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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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— Allez-vous me faire accroire que vous n’avez jamais revu votre fiancé ? demanda-t-il. Permettez-moi de trouver étrange et peu crédible…

— Monsieur, vous vous ingérez dans des affaires de famille. L’union projetée entre lui et moi correspondait à des arrangements privés où la connaissance n’avait que peu de part. J’ajoute que ces dispositions ne vous regardent pas.

— Soit, mademoiselle. Aussi bien je resterai dans les bornes de mes fonctions. Où étiez-vous le soir de… l’accident de votre fiancé ?

— Ici.

— Seule ?

— Je vis seule.

— Des domestiques ?

— Un jardinier quelques jours par mois. Une femme de charge deux fois par semaine,

— Pourquoi cet isolement ?

— J’aime la solitude. Suis-je libre de disposer de mon existence sans qu’on s’entête à la vouloir expliquer ?

— Et le comte de Ruissec, vous le connaissiez ?

— Pas plus que son fils. Nos affaires ont été décidées par les notaires.

— Leurs noms ?

— Cela ne vous regarde pas.

— À votre aise. Avez-vous de la famille ?

— Je suis seule.

— Mais vous n’avez pas toujours vécu à Versailles ?

— Je suis originaire d’Auch, et il y a deux ans révolus que je suis installée ici pour jouir d’un héritage.

— Qui vous vient de qui ?

— De famille. Monsieur, c’en est assez, retirez-vous. Ma pauvre tête ne résistera pas.

Elle eut un geste étrange comme si elle avait voulu lui tendre sa main à baiser et comme si, saisie par l’incongruité de l’intention, elle se fût retenue au dernier moment. Il salua et sortit. Il sut qu’elle le suivait du regard jusqu’au moment où il poussa la grille. Alors seulement, elle ferma violemment la porte-fenêtre.

La vision de cet étrange personnage ne le quitta plus. Nicolas était comme obsédé par cet être aux contours indécis et à la voix insupportable. Le visage était indiscernable, voilé de gaze et couvert de céruse. Les lunettes fumées ajoutaient encore à l’inquiétant de l’ensemble. L’ange de la mort et ses yeux caves… L’imagination se rebellait à l’idée que le vicomte de Ruissec, noble rejeton d’une illustre famille, ait pu enchaîner sa vie à un pareil épouvantail, repoussoir de toutes les fantaisies. Nicolas comprenait mieux maintenant qu’il allât chercher l’aventure dans le boudoir sulfureux d’une comédienne chez qui, au moins — lui-même pouvait, hélas, en témoigner —, les grâces et les ris et aussi un rien de vindicte étaient au rendez-vous de l’amour. Tout cela n’avait pas de sens. Par quel miracle ou obligation insensée la famille de Ruissec en était-elle venue à rechercher l’union de son aîné avec cette glapissante harpie ? Se pouvait-il que l’argent fût la seule raison de cet appariement boiteux ? Rien ne plaidait en faveur de l’état de fortune prétendu de la dame, ou alors la dissimulation et l’avarice étaient poussées chez elle à un degré rare. Nicolas avait approché, dans le pays de Guérande, de riches hobereaux qui affectaient de dissimuler l’importance de leurs biens au grand mépris de leurs semblables, chez qui l’ostentation était de règle. Mlle de Sauveté appartenait peut-être à cette espèce.

En tout cas, il était clair que la mort du vicomte l’avait laissée entièrement indifférente. Il ne pouvait détacher sa pensée de l’impression que cet être inclassable lui avait laissée, cette voix surtout dont les aigus détonaient souvent. Il fallait absolument trouver une explication à son rapprochement avec les Ruissec. Le conseil de M. de Noblecourt était décidément le bon ; Nicolas écrirait à l’intendant de la généralité d’Auch pour en savoir plus sur le passé de la daine. Il marchait perdu dans ses pensées, quand une petite voix douce attira son attention.

— Hep, hep ! Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? Puis-je vous proposer mon aide ?

Une petite vieille joliment parée, les yeux bleu de porcelaine sous sa coiffe de dentelle godronnée, se tenait à la porte de la maison immédiatement voisine de celle de Mlle de Sauveté.

— En quoi, madame ?

— Je vous ai vu parler à notre voisine. Êtes-vous un de ses amis, ou quelqu’un qui…

Elle hésitait.

— Enfin… proche de la police ?

Nicolas était toujours surpris par la perspicacité des gens simples. Il éluda.

— Non, je ne la connais pas. J’avais juste besoin d’un renseignement.

Elle rougit et cacha ses mains sous un tablier empesé.

— Ah ! J’aime mieux cela. Oui, oui, oui, je préfère. Elle n’est pas aimée, vous savez. Elle ne s’adresse à personne. Et toujours vêtue de la même manière. C’est effrayant !

— A-t-elle des domestiques ?

— Personne, monsieur. Cela nous trouble. Jamais un visiteur. Des jours entiers sans la voir. Plusieurs fois, une voiture l’a ramenée et nous ne l’avions pas vue sortir !

Nicolas sourit.

— Peut-être cela vous a-t-il échappé ?

— Oh ! allez, je suis bien sûre que vous en êtes, mais vous avez raison d’être discret. Et je comprends que vous ne vouliez pas me le dire. Si je suis affirmative, c’est que mon mari et moi, nous nous relayons, tant nous sommes intrigués. Que vous a-t-elle dit ?

Le petit visage ridé se tendait vers lui, plein d’appréhension et de curiosité.

— Rien qui puisse vous intéresser ou vous inquiéter.

La vieille renifla, ce n’était pas là son compte, mais Nicolas avait déjà salué et d’un pas rapide s’éloignait. Le hasard faisait bien les choses, qui suscitait les témoignages quand on ne les cherchait pas. Tout ce qu’il venait d’apprendre aiguisait encore son désir d’en savoir davantage. Ainsi, Mlle de Sauveté n’avait point de domestiques, contrairement à ce qu’elle avait prétendu. Avait-elle cru se débarrasser de lui si facilement ? Elle verrait ce qu’il en coûtait d’essayer d’en imposer à la police ! Le cas de la fiancée du vicomte de Ruissec s’ajoutait à la longue suite accumulée des mystères qui se succédaient depuis le début de cette enquête.

Nicolas était de nouveau sur l’immense place d’Armes du château. Il rejoignit sa voiture, hésitant sur ce qu’il devait faire. Il ne savait pas comment trouver Truche de La Chaux. Il réfléchissait à la question, lorsque son cocher lui tendit un petit billet. C’était un mot bref de son ami La Borde qui, sans doute informé de sa présence par Sartine, avait fait rechercher sa voiture pour lui laisser ce message. Il lui enjoignait d’avoir à le retrouver pour affaire urgente. Un garçon bleu l’attendrait vers cinq heures à l’entrée des appartements, pour le guider. Ce rendez-vous inattendu calma les hésitations de Nicolas. L’heure approchait. Il franchit la deuxième rangée de grilles du château pour s’engager dans le « Louvre », la dernière enceinte du palais.

VIII

LA CHASSE DE MADAME ADÉLAÏDE

Pour le plaisir des Rois je suis donné

De jour en jour, les veneurs me pourchassent

Par les forêts. Je suis abandonné

À tous les chiens, qui sans cesse me chassent.

Jacques Du Fouilloux

Dans la salle des gardes, Nicolas aperçut un garçon bleu, un blondin à l’air déluré, qui toisait les arrivants. Il reconnut le guide annoncé. Il fut aussitôt pris en main et entraîné à toute allure dans l’habituel dédale de salles, de couloirs et d’escaliers. Parviendrait-il un jour à retrouver son chemin dans ce château ? Cette cavalcade les conduisit très haut dans l’édifice. Il savait que M. de La Borde disposait dans les combles d’un petit appartement qu’il devait à la faveur particulière du roi. Le garçon bleu ouvrit une porte sans gratter, en habitué des lieux ; il s’effaça pour le laisser entrer. Dès l’abord, Nicolas fut séduit par le caractère paisible du salon que chauffait un feu crépitant dans une cheminée de marbre grenat. Les boiseries de chêne clair supportaient de petits tableaux de chasse et, au-dessus de l’âtre, une magnifique carte de France encadrée. Une bibliothèque, prise dans l’épaisseur et également répartie de chaque côté d’une porte, présentait des alignements réguliers de volumes de poche qui ajoutaient encore à l’impression d’intimité aimable de l’ensemble. M. de La Borde, en robe de chambre d’indienne, sans cravate ni perruque, était mollement enfoncé dans un sofa à grands ramages rouges sur fond crème, plongé dans la lecture attentive d’un papier. Il leva les yeux.

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