Psychopathologie de la vie quotidienne
- Автор: Фрейд Зигмунд
- Год: 22
- Язык: французский
- Жанр: Психология
Электронная книга - «Psychopathologie de la vie quotidienne». Краткое содержание книги:
B. Oubli de projets
Aucun autre groupe de phénomènes ne se prête mieux que l'oubli de projets à la démonstration de la thèse que la faiblesse de J'attention ne suffit pas, à elle seule, à expliquer un acte manqué. Un projet est une impulsion à l'action qui a déjà reçu le consentement du sujet, mais dont l'exécution est fixée à une époque déterminée. Or, dans l'intervalle qui sépare la conception d'un projet de son exécution, il peut survenir dans les motifs une modification telle que le projet ne soit pas exécuté, sans pour autant être oublié: il est tout simplement modifié ou supprimé. En ce qui concerne l'oubli de projets, qui se produit journellement et dans toutes les situations possibles, loin de l'expliquer par un changement dans l'équilibre des motifs, nous le laissons tout simplement inexpliqué ou bien nous nous contentons de dire qu'à l'époque de l'exécution l'attention qu'exige l'action a fait défaut, cette même attention qui était une condition indispensable de la conception du projet et qui, à ce moment-là, aurait suffi à assurer sa réalisation. L'observation de notre attitude normale à l'égard de nos projets montre tout ce que cet essai d'explication a d'arbitraire. Si je conçois le matin un projet qui doit être réalisé le soir, il peut arriver que certaines circonstances m'y fassent songer plusieurs fois au cours de la journée. Mais il n'est pas du tout nécessaire que ce projet reste dans ma conscience toute la journée. Lorsque le moment de la réalisation approche, il me revient subitement à la mémoire et m'incite à faire les préparatifs que nécessite l'action projetée. Lorsqu'en sortant de chez moi j'emporte une lettre que je me propose de mettre dans une boîte. je n'ai nullement besoin, si je suis un individu normal et non névrosé, de tenir la lettre à la main tout le long du chemin et de chercher tout le temps à droite et à gauche une boîte aux lettres pour exécuter mon projet à la première occasion qui pourra se présenter: je mets tua lettre dans ma poche, je suis tranquillement mon chemin, je laisse mes idées se succéder, librement, comptant bien que la première botte que j'apercevrai éveillera mon attention et m'incitera à plonger la main dans ma poche pour en retirer la lettre. L'attitude normale à l'égard d'un projet conçu se rapproche tout à fait de celle que l'on détermine chez des personnes auxquelles on a suggéré sous l'hypnose une «idée post-hypnotique à longue échéance [65]». On décrit généralement le phénomène de la manière suivante: le projet suggéré sommeille chez la personne en question jusqu'à l'approche du moment de l'exécution. Il s'éveille ensuite et pousse à l'action.
Il est deux situations dans la vie où le profane lui-même se rend compte que l'oubli de projets n'est nullement un phénomène élémentaire irréductible, mais autorise à conclure à l'existence de motifs inavoués. Je veux parler de l'amour et du service militaire. Un amoureux qui se présente à un rendez-vous avec un certain retard aura beau s'excuser auprès de sa dame en disant qu'il avait malheureusement oublié ce rendez-vous. Elle ne tardera pas à lui répondre: «Il y a un an, tu n'aurais pas oublié. C'est que tu ne m'aimes plus.» Et si, ayant recours à l'explication psychologique mentionnée plus haut, il cherche à excuser son oubli par des affaires urgentes, la dame, devenue aussi perspicace en psychanalyse qu'un médecin spécialiste, lui répondra: «Il est bizarre que tu n'aies jamais été troublé par tes affaires.» Certes, la dame n'exclura pas toute possibilité d'oubli; elle pensera seulement, et non sans raison, que l'oubli non intentionnel est un indice presque aussi sûr d'un certain non-vouloir qu'un prétexte conscient.
De même, dans la vie militaire on n'admet aucune différence de principe entre une négligence par oubli et une négligence intentionnelle. Le soldat doit ne rien oublier de ce qu'exige de lui le service militaire. Si, cependant, il se rend coupable d'un oubli, alors qu'il sait très bien ce qui est exigé, c'est qu'il existe chez lui des motifs qui s'opposent à ceux qui doivent l'inciter à l'accomplissement des exigences militaires. Le soldat d'un an qui voudrait s'excuser au rapport, en disant qu'il a oublié d'astiquer ses boutons, serait sûr d'encourir une punition. Punition qu'on peut considérer comme insignifiante, si l'on songe à celle qu'il encourrait s'il s'avouait à lui-même et s'il avouait à ses supérieurs que toutes ces chinoiseries du service lui répugnent. C'est pour s'épargner cette punition plus sévère, c'est pour des raisons pour ainsi dire économiques qu'il se sert de l'oubli comme d'une excuse, à moins que l'oubli ne soit réel et ne vienne s'offrir à titre de compromis.
Les femmes, comme les autorités militaires, prétendent que tout ce qui se rattache à elles doit être soustrait à l'oubli et professent ainsi l'opinion que l'oubli n'est permis que dans les choses sans importance, tandis que dans les choses importantes il est une preuve qu'on veut traiter ces choses comme insignifiantes, c'est-à-dire leur refuser toute valeur [66]. Il est certain que le point de vue de l'appréciation psychique ne peut pas être totalement écarté dans ces matières. Personne n'oublie d'accomplir des actions qui lui paraissent importantes, faute de quoi il s'expose à être soupçonné d'un trouble psychique. Aussi nos recherches ne peuvent-elles porter que sur l'oubli de projets plus ou moins secondaires; il n'existe pas, à notre avis, de projets tout à fait indifférents, car si de tels projets existaient, on ne voit pas pourquoi ils auraient été conçus.
Comme pour les troubles fonctionnels décrits précédemment, j'ai réuni et cherché à expliquer les cas de négligence par oubli que j'ai observés sur moi-même; et j'ai invariablement trouvé que l'oubli était dû dans tous les cas à l'intervention de motifs inconnus et inavoués, ou si je puis m'exprimer ainsi, à l'intervention d'une contre-volonté. Dans une série de ces cas, je me trouvais dans une situation qui rappelle les conditions du service militaire, je subissais une contrainte contre laquelle je n'avais jamais cessé de me révolter, ma révolte se manifestant par des oublis. À cela je dois ajouter que j'oublie très facilement de complimenter les gens à l'occasion d'anniversaires, de jubilés, de mariages et d'avancements. Plus je m'attache à le faire, et plus je constate que cela ne me réussit pas. Je finirai par me décider à y renoncer et à obéir consciemment et volontairement aux motifs qui s'y opposent. À un ami qui m'avait chargé, à l'occasion d'un certain événement, d'expédier à une date fixe un télégramme de félicitations (ce qui, pensait-il, me serait d'autant plus facile que j'avais, moi aussi, à télégraphier à l'occasion du même événement), j'avais prédit que j'oublierais certainement d'expédier aussi bien mon télégramme que le sien. Et je n'ai été nullement étonné de voir ma prophétie se réaliser. À la suite de douloureuses expériences que la vie m'avait réservées, je suis devenu incapable de manifester mon intérêt dans les cas où cette manifestation doit nécessairement revêtir une forme exagérée, hors de proportion avec le sentiment plutôt tiède que j'éprouve dans ces occasions. Depuis que je me suis rendu compte que j'ai souvent pris chez les autres une sympathie feinte pour une sympathie véritable, je me suis révolté contre les manifestations conventionnelles d'une sympathie de commande, manifestations dont je ne vois d'ailleurs pas l'utilité sociale. Seuls les décès trouvent grâce devant ma sévérité; et toutes les fois où je me suis proposé d'exprimer mes condoléances à l'occasion d'un décès, je n'ai pas manqué de le faire. Toutes les fois où mes manifestations affectives n'ont pas le caractère d'une obligation sociale, elles s'expriment librement, sans être entravées ou étouffées par l'oubli.