à la sonde qu'un liquide purulent, Rénégault s'était relevé en claironnant :

— Increvable, décidément ! Et nous avons évité l'escarre.

Mais derrière la porte, là où il avait l'habitude d'être sincère, il eut ce geste, cet orémus las suivi de la chute des mains le long des cuisses, qu'il répète depuis des années dans les cas désespérés.

— Ce que je craignais, nous dit-il. L'infection. Elle ne passera pas la semaine.

Mlle Mathilde ne cilla même pas. Elle et moi (je ne quittais plus guère les Orglaise, j'étais devenu coursier et bonne d'enfant), nous nous y attendions. Ses gros doigts froissèrent seulement l'étoffe de son corsage, là où naguère était le sautoir. Puis elle murmura ces mots inattendus :

— Faut-il lui dire ?

— Cette idée ! Bien sûr que non ! protesta Rénégault.

Puis il se ravisa :

— Avec elle, en effet… Enfin, ça vous regarde !

* * *

Ni la tante ni moi n'eûmes le courage d'avertir celle « qui ne devait pas passer la semaine ». Elle nous avait dit souvent : « Prévenez-moi. Je voudrais mourir en sachant que je meurs. Ça me suffit bien d'être née sans le savoir. » Mais ces sortes de souhaits ne semblent jamais sincères. Luc, arrivé sur le coup de midi, ne fut même pas informé. Constance dormait. Il s'installa près de la fenêtre et se mit à dessiner. Mlle Mathilde dut se mettre au travail. Je tâchai d'occuper Claude. Je lui fis gagner, coup sur coup, trois parties de dames-bonbons, jeu auquel il ne comprenait d'ailleurs rien et qui consistait pour lui à croquer mes caramels.

Vers deux heures, le bruit de sa respiration m'apprit que la malade se réveillait. A pas de loup, je me dirigeai vers son lit. Ses yeux étaient déjà ouverts et remuaient, vifs, brillants, comme si Constance, en eux résumée, cherchait à les occuper. Ils aperçurent Claude qui se traînait sur mes talons, le happèrent. Claude comprit le reproche muet, put s'accrocher à une chaise et s'éloigna, la poussant devant lui. Rentré dans la salle commune, il la lâcha, se remit à ramper bien que le regard de Mathilde l'encourageât aussi. Mais si forte, si massive, si vivante qu'elle fût, elle n'avait pas la manière.

Constance, maintenant, sans aménité, regardait Luc qui dessinait toujours, un crayon à la main, un autre sur l'oreille, deux dans la bouche. Elle trouva de la voix pour railler :

— Quelle collection de reliques ! Constance à seize ans, Constance à dix-huit ans, Constance en maillot de bain, en short, en tenue de ville, avec sa canne, sur ses béquilles, dans son fauteuil roulant… Il te manque encore : Constance sur son lit de mort.

— Tiens ! t'es là, toi ! fit Luc, drôlement.

Puis il retourna son carton, où j'aperçus un pigeon pensif qui rentrait le bec dans un jabot mordoré.

— Je ne perds pas de temps, expliqua-t-il. Serge m'a donné campo. Comme je t'ai trouvée en train de roupiller, je m'avançais. Je bosse dans la volaille maintenant. On va décorer le hall du Club des Colombophiles. Du pigeon partout, perché, au nid, roucoulant, fendant la bise, bouffant son petit maïs ou chiant son petit guano…

Cette ironie facile était une façon d'avouer qu'il ne se sentait pas très sûr de lui. Cependant, il n'ajouta pas sa phrase habituelle : « Tu parles d'un boulot pour un artiste ! » Du reste, Constance n'eût certainement pas répondu : « Tu parles d'un artiste ! » Je me flatte d'avoir quelquefois réussi à réformer son jugement. Je le lui avais dit un jour, entre deux parties : « Avec ce garçon-là, tu t'es trompée de méthode. Il y a des gens que la critique électrise et qui se dépêchent de valoir quelque chose pour lui faire la nique. Il y en a d'autres qu'elle persuade de leur médiocrité. Ceux-là — dont Luc — ont besoin de compliments anticipés parce qu'ils sont conformes à ce que l'on dit d'eux, à la confiance qu'on leur prête. » Aussi ne fus-je pas étonné de l'entendre répondre :

— Tu as eu là une idée du tonnerre ! Qu'en pensez-vous, monsieur Roch ?

Elle me jetait un coup d'œil complice. Luc rougit de plaisir, lâcha ses crayons, vint s'asseoir au bord du lit. Effrayé par le clapotis du matelas d'eau, il se releva, s'installa par terre, en tailleur. L'assurance des écoliers, nantis de leur première croix d'honneur, lui donnait de l'importance. Pendant un bon quart d'heure, il nous parla de la céramique, des rapports de la céramique avec la peinture, de ses projets capables de révolutionner les arts du feu. Puis soudain, sur le même ton, presque protecteur, il lança ce coq-à-l'âne :

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