L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Le doigt de l’inspecteur désignait des points sur le croquis.
— Tenez, voilà le « Louvre » et là, la cour des Princes et ici, l’aile des Ministres. Ce long rectangle, c’est la galerie des Glaces, et là, l’escalier des Ambassadeurs.
— Vous avez raison ! Et l’autre papier paraît être l’original d’un libelle infamant que Mme de Pompadour a trouvé dans son appartement ! Tout cela m’inquiète. C’est un complot, ou cela y ressemble furieusement.
— Je crois, dit Bourdeau, qu’il faut en informer sur-le-champ le lieutenant général de police.
— Dès demain malin, ou plutôt tout à l’heure. Jusque-là, allons prendre quelque repos. La journée sera rude, j’irai enquêter à Versailles et vous serez mon œil aux Théatins.
— Il ne me plaît guère de vous laisser seul dans ces circonstances.
— Allons, Bourdeau, il ne peut rien m’arriver à la Cour. Rassurez-vous.
Après quelques heures d’un sommeil agité, Nicolas quitta très tôt la rue Montmartre. Il voulait surprendre le lieutenant général de police à sa toilette. Régulièrement levé vers six heures, celui-ci aimait prolonger le début de sa journée, déjeunant, lisant les premiers rapports de la Cour et de la ville, recevant des émissaires couleur de muraille.
Si vite qu’il ait fait, Nicolas manqua son chef ; quand il arriva, son carrosse venait de quitter l’hôtel de Gramont. Un commis l’informa que M. de Sartine se rendait à Versailles pour s’entretenir avec M. de Saint-Florentin. Il dormirait dans la ville royale, devant assister à la messe et être reçu en audience par le roi comme chaque dimanche. Nicolas demanda une voiture. Tout cela tombait plutôt bien : son intention était d’enquêter à Versailles. Il voulait y chercher des renseignements sur le vidame et sur Mlle de Sauveté. Tous deux seraient à coup sûr retenus à Paris par le service funèbre du vicomte et de sa mère dans l’église des Théatins. Cela lui laisserait le loisir de trouver Truche de La Chaux et de l’interroger sous un prétexte quelconque. Il ne savait pas encore lequel, puisque officiellement il n’y avait pas d’enquête ; il décida de se fier au hasard, qui offrait souvent les occasions recherchées.
En passant sur le pont de Sèvres, il eut deux pensées successives, l’une pour la marquise de Pompadour dont il apercevait, sur la colline, le château de Bellevue, dont les terrasses s’éclairaient de la splendeur du levant, et l’autre pour le ministre de Bavière. Il voyait de la fenêtre du fiacre la berge boueuse de la Seine où s’était déroulée cette scène étrange qu’on lui avait racontée. Il était impatient d’interroger le cocher là-dessus. Encore fallait-il qu’on retrouvât le serviteur du ministre de Bavière.
Nicolas arriva à Versailles à la fin de la matinée et fit diriger sa voiture vers l’avant-cour du château. Il avait soigné sa tenue : habit gris foncé, cravate et manchettes de fine dentelle, souliers à boucles d’argent, tricorne neuf et l’épée au côté. Il fit remiser sa voiture et repéra près de là l’équipage de M. de Sartine. Il se dirigea vers l’aile du château où se trouvaient les bureaux des ministres. Il dut se frayer un chemin au milieu d’une foule agitée et bruyante de solliciteurs, de commis et de gens d’affaires qui se pressaient sur les perrons. Après s’être soumis aux inquisitions courtoises d’un huissier, il parvint à faire porter un billet à son chef. Il y marquait, en termes susceptibles de l’intriguer, l’urgence de le rencontrer et de mettre le ministre, M. de Saint-Florentin, au courant d’une affaire gravissime.
Nicolas connaissait suffisamment Sartine pour espérer une réaction d’autant plus rapide qu’il était réputé pour ne jamais donner l’alarme sans de sérieux motifs. En effet, il n’attendit pas longtemps. Un laquais vint le chercher pour le guider dans un dédale de coulons et d’escaliers. On lui ouvrit une porte, il pénétra dans un immense bureau. Deux hommes dînaient à un guéridon installé près d’une croisée ouvrant sur le parc. Il reconnut le ministre, à qui il avait déjà eu l’honneur d’être présenté, et Sartine. Une heure sonna à la pendule de la cheminée sommée d’une Victoire couronnant de lauriers un buste à l’antique de Louis XIV. Nicolas salua avec cérémonie.
— Vous connaissez le commissaire Le Floch, dit Sartine.
Le petit homme rond, engoncé dans son habit, jeta un coup d’œil furtif sur l’arrivant puis, après avoir détourné le regard, s’éclaircit la voix avant de parler.
— Je le connais.
À le voir rougissant et timide, il était difficile de croire, songea Nicolas, qu’il pût bénéficier de la confiance du roi et détenir d’aussi grands pouvoirs. Or, cette faveur ne se démentait pas en dépit de l’impopularité du ministre et du mépris non dissimulé que lui portaient certains membres de la famille royale. Mais ceci expliquait cela : l’homme était tout au roi et son manque de génie ajoutait encore à son mérite aux yeux d’un souverain qui ne goûtait guère ni les visages ni les habitudes nouvelles. Sa femme, délaissée au profit d’une maîtresse, s’était attiré la faveur de la reine, qui en avait fait sa confidente favorite. Cette double fortune renforçait encore l’influence du ministre. Oui vraiment, qui aurait pu imaginer que ce petit bout d’homme bedonnant et sans apparence, auprès duquel l’austère Sartine paraissait un paladin, était le dispensateur zélé des lettres de cachet et le grand maître de la justice retenue du roi ?
— Alors, Nicolas, je suppose qu’une affaire grave justifie qu’on me relance jusqu’ici ?
Nicolas supposait que M. de Saint-Florentin connaissait parfaitement les données de l’affaire. Il agit comme si c’était le cas. Il veilla cependant à ne pas mettre Sartine en contradiction possible avec d’autres instructions venues de plus haut. Il exposa adroitement les conditions particulières de la visite à Grenelle, sachant d’expérience que les grands ne descendent que rarement dans les détails de basse police. Pour finir, il présenta les papiers qu’il avait découverts, sans cacher que l’un d’entre eux correspondait au libelle imprimé trouvé à Choisy par la marquise de Pompadour.
— Hon, hon, fit Saint-Florentin, le jeune homme a l’oreille de notre amie !
Le ministre examinait les papiers. Il ordonna à Nicolas de prendre une loupe sur son bureau et de l’apporter. Nicolas ne put s’empêcher de voir que l’instrument pressait une pile de lettres de cachet prêles à la signature. M. de Saint-Florentin s’absorba dans sa contemplation, puis passa le tout à Sartine.
— Le pamphlet est banal, dit ce dernier, j’en saisis dix comme cela chaque jour que Dieu fait. Mais le dessin est intrigant.
Nicolas toussa, ils le regardèrent.
— Permettez-moi, messieurs, de vous soumettre une hypothèse. Selon moi, ce croquis représente le château. Voyez ce chiffre dans ce petit carré, il me semble bien qu’il correspond au bureau où nous sommes.
M. de Saint-Florentin clignait des yeux d’un air concentré. Il reprit le document et se livra à un nouvel examen silencieux.
— Comment, comment, dit-il, votre adjoint a raison, Sartine ! Voilà qui est plus grave ! Ces plans peuvent dénoter une volonté de pénétrer la géographie du palais et qui, plus est, dissimulent des indications secrètes dont nous n’avons pas la clef mais dont la correspondance réside vraisemblablement dans les chiffres. N’est-ce pas votre avis, monsieur ?