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Psychopathologie de la vie quotidienne

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Psychopathologie de la vie quotidienne
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Je ne me rappelle pas m'être infligé de mutilations dans les circonstances ordinaires de la vie, mais il n'en est pas de même dans des situations compliquées et agitées. Lorsqu'un membre de ma famille se plaint de s'être mordu la langue, écrasé un doigt, etc., je ne manque jamais de lui demander: «Pourquoi l'as-tu fait?» Mais je me suis moi-même écrasé un pouce, un jour où l'un de mes jeunes patients m'a fait part, au cours de la consultation, de son intention (qui n'était d'ailleurs pas à prendre au sérieux) d'épouser ma fille aînée, alors qu'elle se trouvait précisément dans un sanatorium et que son état de santé m'inspirait les plus graves inquiétudes.

Un de mes garçons, dont le tempérament vif était réfractaire aux soins médicaux, eut un accès de colère, parce qu'on lui avait annoncé qu'il passerait la matinée au lit; il menaça même de se suicider, pour faire comme ceux dont il avait lu le suicide dans les journaux. Le soir, il me montra une bosse qui s'était formée sur sa poitrine à la suite d'une chute contre un bouton de porte. À ma question ironique lui demandant pourquoi il avait fait cela et où il voulait en venir, ce garçon de 11 ans me répondit comme subitement illuminé: «C'était ma tentative de suicide dont je vous avais menacé ce matin.» Je dois ajouter que je ne crois pas avoir parlé devant mes enfants de mes idées sur la mutilation volontaire.

Ceux qui croient à la réalité de mutilations volontaires miintentionnelles, s'il est permis d'employer cette expression quelque peu paradoxale, sont tout préparés à admettre qu'il existe, à côté du suicide conscient et intentionnel, un suicide mi-intentionnel, provoqué par une intention inconsciente, qui sait habilement utiliser une menace contre la vie et se présenter sous le masque d'un malheur accidentel. Ce cas ne doit d'ailleurs pas être extrêmement rare, car les hommes chez lesquels la tendance à se détruire existe, avec une intensité plus ou moins grande, à l'état latent, sont beaucoup plus nombreux que ceux chez lesquels cette tendance se réalise. Les mutilations volontaires représentent, en général, un compromis entre cette tendance et les forces qui s'y opposent et, dans les cas qui se terminent par le suicide, le penchant à cet acte a dû exister depuis longtemps avec une intensité atténuée ou à l'état de tendance inconsciente et réprimée.

Ceux qui ont l'intention consciente de se suicider choisissent, eux aussi, leur moment, leurs moyens et leur occasion: de son côté, l'intention inconsciente attend un prétexte qui se substituera à une partie des causes réelles et véritables et qui, détournant les forces de conservation de la personne, la débarrassera de la pression qu'exercent sur elle ces causes [78]. Les considérations que je développe ici sont bien loin d'être oiseuses. Je connais plus d'un soi-disant «accident» malheureux (chute de cheval ou de voiture) qui, analysé de près et par les circonstances dans lesquelles il s'est produit, autorise l'hypothèse d'un suicide inconsciemment consenti. C'est ainsi, par exemple, que pendant une course de chevaux, un officier tombe de sa monture et se blesse si gravement qu'il meurt quelques jours après. Son attitude, après qu'il fût revenu à lui, était tout à fait bizarre. Mais encore plus bizarre était soin attitude avant la chute. Il était profondément déprimé à la suite de la mort de sa mère qu'il adorait, était pris brusquement de crises de larmes, même lorsqu'il se trouvait dans la société de ses camarades, voulait quitter le service pour s'en aller en Afrique prendre part à une guerre qui, au fond, ne l'intéressait pas du tout [79]. Cavalier accompli, il évitait depuis quelque temps de monter à cheval. Enfin, la veille des courses, auxquelles il ne pouvait se soustraire, il avait un triste pressentiment; étant donné notre manière d'envisager ces cas, nous ne sommes pas étonné que ce pressentiment se soit réalisé. On me dira qu'il était naturel qu'un homme atteint d'une aussi profonde dépression nerveuse se soit trouvé incapable de maîtriser son cheval, comme il le faisait à l'état normal. Sans doute; je cherche seulement dans l'intention de suicide le mécanisme de cette inhibition motrice par la «nervosité».

M. S. Ferenczi m'autorise à publier l'analyse suivante d'un cas de blessure en apparence accidentelle par une balle de revolver, cas dans lequel il voit, et je suis parfaitement d'accord avec lui, une tentative de suicide inconsciente:

J. Ad., ouvrier menuisier, âgé de 22 ans, vint me consulter le 18 janvier 1908. Il voulait savoir s'il était possible ou nécessaire d'extraire la balle qui était logée dans sa tempe gauche depuis le 20 mars 1907. Abstraction faite de quelques rares maux de tête, peu violents, il n'éprouvait jamais aucun malaise et l'examen objectif ne révélait rien d'anormal, sauf, bien entendu, la présence, au niveau de la région temporale gauche, de la cicatrice noircie, caractéristique d'une balle de revolver. Je déconseillai donc l'opération. Interrogé sur les circonstances dans lesquelles s'était produit l'accident, le malade déclara qu'il s'agissait d'un simple accident. Il jouait avec le revolver de son frère et croyant qu'il n'était pas chargé, il l'avait appuyé avec la main gauche contre la tempe gauche (il n'est pas gaucher), avait mis le doigt sur la gâchette, et le coup était parti. Le revolver, qui était à six cartouches, en contenait trois. Je lui demandai comment il lui était venu à l'esprit de prendre le revolver. Il répondit que c'était à l'époque où il devait se présenter devant le conseil de révision; la veille au soir, craignant une rixe, il avait emporté l'arme, en se rendant à l'auberge. Au conseil de révision il avait été déclaré inapte à cause de ses varices, ce dont il était très honteux. Il rentra chez lui, joua avec le revolver, sans avoir la moindre intention de se faire du mal; le malheur était arrivé accidentellement. Je lui demandai s'il était en général content de son sort, à quoi il me répondit avec un soupir et me raconta une histoire amoureuse: il aimait une jeune fille qui l'aimait à son tour, ce qui ne l'avait pas empêchée de le quitter; elle partit pour l'Amérique uniquement pour gagner de l'argent. Il voulut la suivre, mais ses parents s'y opposèrent. Son amie était partie le 20 janvier 1907, donc deux mois avant l'accident. Malgré tous ces détails, qui étaient cependant de nature à le mettre en éveil, le malade persista à parier d'«accident». Mais je suis, quant à moi, fermement convaincu que son oubli de s'assurer si l'arme était chargée, ainsi que la mutilation qu'il s'est infligée involontairement, ont été déterminés par des causes psychiques. Il était encore sous l'influence déprimante de sa malheureuse aventure amoureuse et espérait sans doute «oublier», au régiment. Ayant été obligé de renoncer à ce dernier espoir, il en vint à jouer avec le revolver, autrement dit à la tentative de suicide inconsciente. Le fait qu'il tenait le revolver, non de la main droite, mais de la main gauche, prouve qu'il ne faisait réellement que «jouer», c'est-à-dire n'avait aucune intention consciente de se suicider.»

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