Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— A tout à l'heure, Constance.
Ils sont partis. Je suis furieuse contre moi-même, je me demande ce qui peut bien me prendre. Au lieu de recenser tous les avantages de ce mariage, je fais le compte de mes griefs, même des plus petits. Je reproche à Serge et à Cathie ces regards d'intelligence qu'ils se jetaient de temps en temps. Je donne une interprétation offensante à un petit signe du doigt, rapide, en coup de rasoir, le long de la joue de Serge. Signe qui lui a peut-être échappé par hasard, qui ne signifiait rien, qui ne m'était pas destiné. Un vieux souvenir d'enfance me hante soudain. Je revois la dinde de Noël faisant la roue dans la basse-cour. Nous lui faisions, Marcel et moi, de cérémonieuses visites. Puis, le soir du réveillon, la bonne allait la tuer et l'emportait nue, saignant du bec, tandis que le vent pillait le duvet abandonné sur le fumier. Aujourd'hui, c'est moi la dinde.
— Quel couple ! dit Luc, qui interprète mon air rogue. Serge pouvait faire beaucoup mieux que ça. Elle aussi, du reste.
A quoi bon relever la contradiction ? S'il n'a pas fait mieux, il n'a pas fait pis. Elle non plus. Or tous les deux le pouvaient. Mais Luc, ce matin, est implacable et continue :
— La vérité, c'est que le mariage presse. Catherine a dû être jalouse des exploits de Berthe Alanec.
Je m'en doutais : les cernes des yeux, ce gonflement de la poitrine, deux taches jaunes que j'ai repérées sur le front me l'avaient laissé deviner. Mais j'aurais préféré ne pas en être sûre, comme je préférerais qu'il se taise ce pauvre Luc, à qui ce mariage est odieux parce qu'il est possible.
— Et tu ne vois pas qu'elle l'ait eu, Serge… qu'il s'agisse d'un petit Nacrelle !
Allons, tu me rends service. Toi aussi, tu serais bienveillant, si tu étais heureux, s'il ne te manquait pas justement ce dont Serge et Catherine te rendent le témoi.i. Ne nous aigrissons pas. Je veux bien être injuste, mais en secret, à l'intérieur ; je ne le serai pas devant toi. Mathilde, qui, dans le capharnaüm, est en train de faire manger Claude et a suivi toute la scène, nous jette son grain de sel :
— Moi, je trouve que ce mariage arrange bien des choses.
— Moi aussi.
Ma voix siffle. Mathilde me regarde longuement. Luc, faisant glisser ses rancœurs dans une autre direction, dit encore :
— Tu devrais dire à Serge qu'il m'exploite un peu moins. Sais-tu qu'il m'alloue royalement quinze mille balles par mois ? Et sais-tu ce qu'il palpe, lui ?
Ce qu'il palpe ?… Le bras de Catherine, en ce moment.
XXXIII
Que doivent penser Serge et Catherine depuis une semaine ? Quelle opinion ont-ils emportée de moi, de mon humeur, de mes contradictions ? Serge surtout a dû être affecté ; il s'attendait sans doute à ce que je batte des mains. Car, enfin, il se range ! Ce que je sais de la « fiancée » m'empoisonne l'idée que je me fais de ce mariage. Ai-je peur d'une trahison de Catherine, qui déjà doit compter ses amours sur deux mains ? Non, ce n'est pas ça… Serge aurait dû choisir une fille moins belle, telle que je la souhaitais : bonne cuisinière, pas trop fine (Catherine n'a que cette qualité-là), un peu molle, sans menton, affligée d'yeux de faïence et d'une indéfrisable mouton ; épousée, au surplus, aux approches de la quarantaine, pour nous donner du répit, pour nous permettre de tout ignorer (car à ce moment-là les vers m'auront nettoyée depuis deux lustres). Ainsi prévue et puisqu'il faut bien qu'un homme prenne femme, celle de Serge m'irriterait moins ; elle m'irriterait encore un peu, tout de même. Je deviens très jalouse de mon influence.
Sonnerie. Le téléphone se déchaîne au-dessus de ma tête.
— J'y vais, crie Mathilde.
— Non. Si Claude n'est pas encore couché, laisse-le faire. Ça le débrouille.
Un glissement m'avertit : voici l'enfant qui se traîne sur les mains et sur les genoux. Il babille de joie, car peu à peu sa langue se délie, si ses jambes refusent toujours de le porter. La manœuvre fait partie de ses plaisirs. Il sait. Il faut s'asseoir à la tête du lit. On prend l'objet noir de la main gauche et on le met contre la bouche et l'oreille de Stance. De la main droite, on s'occupe de la roue, on fiche le doigt-qui-montre dans un trou. Stance regarde et dit : « Pas ce trou-ci, ni celui-là, l'autre ! » Alors on fait tourner. Et l'on recommence, sept fois de suite. Enfin Stance parle. Il arrive souvent qu'elle dise : « Excusez-moi, le petit s'est trompé. » Cette fois-ci, c'est très simple, il n'y a qu'à décrocher. Je soulève un peu la tête pour caler l'oreille contre l'écouteur et tortille mon cou pour bien placer la bouche.
— Allô-lô-lô-lô !
C'est Cath. Un flux de petits cris, un gargouillis mélodieux d'hirondelle au bord de la gouttière : rien à comprendre. Mais voici une autre voix, la basse-taille de Serge : « Alors, ça boume ? » Puis Luc succède à Nouy, explique cet appel collectif. Malgré l'heure tardive ils sont encore (bravo !) tous trois dans le bureau de la fabrique en train d'examiner les premiers carreaux de poterie sortis du four. Il s'agit d'une série d'essai, décor « Algues >, pour le revêtement intérieur d'un nouveau bar de luxe qui va s'installer à proximité du Musée océanographique de Monaco et s'appeler L'Espadon. Douze carreaux sont très réussis. Les verts de huit autres sont discutables. Si je voulais bien en juger, on me ferait porter demain matin par cycliste…
— Jugez vous-même. Je n'y connais rien.
— Il vaudrait sans doute mieux les refaire. Mais le client part après-demain. Il ne va pas revenir tout exprès du Midi et à moins de travailler jour et nuit…
— Allez-y. Vous dormirez mieux dans trois jours. Bonsoir.
Je rêvasse un instant sur l'écouteur devenu silencieux. Me fait-on la grâce de m'occuper, de solliciter pieusement des avis inutiles ? Ou bien mes suffragants ont-ils acquis le goût, le vice du conseil ? Depuis quelque temps — depuis l'entrée de Luc à la fabrique — c'est fou ce qu'on peut soumettre à mon appréciation. Mais la sympathie ne tient pas lieu de compétence. A chacun la sienne. Qu'ils se débrouillent et songent que je suis terriblement provisoire !
— Range l'appareil, Claude.
Ce disant, j'allonge la main pour caresser la nuque à filasse. Je l'allonge… non ! J'ai cru l'allonger. J'oublie toujours que ma main est morte. Mes gestes veulent durer plus longtemps que mes membres. Si je voulais caresser le gosse, il faudrait que j'appelle Mathilde, qu'elle le fasse pour moi et ce ne serait pas du tout la même chose : ce serait une caresse de Mathilde. Il y a des choses qui perdent leur sens quand elles sont accomplies par procuration : vérité première qui a pourtant besoin d'être dite, car elle explique mes différents échecs ! Privé de tous ses moyens, privé de soi, on est bien vite privé des autres.
Sursaut… Tu es optimiste, ce soir ! Il est faux que tu sois privée de toi-même, tant que tu ne seras pas privée des autres : voilà ce qu'il faut penser. Du reste, à quelques jours près, quelle importance ! Tu vas mourir et, une fois morte, je te réponds que tu seras bien détachée de tout comme de tous ! Il faut plutôt souhaiter que ce détachement commence dès l'instant. Rappelle-toi la réponse que tu as faite à Pascal. Tu avais très bien senti le problème, qui se pose « in fine ». Tu as voulu les aider et quoi qu'on puisse penser de cette aide — peut-être nulle — ils y ont pris goût, ils y croient. A ta mort, ils vont se trouver gênés, ces membres extérieurs. Nerf coupé, le fil du téléphone ne leur apportera plus rien. Tu leur fournissais de l'influx ; tu risques de devenir leur paralysie. Il faut qu'ils se déshabituent de toi, avant ta disparition ; il aurait même fallu commencer plus tôt. Tout ce qui est atteint est détruit. Pour achever une œuvre (même illusoire), il faut encore s'effacer devant elle.