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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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« Mais ce que vous m'apprenez de l'existence de Jacques m'inquiète bien davantage. J'étais loin de supposer que son isolement fût à ce point rigoureux ! C'est une vie de prisonnier qu'il mène là ! Je ne puis croire qu'elle soit sans danger. Mon cher ami, j'avoue que j'en suis très troublé. Y avez-vous bien réfléchi ? »

M. Thibault sourit.

— « En toute conscience, mon cher abbé, je vous dirai ce que j'ai répondu hier à Antoine : est-ce que vous supposez que nous n'avons pas, et mieux que personne, l'expérience de ces choses-là ? »

— « Je ne le nie pas », prononça le prêtre sans la moindre humeur. « Mais les enfants que vous avez coutume de traiter n'ont pas tous besoin des ménagements que nécessite le tempérament particulier de votre fils. Et leur régime est différent, si j'ai bien compris, puisqu'ils vivent en commun, ont des heures de récréation, s'exercent à des travaux manuels. J'étais, vous vous en souvenez, partisan d'infliger à Jacques un châtiment sévère, et ce simulacre de réclusion me semblait bien fait pour l'obliger à réfléchir, à s'amender. Mais, que diantre, je n'avais jamais songé que ce dût être une véritable incarcération ni surtout qu'elle pût lui être imposée si longtemps. Songez-y ! Depuis neuf mois, un enfant de quinze ans à peine, seul, en cellule, sous la surveillance d'un gardien sans instruction et sur l'honorabilité duquel vous n'avez que des renseignements officiels ? Il prend quelques leçons, soit ; mais ce professeur de Compiègne, qui lui consacre trois ou quatre heures en toute une semaine, que vaut-il ? Vous n'en savez rien. D'autre part vous alléguez votre expérience. Permettez-moi de rappeler que j'ai vécu douze années avec des écoliers, et que je n'ignore pas tout à fait ce qu'est un garçon de quinze ans. L'état de délabrement physique, et surtout moral, dans lequel a pu tomber ce pauvre petit, sans qu'il y paraisse à vos yeux, mais c'est à faire frémir ! »

— « Vous aussi ? » répliqua M. Thibault. « Je vous croyais l'esprit plus solide », ajouta-t-il avec un petit rire sec. « D'ailleurs, il ne s'agit pas de Jacques en ce moment… »

— « Pour moi, il ne peut s'agir d'autre chose », interrompit l'abbé sans élever la voix. « Après ce que je viens d'apprendre, j'estime que la santé physique et morale de cet enfant court les plus grands dangers » ; il parut réfléchir, puis articula, sans hâte : « — et qu'il ne doit pas demeurer un jour de plus là où il est. »

— « Quoi ? » fit l'autre.

Il y eut un silence. C'était la seconde fois en douze heures qu'on frappait M. Thibault au point sensible. La rage le gagnait ; mais il se contint.

— « Nous en reparlerons », concéda-t-il, en se redressant.

— « Pardon, pardon », fit le prêtre, avec une vivacité inattendue. « Le moins que l'on puisse dire, c'est que vous avez agi avec une imprudence… bien coupable. » Il avait une manière ferme et douce de traîner la voix sur certains mots, sans que son visage s'animât, et de dresser en même temps son index devant ses lèvres, comme pour dire : Attention ! Ce qu'il fit en répétant : « Bien coupable… » Puis, après une pause : « Il s'agit de réparer le mal au plus tôt. »

— « Quoi ? Qu'est-ce que vous me voulez ? » cria M. Thibault, qui, cette fois, ne se retenait plus. Il tourna vers le prêtre un nez agressif : « Vais-je interrompre sans raison un traitement qui produit déjà d'excellents effets ? Reprendre chez moi ce garnement ? Pour être de nouveau à la merci de ses incartades ? Merci bien ! » Il crispait ses poings à faire craquer les jointures, et sa mâchoire serrée lui faisait une voix rauque : « En toute conscience, je dis non, non et non ! »

D'un geste calme de ses deux mains, l'abbé sembla dire : « Comme vous voudrez. »

M. Thibault, d'un coup de reins, s'était levé. Le sort de Jacques se décidait une seconde fois.

— « Mon cher abbé », reprit-il, « je vois qu'il n'y a pas à causer sérieusement avec vous ce matin, et je m'en vais. Mais laissez-moi vous dire que vous vous montez l'imagination ni plus ni moins qu'Antoine. Est-ce que j'ai l'air d'un père dénaturé ? Est-ce que je n'ai pas tout fait pour ramener cet enfant au bien, par l'affection, l'indulgence, le bon exemple, l'influence de la vie familiale ? Est-ce que je n'ai pas supporté de lui, durant des années, tout ce qu'un père peut supporter de son fils ? Et nierez-vous que toutes mes bontés soient restées sans effet ? Par bonheur j'ai compris à temps que mon devoir était autre, et, si pénible qu'il m'ait paru, je n'ai pas hésité à sévir. Vous m'approuviez alors. Le bon Dieu m'avait du reste donné quelque expérience, et j'ai toujours pensé qu'en m'inspirant l'idée de fonder à Crouy ce pavillon spécial, la Providence m'avait permis de préparer d'avance le remède à un mal personnel. N'ai-je pas su accepter courageusement cette épreuve ? Est-ce que beaucoup de pères auraient agi comme moi ? Ai-je quelque chose à me reprocher ? Grâce à Dieu, j'ai la conscience tranquille », affirma-t-il, tandis qu'une obscure protestation assourdissait légèrement sa voix. « Je souhaite à tous les pères d'avoir la conscience aussi tranquille que moi ! Et là-dessus, je m'en vais. »

Il ouvrit la porte : un sourire suffisant parut sur son visage ; son accent prit une intonation sarcastique, qui n'était pas sans saveur et sentait le terroir normand :

— « Heureusement, j'ai la tête plus solide que vous tous », fit-il.

Il avait traversé le vestibule suivi de l'abbé silencieux.

— « Allons, à bientôt, mon cher », lança-t-il avec rondeur lorsqu'il fut sur le palier.

Il se retournait pour une poignée de main, lorsque, soudain, sans autre préambule :

— « Deux hommes montèrent au temple pour prier », commença l'abbé d'une voix songeuse. « L'un était pharisien et l'autre publicain. Le pharisien, se tenant debout, faisait cette prière en lui-même : Mon Dieu, je vous rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. Je jeûne deux fois la semaine et je distribue aux pauvres le dixième de mon bien.” Le publicain, de son côté, se tenant à l'écart, n'osait pas lever les yeux vers le ciel, mais se frappait la poitrine, disant : “Mon Dieu, ayez pitié de moi, car je ne suis qu'un pécheur”. »

M. Thibault entrouvrit les paupières : il aperçut son confesseur, debout dans l'ombre du vestibule, et qui portait son index à ses lèvres :

— « Celui-ci, je vous assure, s'en alla justifié, et non pas l'autre : car quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé. »

Le gros homme reçut le choc sans sourciller ; il demeurait immobile, les yeux clos. Comme le silence se prolongeait, il hasarda un second coup d'œil : l'abbé, sans bruit, avait poussé le battant : M. Thibault se trouvait seul devant la porte refermée. Il eut un haussement d'épaules, vira sur lui-même et s'en alla. Mais, à mi-étage il fit halte ; son poing serrait la rampe ; sa respiration était courte ; il tirait le menton en avant, comme un cheval qu'impatiente le caveçon.

— « Non », murmura-t-il.

Et sans hésiter davantage, il rentra chez lui.

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