Psychopathologie de la vie quotidienne
- Автор: Фрейд Зигмунд
- Год: 22
- Язык: французский
- Жанр: Психология
Электронная книга - «Psychopathologie de la vie quotidienne». Краткое содержание книги:
On le voit, cette fois c'est la voix de la critique à l'égard de soi-même qui s'exprime par la méprise. La méprise se prête d'ailleurs particulièrement bien à cet usage. La méprise actuelle en représente une autre, commise précédemment.
d) Il va sans dire que la méprise peut être utilisée par une foule d'autres intentions obscures. En voilà un premier exemple: il m'arrive rarement de casser quelque chose. Ce n'est pas que je sois particulièrement adroit, mais étant donnée l'intégrité de mon appareil neuromusculaire, il n'existe évidemment pas de raisons pour que j'exécute des mouvements maladroits ayant des effets non désirés. Je ne me rappelle donc pas avoir cassé ou brisé un objet quelconque dans ma maison. Vu l'exiguïté de mon cabinet de travail, j'ai souvent été obligé d'adopter les attitudes les plus incommodes pour manier les objets en terre glaise et en pierre dont je possède une petite collection, et ceux qui me regardaient faire ont souvent exprimé leurs craintes de voir un objet ou l'autre glisser de mes mains et se briser. Mais jamais pareil accident ne m'est arrivé. Pourquoi donc m'est-il arrivé un jour de laisser tomber à terre et se briser le couvercle en marbre de mon modeste encrier?
Mon encrier se compose d'une plaque de marbre creusée d'une cavité destinée à recevoir un godet en verre; il est surmonté d'un couvercle à bouton, également en marbre. Derrière cet encrier se trouve une guirlande de statuettes en bronze et de figures en terre cuite. Un jour je m'asseois devant ma table pour écrire, je fais, avec la main qui tient la plume, un mouvement extrêmement maladroit et large, et fais tomber à terre le couvercle qui était déposé à côté de l'encrier. L'explication n'est pas difficile à trouver. Quelques heures auparavant, ma sœur était entrée dans mon cabinet, pour voir quelques nouvelles acquisitions que j'avais faites. Elle les trouva très jolies et dit: «Maintenant ton bureau est très bien garni. Seul l'encrier ne va pas avec le reste. Il t'en faut un plus joli.» Je sors avec ma sœur pour l'accompagner et ne rentre qu'au bout de quelques heures. C'est alors, je crois, que j'ai exécuté J'encrier condamné. Aurais-je conclu des paroles de ma sœur qu'elle avait l'intention de m'offrir à la première occasion un nouvel encrier et, pour l'obliger à réaliser l'intention que je lui attribuais, me serais-je empressé de la mettre devant un fait accompli, en brisant l'ancien encrier qu'elle avait trouvé laid? S'il en est ainsi, mon mouvement brusque n'était maladroit qu'en apparence; en réalité, il était très adroit, très conforme au but, puisqu'il a su épargner tous les autres objets qui se trouvaient dans le voisinage.
Je crois que ce jugement s'applique à toute une série de mouvements en apparence maladroits. Il est vrai que ces mouvements apparaissent violents, brutaux, à la fois spasmodiques et ataxiques, mais ils sont dominés, guidés par une intention et atteignent leur but avec une certitude que beaucoup de nos mouvements conscients et voulus pourraient leur envier. Ces deux caractères, la violence et la certitude, leur sont d'ailleurs communs avec les manifestations motrices de la névrose hystérique et avec celles du somnambulisme, ce qui prouve qu'il s'agit dans tous les cas des mêmes modifications, encore inconnues, du processus d'innervation.
L'observation suivante de Mme Lou Andreas-Salomé montre fort bien qu'une «maladresse» tenace peut fort habilement servir des intentions inavouées: «À l'époque où le lait avait commencé à être une denrée rare et précieuse, il m'est arrivé, à mon grand effroi et à ma grande contrariété, de le laisser déborder, chaque fois que je le faisais bouillir. J'avais essayé de lutter contre ce fâcheux accident, mais ce fut en vain, bien que je ne sois généralement pas distraite et inattentive dans les circonstances ordinaires de la vie. Si encore cet accident avait commencé à se produire après la mort de mon beau terrier blanc que j'adorais (et qui s'appelait «Ami» – «Droujok» en russe -, nom qu'il méritait mieux que tant d'hommes)! Mais non, c'est précisément depuis sa mort que j'ai cessé de laisser le lait déborder. Ma première idée fut la suivante: «Le lait ne déborde plus; tant mieux, car ce qui s'en répandrait par terre ou sur la cuisinière ne trouverait plus maintenant aucun emploi.» Et en même temps je voyais mon «Ami», assis devant moi, tout yeux et oreilles, observant avec la plus grave attention toute la procédure, la tête penchée un peu obliquement et remuant le bout de sa queue, dans l'attente certaine du magnifique malheur qui allait se produire. Tout devint alors clair pour moi, et ceci entre autres: je l'avais aimé encore plus que je ne croyais.»
Au cours de ces dernières années, depuis que je réunis ces observations, il m'est encore arrivé à plusieurs reprises de casser ou de briser des objets d'une certaine valeur, mais l'examen de ces cas m'a toujours montré qu'il ne s'agissait ni d'un hasard ni d'une maladresse non voulue. C'est ainsi qu'alors que je traversais un matin une pièce, revêtu de mon costume de bain et les pieds chaussés de pantoufles, j'ai, comme obéissant à une subite impulsion, lancé du pied une des pantoufles contre le mur. Le résultat en fut qu'une jolie petite Vénus de marbre fut séparée de sa console et projetée à terre. Pendant qu'elle se brisait en morceaux, je récitais, impassible, ces vers de Busch:
Ach! die Venus ist perdü -
Klickeradoms! von Medici!
Mon geste inconsidéré et mon impassibilité en présence du dommage subi trouvent leur explication dans la situation d'alors. Une de nos proches parentes était gravement malade et je commençais à désespérer de son état. Ce matin-là j'avais appris que son état s'était sensiblement amélioré. Je me rappelle avoir pensé: «donc, elle vivra». L'accès de rage de destruction que je subis alors fut pour moi comme un moyen d'exprimer ma reconnaissance au sort et d'accomplir une sorte de «sacrifice», comme si j'avais fait un vœu dont l'exécution fût subordonnée à la bonne nouvelle que j'avais reçue. Quant au fait que j'aie choisi pour objet de sacrifice la Vénus de Médicis, il faut sans doute y voir une sorte d'hommage galant à la convalescente; cette fois encore, j'ai été étonné par ma rapide décision, par l'habileté de l'exécution, puisqu'aucun des objets qui se trouvaient dans le voisinage de la statuette n'a été effleuré par ma pantoufle.
Une autre fois, je me rendis coupable de la destruction d'un objet pour le même motif, à cette différence près que le sacrifice m'était dicté non par la reconnaissance envers le sort, mais par le désir de détourner un malheur. Je m'étais laissé aller un jour à adresser à un ami fidèle et dévoué un reproche fondé uniquement sur l'interprétation de certaines manifestations de son inconscient. Il prit mal la chose et m'écrivit une lettre dans laquelle il me recommandait d'épargner aux amis le traitement psychanalytique. Je dus reconnaître qu'il avait raison et lui fis une réponse conciliante. Pendant que j'écrivais ma réponse, je fis à un moment donné un geste de ma main, au cours duquel le porte-plume me glissa d'entre les doigts et s'abattit sur une superbe figurine égyptienne émaillée, de toute récente acquisition, et l'endommagea très sérieusement. Aussitôt le malheur accompli, je compris que je l'avais provoqué, pour en éviter un autre, plus grand. Heureusement, l'amitié et la figurine ont pu être réparées, sans que les traces des fissures soient trop visibles.