L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas négligea la provocation.
— Et mardi dernier dans l’après-midi, où étiez-vous ?
— À Choisy. Au château de Choisy.
— Quelqu’un peut en témoigner ?
Il considéra Nicolas avec une insolence moqueuse.
— Demandez à qui vous savez, elle vous le confirmera.
Que pouvait-il opposer à cette réplique qui le plaçait au même niveau que son interlocuteur ? Et que cherchait Truche de La Chaux, sinon à le pousser au faux pas et à le rendre complice de ses propres ambiguïtés ? Qu’avait donc à faire la favorite avec un personnage de cet acabit qui se trouvait de surcroît le commun dénominateur d’une enquête criminelle ?
— Je ne saisis pas votre allusion. Connaissez-vous le comte de Ruissec ?
— Du tout. Je sais juste qu’il est à Madame Adélaïde. Ceci dit, monsieur, je vous abandonne. Mon service m’appelle à la sortie de la chapelle.
Il salua et partit à grands pas. Nicolas le regarda s’éloigner. Il n’était pas satisfait de cette conversation. Elle n’apportait rien de nouveau et brouillait les perspectives. Elle créait même une difficulté supplémentaire en laissant supposer des liens occultes entre Truche et la Pompadour. De plus, le garde du corps paraissait bien sûr de lui. Était-il innocent, ou couvert par une autorité supérieure ? Et d’ailleurs, que pouvait-on lui reprocher, sinon de se trouver mêlé à divers épisodes de l’enquête en cours, sauf, apparemment, la mort de la comtesse de Ruissec. Il restait pourtant qu’un inconnu lui avait donné un rendez-vous et que la chose avait été contrariée par un lieutenant des gardes françaises.
Gaspard attendait. Nicolas songea qu’il devait libérer le jeune homme. Ce ne fut pas chose facile ; le garçon bleu ne voulait pas le quitter, ayant sans doute reçu des instructions précises de M. de La Borde à ce sujet. En outre, traité généreusement par Nicolas, il tenait à honneur de justifier son service auprès de lui. Il finit par le convaincre de le laisser, en l’assurant qu’il souhaitait visiter les jardins et les pièces d’eau et qu’il le retrouverait plus tard, à l’appartement du premier valet de chambre ; il en connaissait maintenant le chemin et pouvait se débrouiller seul. Il se fit juste indiquer le moyen de se rendre au char d’Apollon. C’était enfantin, lui dit Gaspard, il suffisait de rester dans l’axe du palais et d’aller tout droit.
Une fois dans le parc, Nicolas alla d’étonnements en émerveillements. Il fut saisi par la grandeur et la beauté des jardins, traversa le parterre d’eau, admira le bassin de Latone et les bassins des Lézards pour aboutir, au bout d’une longue ligne droite, au char d’Apollon au milieu de sa pièce d’eau. Il voulait voir l’endroit où le mystérieux rendez-vous avait été donné. Ce qu’il cherchait vraiment, il ne le savait pas lui-même. Un petit vent tiède sous le soleil de midi soulevait un léger friselis à la surface des eaux.
Il décida d’aller voir le Grand Canal, dont le début se trouvait juste derrière le char d’Apollon. Il franchit la grille des Matelots, surveillée par un garde, et fut surpris de trouver une dizaine d’embarcations amarrées à la rive du Grand Canal. Il poursuivit sa visite. Comme il longeait l’immense pièce d’eau, son attention fut attirée par un remous dans lequel il ne vit tout d’abord que le saut d’une carpe gigantesque : c’était un enfant qui se débattait et agitait les mains avec désespoir. Nicolas voyait sa bouche s’ouvrir sans qu’aucun son n’en sortît. Il était sans doute à bout de forces. Nicolas ôta son habit et ses souliers en toute hâte et se jeta dans l’eau. Il nagea avec énergie jusqu’à l’enfant, le saisit, lui souleva Ta tête hors de l’eau et le ramena sur la berge.
Alors seulement, il put considérer la créature qu’il venait de sauver. C’était un garçon malingre de dix ou douze ans, vêtu de haillons. Il roulait de beaux yeux effrayés et sa bouche continuait à s’ouvrir régulièrement sans qu’aucune parole s’en échappât. Il embrassa la main de Nicolas. Au bout de quelques minutes d’incompréhension, ce dernier comprit qu’il avait sauvé un malheureux sourd et muet.
À force de gestes, il finit par pouvoir tenir avec lui une sorte de conversation. L’enfant était en train de pêcher, il avait glissé et, ne sachant pas nager, avait été emporté par le clapot. Il allait se noyer au moment où Nicolas l’avait rejoint.
Nicolas dessina une maison sur le gravier. L’enfant se mit debout, le prit par la main et l’entraîna vers la campagne demeurée à l’état sauvage du grand parc. Ils marchèrent longtemps dans les taillis pour aboutir devant une grande haie couverte de ronces qui dissimulait l’entrée d’un long bâtiment en rondins. L’enfant maintenant s’agitait, étrangement inquiet. Il poussa soudain Nicolas vers la forêt, lui embrassa à nouveau la main, sourit, puis lui fit signe de s’éloigner.
Nicolas se retrouva dans la forêt. Des heures avaient passé et la nuit allait tomber. Il eut quelques difficultés à retrouver son chemin, mais, élevé à la campagne, il savait s’orienter sous les futaies. S’aidant de la lueur lointaine des étoiles, il retrouva le Grand Canal et passa la grille des Matelots. Le garde n’avait pas changé et le reconnut. Nicolas l’interrogea et apprit que de nombreux ateliers de fonteniers étaient tolérés dans le grand parc, et que celui qu’il avait vu était vraisemblablement celui de Jean-Marie Le Peautre, installé depuis peu de mois avec son aide Jacques, un petit sourd-muet.
Parvenu au château, il retrouva Gaspard qui faisait les cent pas en l’attendant. Il remonta dans l’appartement de La Borde où, après s’être changé et séché, il lut jusqu’à l’heure du souper. Quand il regagna la chambre, une tenue avait été disposée sur un fauteuil, justaucorps, cravate, veste, tricorne galonné, le tout accompagné d’une paire de bottes et d’un couteau de chasse. Il demanda au valet de l’éveiller de bon matin.
Le valet le réveilla aux aurores. Le rendez-vous était fixé à dix heures, le départ des carrosses prévu une demi-heure avant. Il prit son temps, se prépara avec un soin particulier et ne fut satisfait qu’après avoir contemplé son reflet flatteur dans le trumeau de la cheminée. À l’heure dite, Gaspard montra son petit profil aigu, agrémenté cette fois d’un sourire aimable il avait adopté Nicolas —, et l’engagea à se mettre en route. Le rassemblement des carrosses s’organisait devant l’aile du Nord. Une foule de voitures attendait. Un valet consulta le billet que lui tendait Nicolas et lui désigna la sienne. Un jeune homme qui ne se présenta pas le toisa et se retourna de l’autre côté. Nicolas n’en prit pas ombrage et se plongea dans la contemplation des jardins, puis du parc. Après avoir franchi une grille, les carrosses s’engagèrent rapidement dans des allées forestières. Il retrouvait le grand parc traversé la veille. Le paysage devenait de plus en plus sauvage, avec des champs, des friches, des bosquets et de hautes futaies. Trois quarts d’heure plus tard, la caravane parvint au lieu du rendez-vous. Les invités descendirent des carrosses, et Nicolas suivit son voisin pour présenter de nouveau son billet aux piqueurs. Il ne manqua pas d’emplir la main du personnage qui lui désigna, avec un clin d’œil complice, un hongre de haute taille gris pommelé. Il préféra traduire de manière favorable le signe de connivence du piqueur. La bête en question, après quelques croupades et cabrades destinées à le tâter, comprit qu’elle avait affaire à un cavalier consommé et se plia à sa volonté. Pour un cheval dont usaient tant de cavaliers différents, il jugea qu’il avait la bouche plutôt bonne et qu’ils seraient en franc compagnonnage. Il se sentait d’humeur joyeuse. À quelques pas de lui, une jeune femme en habit de chasse vert parlait à haute voix. Nicolas reconnut Madame Adélaïde qui écoutait un vieux veneur lui faire son rapport. Il lui présentait sur des feuilles les fumées d’un daim.