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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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Claude s'est retiré. Mathilde, intriguée, est venue jeter un coup d'œil, puis est passée dans sa chambre où elle couche le petit en lui débitant des mignardises. J'entends aussi la voix du père Roquault qui s'est faufilé jusque-là, comme il le fait presque tous les soirs pour offrir à Claude une partie de chatouilles avant de m'offrir une partie d'échecs.

— Allons, allons, père Roquault, ne me l'énervez pas. Il ne dormirait plus, ce chérubin, proteste ma tante.

Un lointain poste de T. S. F. lance une valse dans le vide. Je tourbillonne dans le mien. Heure exquise, qui nous grise… En effet ! L'heure t'impose de te détruire, Constance, de te détruire en eux avant même d'être atteinte. Car enfin qu'as-tu fait ? Tu n'as rien décidé, rien choisi. Tu as joué à vivre des vies différentes, comme l'enfant joue successivement au gendarme et au voleur. Tu as, vaille que vaille, distribué des « poussettes », qu'interdisent tous les règlements sportifs et dont le seul résultat est de faire pénaliser les coureurs ou de leur causer un accident. Catherine, sans toi, n'eût pas connu Nacrelle ; Serge n'eût pas escroqué Danin. Et j'en passe… Il est temps de limiter les dégâts. Isolons cette charogne qui ne veut pas s'en aller. qui préfère pourrir vivante et devenir une charge affreuse pour tout le monde. Isolons-la, isolons-la. Plus de visites. Plus de lettres. Plus de téléphone.

Mais quels sont ces cris ? Quelle émeute en moi ! « Non, non, je ne le verrais plus, je ne le verrais plus ! S'il n'a pas besoin de moi, j'ai besoin de lui. Que Pascal s'en aille, que Luc s'en aille, que Claude même s'en aille, tant pis ! Que Catherine s'en aille, tant mieux ! Pas lui. » Et la vierge folle se révolte contre la vierge sage. Elle braille : « J'en ai assez de ton orgueil. Je n'ai rien eu de la vie. Le peu que j'en pouvais avoir, il me l'a refusé. Si tu veux faire de l'humilité, commence par l'abaisser. Commence par lui rire au nez. Car il faut enfin t'en convaincre : nous sommes amoureuse, ma fille. Amoureuse, nous ! T'es-tu assez moquée de Milandre qui a un gros béguin pour toi, pour la jeune fille saine, drue, qui fut sa camarade d'enfance et dont il n'a pu se détacher ! T'es-tu assez moquée d'un sentiment qui devenait burlesque et qu'au moins il a su taire. Eh bien ! voilà tout ce dont tu as été capable ! Est-ce assez joli de faire cette découverte quand ton drap est sur le point de se transformer en linceul, quand la candidate aux effusions est une aimable grabataire qui perd ses doigts pourris et qui pisse à la sonde Est-ce assez ridicule ? Si nous ne voulions pas du fidèle Milandre et de ses taches de rousseur, nous aurions pu jeter notre dévolu sur Pascal, ce saint homme, après tout assez réussi, assez respectable. Mais nous avons préféré Serge, le costaud, le salaud, l'escroc… Quel sujet de fierté ! Fredonne, fredonne donc, toi qui adores ça et qui trouves toujours une scie de circonstance : Tel qu'il est, il me plaît. il me fait de l'effet, et je l'ai-ai-me ! »

— Tante ! M. Roch !

Ma tête oscille, ébranlant la masse inerte et le matelas d'eau qui clapote. Le feu aux joues, la respiration sifflante, je crie désespérément :

— Tante ! M. Roch !

— Ça ne va pas, mon petit ? Veux-tu que j'appelle Rénégault ?

Mathilde est là, les bras croisés sous d'énormes seins flasques, ses trois mentons rentrés les uns dans les autres, ses paupières animées d'un battement continu d'oiseau-mouche. Elle s'est approchée à pas muets du lit de fer. Elle me considère avec un effroi aussi visible que doit l'être la fureur qui me déchire. Qu'elle se rassure ! Je ne lui dirai rien. Personne ne saura jamais rien de cette histoire. Et je ne vais pas tomber en syncope. Je ne pignerai même pas devant elle et surtout devant Roquault, qui tient son échiquier à deux mains à la hauteur de son cou, qui semble m'apporter sa tête sur un plateau.

— Je m'ennuyais, dis-je.

Mathilde, qui fait profession de ne rien savoir et de tout deviner, de ne rien entreprendre et de tout accepter, n'insiste pas. Elle branle son chignon, pour montrer qu'elle n'est pas dupe.

— J'ai encore vingt pages à taper, dit-elle d'une voix lasse. Joue avec M. Roquault.

* * *

Trêve. Mathilde vient d'éteindre la T. S. F. Le père Roquault achève de mettre les pièces en place sur l'échiquier, sans faire aucun bruit. A peine troublé par les trompes lointaines des voitures qui tournent vers le pont de Charenton, le silence m'entoure et me calme.

— A toi de jouer. Le pion de la dame, comme d'habitude ? me demande enfin le vieillard, qui ajoute aussitôt en se touchant la caroncule du bout de ce sixième doigt-qui-n'a-pas-de-nom et qu'il préfère à l'index : « Tu t'ennuyais tant que ça ! »

Un de mes yeux en effet ne m'a pas obéi, a pigné cette larme de crocodile qui glisse lentement vers l'aile du nez. Je rougis, en regardant le jeu.

— Oui, Pd4. Mais dites-moi, monsieur Roch…

Roquault avance un pion blanc pour mon compte et un pion noir pour le sien. Il relève son nez pointu, secoue ses fanons.

— Quelque chose te chiffonne ?

Tant pis ! Sans préambule, sans précaution, je lui jette ma sotte question :

— Dites-moi pourquoi je préfère Nouy à Bellorget.

Il tique un peu, saisi. Son visage s'épanouit et se plisse, exprime à la fois la satisfaction et l'inquiétude, le plaisir de la confidence et la peur de faire mal. Il murmure, du coin de la bouche.

— Tu préfères… Tu préfères… Ce n'est pas le mot qui convient. Mais en gros je peux te répondre. Pascal t'a donné des satisfactions, Serge t'a donné des émotions. Et comme sans le savoir tu es femelle comme pas une… Allons, qu'y a-t-il encore ?

L'autre œil me trahit à son tour.

XXXIV

Ils ne me trahiront pas longtemps, mes yeux. Je vais mettre bon ordre à cette comédie. Il ne suffit pas de me taire : une bouche peut rester hermétique, mais pas toujours un visage. Ma décision est prise. Après l'avoir ruminée toute la nuit, je me la suis arrachée de haute lutte. J'avais contre moi plusieurs Constance : l'amoureuse qui gémissait, pathétique, laissait cogner avec ferveur ses palpitations ; la scrupuleuse qui prétendait que mon renoncement (comme dirait Pascal) était surtout un abandon de poste ; la faraude qui jetterait volontiers sa belle agonie à la tête des gens pour qu'ils se souviennent respectueusement d'elle, de son dernier hoquet.

J'ai eu raison de toutes les trois. Ni lamento, ni air de bravoure, ni marche funèbre. Quoi qu'il m'en coûte — et cela me coûte ! — je dois disparaître, redevenir pour chacun ce que j'étais au lendemain du saut en Marne : une malade inconnue. Du reste, tout me pousse au silence. Une voisine est passée dans la matinée ; puis des cousins de province, venus participer à une exposition horticole et qui « ont profité de l'occasion » pour me voir. Enfin, la concierge est montée pour se rendre compte de mon état. Les uns et les autres, riches d'une encourageante salive, braquaient sur moi des regards maladroits, significatifs. Mathilde elle-même en était gênée. Le prétexte était trop beau : je n'avais qu'à sauter dessus.

— Ça va défiler longtemps ? ai-je crié à Mathilde. Je ne dois pas être belle à voir, je m'en doute. Vous pensez tous : « Il vaudrait mieux qu'elle soit morte » que de traîner ainsi. » Je l'ai dit moi-même, jeune fille, au chevet de grand-mère. De la pitié, je t'en fiche ! C'est de la peur. On dirait qu'une fille aussi diminuée menace les gens dans leur intégrité. Ils me crispent. Dis à tout le monde que je suis trop malade pour recevoir.

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