Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— A propos, je parie que tu ignores que le mariage de Serge et Catherine est fixé au 15 novembre. Cette bonne noix de Nouy ! Il fera un superbe cocu… Parce que, tu sais, la Catherine, c'est une bonne fille, mais elle s'en ressent !
Le balourd ! Inquiet, j'observai Constance à la dérobée. Elle n'avait pas sourcillé. Son visage avait seulement une expression sévère.
— Tu te répètes, souffla-t-elle.
Sa voix, se frayant un passage à travers sa gorge, redevint presque aussi ferme que jadis pour déclarer :
— Si Nouy est cocu, tant pis ! Il en a trompé d'autres. Ça lui fera du bien. Les cocus sont souvent brillants, leurs réussites leur servent de revanches… D'ailleurs, Nouy et Catherine se valent. Tu serais bien fort si tu pouvais me dire lequel des deux est indigne de l'autre !
Ses paupières tombèrent. Elle ajouta plus bas, pour elle-même :
— Quel est d'ailleurs l'être vraiment indigne d'un autre être ?… Ou vraiment digne de lui ?
Ce ton me gênait. Quelle déception si, sur sa fin, cette fille pleine d'alacrité allait sombrer dans l'emphase ! Un petit pli, un rien, une imperceptible ironie tirant sur la commissure des lèvres pâles me rassura. La hargne de Luc, à l'égard du couple Serge-Catherine, lui donnait-elle à penser ? Que mijotait-elle ? Luc enchaînait, grâce à un nouveau coq-à-l'âne :
— A propos, les copains ne comprennent pas que tu ne veuilles plus les recevoir. Si malade que tu sois, tu peux leur donner un quart d'heure. Tu les laisses vachement tomber.
Le sourire de Constance devint plus net : la conversation prenait sans doute un tour favorable à de secrets desseins. Il s'épanouit tout à fait quand Milandre eut ajouté :
— Et pourquoi cette exception en ma faveur ?
— Toi, tu es Luc ! dit-elle aussitôt.
Quelle ferveur inattendue dans ces quatre mots ! Est-ce que ?… Un nouveau regard m'avertit : « Allez-vous-en, voyons, père Roquault ! » Je me soulevai en criant : « Allons, Claude, une dernière partie de dames ? » et je regagnai le capharnaüm, bien décidé à profiter de la porte ouverte. Rater cette scène, pensez donc ! J'avais compris. Inspiration Frasquette : un petit mensonge bien placé peut avoir de bonnes conséquences (je pense bien ! Il peut aussi en avoir d'autres, qu'on ne prévoit pas).
Milandre, lui, hésitait à comprendre. Ses yeux s'écarquillaient. Des yeux de chouette éblouie. Jamais il n'avait mieux mérité son surnom. Il balbutiait :
— Je suis Luc, je suis Luc… Qu'est-ce que tu dis ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Je pestais, car il venait de se mettre sur les genoux et sa tête masquait celle de Constance, m'interdisant de surprendre l'expression — certainement curieuse — de son visage. Je n'entendis pas non plus la réponse, prononcée trop bas. Mais, averti par son instinct ou par la qualité anormale du silence, Mlle Mathilde se retourna sur son tabouret de travail, aperçut Milandre penché sur sa nièce et qui lui chuchotait des choses.
— Que fabriquent-ils donc ? murmura-t-elle.
— Chut ! Duo ! fis-je, un doigt sur la lèvre.
— Oh ! dit-elle, et son visage exprima tour à tour l'étonnement, l'admiration et la contrariété.
Elle détourna les yeux, se rejeta sur son Underwood, se mit à taper très fort, à toute vitesse. Impossible de rien entendre, sauf des bribes de phrase, quand le chariot de la machine retournait à la ligne avec un léger bruit de roue libre : Je n'avais pas le droit… Dans mon état… Protestation étouffée : Tu me dis ça, maintenant… Enfin une sorte de gémissement rageur. La tête de Luc se penchait de plus en plus. Je me demandais : « Iras-tu jusqu'au bout ? Un baiser ne tire pas à conséquence, quand on ne doit pas passer la semaine. Donne-le-lui par procuration, ma fille. Serge le rendra bientôt à Catherine et tout sera parfait dans le meilleur des mondes. »
Luc se souleva. Le matelas d'eau fit floc. Irrité, incapable de savoir quels étaient mes véritables sentiments, je repoussai doucement la porte, du bout du pied, au moment où la bouche de Constance accepta de subir celle de Luc, dont chacun sait qu'elle a mauvaise haleine, qu'elle empeste l'ail, le tabac et la peinture.
XXXVIII
Vendredi. Nous étions sur le qui-vive.
Sur un léger coup de sonnette, j'allai ouvrir la porte avec discrétion. Pascal, tout de noir habillé, très clergyman, mit sa main sèche dans la mienne.
— Comment va-t-elle ?
— De plus en plus mal.
— Mlle Mathilde n'est pas là ?
— Elle est chez le pharmacien… pour changer !
A pas feutrés, le pasteur traversa le capharnaüm où depuis deux jours chômaient les machines assises sur leur carré de feutre vert. Leurs housses noires se couvraient de poussière. Claude, assis par terre, jouait à l'infirmier avec des fioles vides aux étiquettes multicolores. D'autres flacons, à moitié remplis, traînaient un peu partout à côté de piles de papier, d'assiettes sales, de jouets écaillés, de bouquets de fleurs hâtivement glissés dans un vase ébréché, dans un vieux pot à eau. Leurs parfums mornes se mélangeaient à des relents d'éther, de sueur malade et montaient, épais comme une vapeur, à l'assaut de la glace. Pascal s'entortilla les pieds dans le cordon électrique qui venait chercher dans la pièce le courant destiné au radiateur volant qui surchauffait la cellule.
— Eh bien ! Eh bien ! fit Constance, riant d'un rire pénible, qui tenait du rot et du gargarisme.
Pascal la regarda, effrayé. Elle avait terriblement changé. Le visage se creusait par endroits, se boursouflait ailleurs. Les traits se figeaient. Les yeux saillaient, émaux blancs, enchâssés dans de profondes orbites couleur de colchique fanée ; ils étaient un peu égarés. Luttant contre la dyspnée, la bouche entrouverte aspirait l'air, en produisant ce bruit d'arrière-gorge de l'inhalation. Pascal avança une main, toucha un front brûlant.
— J'pique mon quarante… seyez-vous là.
La voix était mince, rapide, rongeait quelques mots.
— Je viens vous dire au revoir, murmura Pascal qui osait à peine bouger. Je prends le bateau demain soir, à Marseille. Je ne pensais pas partir avant…
Il n'eut pas le temps de rattraper sa gaffe.
— Adieu, pas au revoir ! disait Constance… N'assisterez pas à mon enterrement. Raté de justesse. Alors, Josué part pour la Terre promise ?
— Oui, reprit Pascal, et, soudain sérieux, se jetant sur l'occasion, il ajouta brutalement : Vous aussi, du reste.
Je vis nettement se contracter les muscles de sa mâchoire. Au même instant, Constance me lança un bref regard identique à celui qu'elle m'avait lancé deux jours auparavant, au début de son entretien avec Luc. « Allons, me dis-je. Ça va recommen cer. Elle n'a pas dicté tout ce qu'elle voulait. Elle les fait oralement, ses legs particuliers. Mais, cette fois, c'est Pascal qui vient réclamer le sien. » Derrière ses lunettes, les yeux de Bellorget luisaient de convoitise. Ses maxillaires jouaient de plus belle sous la peau des joues. Constance demanda, malicieuse :
— C'est le pasteur qui est venu ce soir ? Ou Pascal ?
— Ils ne font plus qu'un, grâce à vous.
— Je vous laisse, je vous laisse, fis-je précipitamment.
— Non, non, protesta Constance… Je n'ai de secrets pour personne.
Retouche au précédent programme : il fallait un témoin afin que Pascal fût plus certain de son succès. Je reculai doucement jusqu'à la fenêtre.