L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
— Je le crains, monsieur.
— Vraiment, vraiment, je crois que je vais modifier le train de cette affaire. Entendez-moi, Sartine : elle demeure secrète. Je ne veux pas qu’on entête le roi avec cela…
Nicolas reconnut presque mot pour mot une des craintes exprimées par la marquise.
— Toutefois, après avoir dû à mon grand regret, et pour les raisons que vous connaissez, tempérer l’impétuosité légitime de notre commissaire, j’aspire à voir cette affaire démêlée. On me dit conciliant, ami de l’ordre et de la concorde, mais je prise surtout le bon sens et tout ce que je viens d’entendre n’en manque point. Je ne reviendrai pas sur les mesures prises, mais je ferme les yeux et donne mon aval aux investigations, disons, d’initiatives personnelles — oui, c’est cela, j’aime la formule.
Il se mit à rire, puis reprit brusquement son sérieux, comme fâché de s’être laissé aller, et c’est avec une autorité dont Nicolas ne l’aurait pas cru capable qu’il poursuivit.
— Monsieur le commissaire Le Floch s’informera par tout moyen qui lui semblera opportun des suites de cette affaire. Il considérera en particulier comme avérés les meurtres du vicomte et de la comtesse de Ruissec. Il démêlera les raisons qui ont conduit à ces disparitions. Enfin, sous votre autorité, monsieur le lieutenant général, il s’efforcera de traverser les mystères qui entourent ces papiers, dont il tentera d’expliquer les liens avec les crimes en question. Voilà, voilà : votre tâche est urgente, mais discrète, oui, discrète.
Il se dirigea vers son bureau, saisit deux lettres de cachet, les signa, les poudra avec une sorte de rage et, après les avoir agitées, les tendit à Nicolas.
— Enfin, voici des armes chargées à blanc que vous avez autorité à remplir pour les rendre efficientes !
Il se rassit et se plongea dans son assiette sans plus s’occuper de Nicolas. Sartine lui fit signe d’avoir à disparaître. Il salua donc et sortit. Il se retrouva un peu abasourdi dans l’avant-cour du château. Depuis le début de cette affaire, il subissait comme un jouet les ordres et les contrordres d’autorités qui ne semblaient pas avoir fixé leur politique sur la marche à suivre. L’ironie de la situation le frappait encore davantage après cette audience avec les deux plus hauts responsables de la police du royaume. Ainsi, on l’avait envoyé enquêter, puis la même autorité avait repris la main, de multiples influences s’étaient exercées, soufflant le chaud et le froid, et enfin, il venait d’être relancé sur la piste. Sa résolution était prise ; il ferait son office sans trop se soucier des conséquences qui en résulteraient.
Le moment lui parut opportun de partir à la pêche aux renseignements sur Mlle de Sauveté, la fiancée du vicomte de Ruissec. Selon des indications recueillies par Bourdeau, elle demeurait route de Paris, sur cette large avenue qui faisait face au palais. Dans cette perspective encore largement forestière, les hôtels des grands, les maisons bourgeoises plus discrètes, les casernes des régiments du roi et les auberges s’alignaient régulièrement, en remplissant peu à peu les vides. Il s’y rendit à pied, après avoir donné quartier libre à son cocher qui devrait l’attendre vers quatre heures pour le reconduire à Paris.
Tout en cheminant, Nicolas échafaudait des plans d’opération. De toute évidence, la jeune femme devait s’être rendue à Paris pour assister aux funérailles de son fiancé dans l’église des Théatins.
Elle ne serait pas de retour à Versailles avant quatre ou cinq heures de l’après-midi. Cela lui laisserait le temps nécessaire pour interroger les domestiques ou les voisins. Il fut surpris du caractère modeste de la demeure de Mlle de Sauveté ; on la disait pourtant fortunée. Ce qu’il avait sous les yeux n’était qu’un modeste pavillon de campagne, une sorte de rendez-vous de chasse ou l’un de ces bâtiments de gardiens qui flanquent les entrées somptueuses des grands domaines. Le bâtiment de plain-pied, sans étage, était entouré d’un beau terrain clos de mur. L’ensemble paraissait un peu à l’abandon ; les feuilles mortes jonchaient la pelouse et les rosiers de pleine terre non taillés portaient encore leurs dernières fleurs parcheminées par les intempéries. Il poussa la grille et se dirigea vers la maison. Une grande porte-fenêtre était ouverte ; il s’en approcha. Elle donnait sur un salon en vieux style, aux meubles massifs et contournés. Les murs étaient tendus de damas rouge passé et, par endroits, crevé. Les nuances des tapis, usés jusqu’à la trame, étaient éteintes. Comme les extérieurs, la pièce offrait une impression d’abandon et de tristesse.
Il s’apprêtait à y pénétrer, quand il sentit une présence derrière lui et, au même moment, une voix aigre et grinçante se fit entendre.
— Mais quoi ! Où vous croyez-vous, monsieur, et qu’entendez-vous faire ?
Il se retourna. Une femme se tenait devant lui, la main droite appuyée sur une longue canne. Un manteau sombre, à la couleur indéfinissable, la couvrait jusqu’aux pieds et laissait à peine entrevoir une robe violette informe. Le visage était dissimulé par une grande mousseline qui couvrait un chapeau de paille ; derrière cet écran se devinaient des lunettes fumées comme en portaient les personnes souffrant des yeux. « Quel est ce fantôme ? » se demanda Nicolas, devant cette apparition sans forme et sans âge.
Sans doute la gouvernante ou une parente de Mlle de Sauveté. Il se présenta.
— Nicolas Le Floch, commissaire de police au Châtelet. Je vous prie de me pardonner, mais je cherchais Mlle de Sauveté pour l’entretenir d’affaires la concernant.
— Je suis Mlle de Sauveté, fit la voix grinçante.
Nicolas ne put cacher sa surprise.
— Je vous croyais à Paris, mademoiselle. Votre fiancé… Recevez toutes mes condoléances.
Elle frappa le sol de sa canne.
— Il suffit, monsieur, vous êtes bien hardi d’entrer non seulement dans ma maison, mais de vous permettre d’évoquer mes affaires privées.
Nicolas sentait l’irritation le gagner.
— Où pouvons-nous parler, mademoiselle ? Il se trouve que j’ai tout pouvoir pour vous interroger et je vous mets en garde…
— M’interroger, monsieur ? M’interroger, moi ? Et pour quelle raison je vous prie ?
— La mort du vicomte de Ruissec.
— Il s’est tué en nettoyant une arme, monsieur. Cela ne justifie point votre prétention.
Il nota qu’elle paraissait bien informée de la version officielle.
— Les circonstances de sa mort ont attiré l’attention de la police. Je dois vous entendre ; pouvons-nous entrer ?
Elle passa devant lui en le bousculant. Une bouffée de son parfum lui monta au nez. Il la suivit. Elle se réfugia derrière un grand fauteuil en cuir de Cordoue. Il observa ses deux mains gantées crispées sur le dossier.
— Allons, monsieur, finissons, je vous écoute.
Il décida de brusquer les choses.
— Comment se fait-il que vous ne soyez pas à l’église des Théatins ?
— Monsieur, j’ai la migraine, mes yeux sont malades. Je ne supporte guère le monde et, d’ailleurs, je ne connaissais pas M. de Ruissec que je n’ai rencontré qu’une fois.
— Voilà bien autre chose ! pensa Nicolas. De qui se moquait-on ?