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Psychopathologie de la vie quotidienne

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Psychopathologie de la vie quotidienne
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Il arrive souvent dans la rue que deux passants se dirigeant en sens inverse et voulant chacun éviter l'autre, et céder la place à l'autre, s'attardent pendant quelques secondes à dévier de quelques pas, tantôt à droite, tantôt à gauche, mais tous les deux dans le même sens, jusqu'à ce qu'ils se trouvent arrêtés l'un en face de l'autre. Il en résulte une situation désagréable et agaçante, et dans laquelle on ne voit généralement que l'effet d'une maladresse accidentelle. Or, il est possible de prouver que dans beaucoup de cas cette maladresse cache des intentions sexuelles et reproduit une attitude indécente et provocante d'un âge plus jeune. Je sais, d'après les analyses que j'ai pratiquées sur des névrosés, que la soi-disant naïveté des jeunes gens et des enfants ne constitue qu'un masque de ce genre, qui leur sert à exprimer ou à accomplir, sans se sentir gênés, beaucoup de choses indécentes.

M. W. Stekel a rapporté des observations tout à fait analogues qu'il a faites sur lui-même. «J'entre dans une maison et tends à la maîtresse de maison ma main droite. Sans m'en rendre compte, je défais en même temps le nœud de la ceinture de son peignoir. Je suis certain de n'avoir eu aucune intention indécente; et, cependant, j'ai exécuté ce mouvement maladroit avec l'adresse d'un véritable escamoteur.»

J'ai déjà cité de nombreux exemples d'où il ressort que des poètes et des romanciers attribuent aux actes manqués un sens et des motifs, comme nous le faisons nous-mêmes. Aussi ne serons-nous pas étonnés de voir une fois de plus un romancier comme Theodor Fontane attribuer à un mouvement maladroit un sens profond et en faire le présage d'événements ultérieurs. Voici notamment un passage emprunté à L'Adultera [74]: «… et Mélanie se leva brusquement et lança à son mari, en guise de salut, une des grosses balles. Mais elle n'avait pas visé juste – la balle dévia, et ce fut Rubehn qui l'attrapa.» Au retour de l'excursion, au cours de laquelle s'est passé ce petit incident, il y eut entre Mélanie et Rubehn une conversation dans laquelle on saisit le premier indice d'une inclination croissante. Peu à peu, cette inclination se transforme en passion, au point que Mélanie finit par quitter son mari, pour aller vivre définitivement avec l'homme qu'elle aime. (Communiqué par H. Sachs.)

g) Les effets consécutifs aux actes manqués des individus normaux sont généralement anodins. D'autant plus intéressante est la question de savoir si des actes manqués d'une importance plus ou moins grande et pouvant avoir des effets graves, comme par exemple ceux commis par des médecins ou des pharmaciens, peuvent, sous un rapport quelconque, être envisagés à notre point de vue.

N'ayant que très rarement l'occasion de faire des interventions médicales, je ne puis citer qu'un seul exemple de méprise médicale tiré de mon expérience personnelle. Je vois depuis des années deux fois par jour une vieille dame et, au cours de ma visite du matin, mon intervention se borne à deux actes: je lui instille dans les yeux quelques gouttes d'un collyre et je lui fais une injection de morphine. Les deux flacons, un bleu contenant le collyre et un blanc contenant la solution de morphine, sont régulièrement préparés en vue de ma visite. Pendant que j'accomplis ces deux actes, je pense presque toujours à autre chose; j'ai en effet accompli ces actes tant de fois que je crois pouvoir donner momentanément congé à mon attention. Mais un matin je m'aperçois que mon automate a mal travaillé: j'ai en effet plongé le compte-gouttes dans le flacon blanc et instillé dans les yeux de la morphine. Après un moment de peur, je me calme en me disant qu'après tout quelques gouttes d'une solution de morphine à 2 pour cent instillées dans le sac conjonctival ne peuvent pas faire grand mal. Mon sentiment de peur devait certainement provenir d'une autre source.

En essayant d'analyser ce petit acte manqué, je retrouve tout de suite la phrase: «profaner la vieille [75]», qui était de nature à m'indiquer le chemin le plus court pour arriver à la solution. J'étais encore sous l'impression d'un rêve que m'avait raconté la veille un jeune homme et que j'avais cru pouvoir interpréter comme se rapportant à des relations sexuelles de ce jeune homme avec sa propre mère [76]. Le fait assez bizarre que la légende grecque ne tient aucun compte de l'âge de Jocaste me semblait s'accorder très bien avec ma propre conclusion que dans l'amour que la mère inspire à son fils, il s'agit non de la personne actuelle de la mère, mais de l'image que le fils a conservée d'elle et qui date de ses propres années d'enfance. Des inconséquences de ce genre se manifestent toutes les fois qu'une imagination hésitant entre deux époques s'attache définitivement, une fois devenue consciente, à l'une d'elles. Absorbé par ces idées, je suis arrivé chez ma patiente nonagénaire et j'étais sans doute sur le point de concevoir le caractère généralement humain de la légende d'Œdipe, comme étant en corrélation avec la fatalité qui s'exprime dans les oracles, puisque j'ai aussitôt après commis une méprise dont «la vieille fut victime». Cependant cette méprise fut encore inoffensive: des deux erreurs possibles, l'une consistant à instiller de la morphine dans les yeux, l'autre à injecter sous la peau du collyre, j'ai choisi la moins dangereuse. Il reste à savoir si, dans les erreurs pouvant avoir des conséquences graves, il est possible de découvrir par l'analyse une intention inconsciente.

Sur ce point les matériaux me font défaut, et j'en suis réduit à des hypothèses et à des rapprochements. On sait que dans les psychonévroses graves on observe souvent, à titre de symptômes morbides, des mutilations que les malades s'infligent eux-mêmes, et l'on peut toujours s'attendre à ce que le conflit psychique aboutisse chez eux au suicide. Or, j'ai pu constater et j'en fournirai un jour la preuve, en publiant des exemples bien élucidés, que beaucoup de lésions en apparence accidentelles qui affectent ces malades, ne sont que des mutilations volontaires; c'est qu'il existe chez ces malades une tendance à s'infliger des souffrances, comme s'ils avaient des fautes à expier, et cette tendance, qui tantôt affecte la forme de reproches adressés à soi-même, tantôt contribue à la formation de symptômes, sait utiliser habilement une situation extérieure accidentelle ou l'aider à produire l'effet mutilant voulu. Ces faits ne sont pas rares, même dans les cas de gravité moyenne et ils révèlent l'intervention d'une intention inconsciente par un certain nombre de traits particuliers, comme, par exemple, l'étonnant sang-froid que ces malades gardent en présence des prétendus accidents malheureux [77].

Je ne citerai en détail qu'un seul exemple provenant de mon expérience personnelle: une jeune femme tombe de voiture et se casse l'os d'une jambe. La voilà alitée pendant plusieurs semaines, mais elle étonne tout le monde par l'absence de toute manifestation douloureuse et par le calme imperturbable qu'elle garde. Cet accident a servi de prélude à une longue et grave névrose dont elle a été guérie par la psychanalyse. Au cours du traitement, je me suis informé aussi bien des circonstances ayant accompagné l'accident que de certaines impressions qui l'ont précédé. La jeune femme se trouvait avec son mari, très jaloux, dans la propriété d'une de ses sœurs, mariée elle-même, et en compagnie de plusieurs autres sœurs et frères, avec leurs maris et leurs femmes. Un soir, elle offrit à ce cercle intime une représentation, en se produisant dans l'un des arts où elle excellait: elle dansa le «cancan» en véritable virtuose, à la grande satisfaction de sa famille, mais au grand mécontentement de son mari qui lui chuchota, lorsqu'elle eut fini: «Tu t'es de nouveau conduite comme une fille.» Le mot porta. Fut-ce à cause de cette séance de danse, ou pour d'autres raisons encore, peu importe, mais la jeune femme passa une nuit agitée, et se leva décidée à partir le matin même. Mais elle voulut choisir elle-même les chevaux, en refusa une paire, en accepta une autre. Sa plus jeune sœur voulait faire monter dans la voiture son bébé accompagnée de la nourrice; ce à quoi elle s'opposa énergiquement. Pendant le trajet, elle se montra nerveuse, dit à plusieurs reprises au cocher que les chevaux lui semblaient avoir peur et lorsque les animaux, inquiets, refusèrent réellement, à un moment donné, de se laisser maîtriser, elle sauta effrayée de la voiture et se cassa une jambe, alors que ceux qui étaient restés dans la voiture n'eurent aucun mal. Si, en présence de tels détails, on peut encore douter que cet accident ait été arrangé d'avance, on n'en doit pas moins admirer l'à-propos avec lequel l'accident s'est produit, comme s'il s'était agi vraiment d'une punition pour une faute commise, car à partir de ce jour la malade fut pour de longues semaines dans l'impossibilité de danser le «cancan».

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