Psychopathologie de la vie quotidienne
- Автор: Фрейд Зигмунд
- Год: 22
- Язык: французский
- Жанр: Психология
Электронная книга - «Psychopathologie de la vie quotidienne». Краткое содержание книги:
e) Le fait de laisser tomber, de renverser, de détruire les objets semble souvent être utilisé comme l'expression de suites d'idées conscientes: c'est ce dont on peut quelquefois s'assurer à l'aide de l'analyse, mais plus souvent en tenant compte des interprétations populaires, superstitieuses ou moqueuses qui s'y rattachent. On sait les interprétations qui se rattachent au renversement d'une salière, d'un verre rempli de vin, à la chute d'un couteau dont la pointe vient se ficher dans le parquet, etc. Je montrerai plus loin jusqu'à quel point ces interprétations superstitieuses méritent d'être prises en considération. Je ferai seulement remarquer ici qu'un acte maladroit ne possède pas dans tous les cas la même signification, mais sert, selon les circonstances, à exprimer telle ou telle intention.
Il y eut récemment dans ma maison une période pendant laquelle les verres et la vaisselle de porcelaine subissaient un véritable massacre; j'y ai moi-même contribué dans une, mesure considérable. Mais cette petite endémie psychique était facile à expliquer: on était à quelques jours du mariage de ma fille aînée. Dans cette circonstance solennelle on a toujours l'habitude de briser un objet en verre ou en porcelaine, en formulant des vœux de bonheur. Cette coutume peut avoir la signification d'un sacrifice et plusieurs autres sens symboliques.
Lorsque des domestiques détruisent des objets fragiles, en les laissant tomber, on ne pense pas tout de suite à chercher une explication psychologique de ces actes; il n'en est pas moins probable que ces derniers sont déterminés, en partie tout au moins, par des motifs obscurs. Rien n'est plus étranger à l'homme dépourvu de culture que l'amour de l'art et des œuvres d'art. Nos domestiques éprouvent une sourde hostilité à l'égard de ces derniers, surtout lorsque ces objets, dont ils ne comprennent pas la valeur, leur imposent un travail supplémentaire et minutieux. Au contraire, le personnel domestique des établissements scientifiques, qui possède cependant le même degré de culture et a les mêmes origines que nos domestiques de maisons bourgeoises, se distingue par l'habileté et l'assurance avec lesquelles il manie les objets délicats, habileté et assurance que ces serviteurs n'acquièrent qu'après s'être identifiés avec leur chef et avoir pris l'habitude de se considérer comme attachés d'une façon permanente à l'établissement dont ils font partie.
J'intercale ici la communication d'un jeune technicien, qui nous révèle le mécanisme ayant présidé à la détérioration d'un objet:
«Depuis quelque temps, j'étais occupé, avec plusieurs de mes collègues de l'École Supérieure, à une série d'expériences très compliquées sur l'élasticité, travail dont nous nous étions chargés bénévolement, mais qui commençait à nous prendre un temps exagéré. Un jour où je me rendais au laboratoire, avec mon collègue F…, celui-ci me dit qu'il était désolé de perdre tant de temps aujourd'hui, attendu qu'il avait beaucoup à faire chez lui. Je ne pus que l'approuver et j'ajoutai en plaisantant et en faisant allusion à un incident qui avait eu lieu la semaine précédente: «Espérons que la machine restera aujourd'hui en panne, comme l'autre fois, ce qui nous permettra de suspendre le travail et de partir de bonne heure!» Lors de la distribution du travail mon collègue F… se trouva chargé de régler la soupape de la presse, c'est-à-dire de laisser pénétrer lentement le liquide de pression de l'accumulateur dans le cylindre de la presse hydraulique, en ouvrant la soupape avec précaution; celui qui dirige l'expérience se tient près du manomètre et doit, lorsque la pression voulue est atteinte, s'écrier à haute voix: «Halte!» Ayant entendu cet appel, F… saisit la soupape et la tourna de toutes ses forces… à gauche (toutes les soupapes sans exception se ferment par rotation à droite!). Il en résulta que toute la pression de l'accumulateur s'exerça dans la presse, dépassant la résistance de la canalisation et ayant pour effet la rupture d'une soudure de tuyaux: accident sans gravité, mais qui nous obligea à interrompre le travail et à rentrer chez nous. Ce qui est curieux, c'est que mon collègue F…, auquel j'ai eu l'occasion, quelque temps après, de parler de cet incident, prétendait ne pas s'en souvenir, alors que j'en ai gardé, en ce qui me concerne, un souvenir certain.»
Tomber, faire un faux pas, glisser – autant d'accidents qui ne résultent pas toujours d'un fonctionnement momentanément et accidentellement défectueux de nos organes moteurs! Le double sens que le langage attribue à ces expressions montre d'ailleurs quelles sont les idées dissimulées que ces troubles de l'équilibre du corps sont susceptibles de révéler. Je me rappelle un grand nombre d'affections nerveuses légères qui se sont déclarées, chez des femmes et des jeunes filles, à la suite d'une chute sans lésion aucune et qui ont été interprétées comme des manifestations d'hystérie traumatique provoquées par la peur. Je soupçonnais alors qu'il n'en était pas tout à fait ainsi, que la succession des faits devait être différente, que la chute pouvait bien être elle-même une manifestation de la névrose et une expression de ces idées inconscientes à contenu sexuel auxquelles on doit accorder, parmi les symptômes, le rôle de forces motrices. N'en avons-nous pas une confirmation dans le proverbe qui dit: «lorsqu'une jeune fille tombe, c'est toujours sur le dos»?
C'est encore une méprise que commet celui qui donne à un mendiant une pièce en or au lieu d'une pièce en bronze ou d'une petite petite pièce en argent. L'explication des méprises de ce genre est facile: ce sont des sacrifices qu'on fait pour se concilier le sort, détourner un malheur, etc. Lorsqu'on a entendu, immédiatement avant la promenade, au cours de laquelle elle s'est montrée si involontairement généreuse, la mère ou la tante exprimer ses soucis au sujet de la santé d'un enfant, on est fixé avec certitude sur le sens de la fâcheuse méprise dont elle a été victime. C'est ainsi que nos actes manqués nous fournissent un moyen de rester attachés à toutes les coutumes pieuses et superstitieuses que la lumière de notre raison, devenue incrédule, a chassées dans l'inconscient.
f) Plus que tout autre domaine, celui de l'activité sexuelle nous fournit des preuves certaines du caractère intentionnel de nos actes accidentels. C'est qu'en effet dans ce dernier domaine la limite qui, dans les autres, peut exister entre ce qui est intentionnel et ce qui est accidentel, s'efface complètement. Je puis citer un joli exemple personnel de la manière dont un mouvement, en apparence maladroit, peut répondre à des intentions sexuelles. Il y a quelques années, j'ai rencontré dans une maison amie une jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré avec elle gai, bavard, prévenant. Et, cependant, cette même jeune fille m'avait laissé froid une année auparavant. D'où m'est donc venue la sympathie dont je me suis senti pris à son égard? C'est que l'année précédente, alors que j'étais avec elle en tête à tête, son oncle, un très vieux monsieur, entra dans la pièce où nous tenions et, le voyant arriver, nous nous précipitâmes tous les deux vers un fauteuil qui se trouvait dans un coin, pour le lui offrir. La jeune fille fut plus adroite que moi, et d'ailleurs aussi plus proche du fauteuil; aussi réussit-t-elle à s'en emparer la première et à le soulever par les bras, le dossier du fauteuil tourné en arrière. Voulant l'aider, je m'approchai d'elle et, sans comprendre comment les choses s'étaient passées, je me trouvai à un moment donné derrière son dos, mes bras autour de son buste. Il va sans dire que je n'ai pas laissé se prolonger cette situation. Mais personne n'a remarqué combien adroitement j'avais utilisé ce mouvement maladroit.